Le poids des syndicats

Les grands syndicats ont laissé le devant de la scène aux étudiants, mais en coulisse, ils sont bien présents… depuis un an ! Sont-ils devenus les parrains de la gauche québécoise ?

Le poids des syndicats
Photo: Clément Allard/PC

Les bureaux de la CSN, avenue De Lorimier, à Mont­réal, sont déserts en ce lundi soir 20 juin 2011. Dans la vaste salle de conférences du rez-de-chaussée, les dirigeants des sept grands syndicats du Québec écoutent avec attention les étudiants Martine Desjardins et Léo Bureau-Blouin.

La présidente de la Fédération étudiante universi­taire du Québec (FEUQ) et le pré­sident de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) sont venus leur expliquer la bataille qui s’organise con­tre la hausse des droits de scolarité annoncée par le gouvernement.

Les syndicats et les associations étudiantes sont membres de l’Alliance sociale, formée en 2010 pour faire contrepoids au discours de la droite au Québec. La réunion – qualifiée d’importante dans la mobilisation qui suivra – dure deux heures. « On a élaboré un plan et on s’est entendus sur des principes », dit Martine Desjardins.

La FTQ, la CSN et la CSQ appor­teront leur aide financière et logistique au mouvement étudiant, donneront des conseils et transmettront à leurs membres le message contre la hausse des droits de scolarité. Discrètement.

« Elles ne devaient pas mener la bataille à notre place. C’est un combat des étudiants avant tout », dit Léo Bureau-Blouin.

Le jeune homme marque une pause. Il pèse ses mots. L’aide des syndicats est appréciée, dit-il, mais « il y a une vague négative contre les syndicats depuis quelques années et ça ne doit pas discréditer le mouvement étudiant ».

Le plan a été respecté avec une discipline militaire jusqu’à ce que le gouvernement, à la surprise générale, invite aussi les dirigeants des trois grands syndicats à négocier, en com­pagnie des étudiants, le ven­dredi 4 mai dernier, veille du conseil général du Parti libéral à Victoriaville.

Cette invitation révèle à quel point l’influence des syndicats est grande. Depuis la fin des années 1970, au Québec, ils font partie de la mise en scène de pres­que toutes les bagarres sociales. Ils financent et soutiennent différents groupes, et mobilisent leur force de frappe pour des causes qui ne touchent pas seulement la défense des travailleurs. Ils forment une sorte de ciment entre des groupes progressistes souvent désorganisés. Seraient-ils devenus les parrains de la gauche québécoise ?

« Ceux qui disent ça n’ont pas totalement tort ! Le gouvernement a de moins en moins d’argent pour les groupes communautaires et il est de plus en plus au service des grandes sociétés. Si les syndicats ne le font pas, qui va donner un coup de main ? » demande Réjean Parent, président de la CSQ.

Ils ont réitéré leur appui le 8 février dernier, quelques jours avant le déclenchement des grèves des étudiants. « On a décidé que les droits de scolarité seraient la lutte prioritaire de l’année », dit Pierre Patry, trésorier de la CSN. « On est en faveur de la gratuité scolaire depuis presque 40 ans, c’est normal qu’on aide leur mouvement », précise-t-il.

La CSN a versé 35 000 dollars à la FECQ, la FEUQ et la CLASSE depuis le début du conflit. Elle a notamment payé la salle du Métropolis (5 000 dollars) pour un concert en appui au mouvement, le 22 mars. Des dizaines d’autobus ont aussi été nolisés en vue des rassemblements. « Amener des étudiants de Gaspé ou du Saguenay à Montréal pour manifester, c’est très cher », dit Léo Bureau-Blouin.

La CSQ a dépensé 9 000 dollars pour construire le site Internet des étudiants contre la hausse, 1625canepassepas.ca. Et plus de 7 000 dollars pour aider à combattre les injonctions obtenues par les étudiants opposés à la grève. Elle a également payé la rédaction et la diffusion de communiqués de presse ainsi que deux envois massifs de journaux de grève aux étudiants.

La FTQ a contribué pour près de 25 000 dollars à l’organisation de manifestations, dont celles du 10 novembre et du 22 mars.

Les syndicats paient également pour la location des camions placés à la tête des manifestations, les porte-voix, les bâtons qui servent à tenir les pancartes… « Ça a l’air de rien, mais ça en prend des bâtons, au nombre de manifs qu’on tient. Ça finit par coûter cher », dit Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de la CLASSE. Les syndicats ne font pas de chèques aux associations, précise-t-il. « Ils préfèrent des projets précis, comme des autobus ou des sites Internet. On leur envoie la facture. »

Une aide totale « modeste », selon le président de la FTQ, Michel Arsenault. « Il n’y a pas de grand complot, ce sont les étudiants qui mènent. » Le coup de main est néanmoins précieux. « On ne serait pas capables de tout fournir avec notre maigre budget », dit Martine Desjardins.

La présence en coulisse des syndicats explique l’invitation lancée par le gouvernement le 4 mai dernier. « Le premier ministre a saisi que notre rôle est bien plus important que la défense de nos membres. On intervient aussi sur le plan social et on peut donner un coup de main pour sortir d’une crise », dit le président de la CSQ, Réjean Parent.

Le premier ministre, Jean Charest, souhaitait tellement la participation des centrales syndicales qu’il s’est assuré de leur présence avant de contacter les associations étudiantes ! C’est de la bouche de Michel Arsenault, lors d’une conférence téléphonique entre la FEUQ et la FTQ, le 3 mai, que Martine Desjardins a appris que le gouvernement voulait reprendre les négociations le lendemain, à 16 h.

Les précédents pourparlers, le 24 avril, avaient été un échec spectaculaire. « Les étudiants ne bougeaient pas d’un iota. Il n’y avait pas de négociations possibles. Il leur fallait de l’expérience avec eux », dit une source gouvernementale. Les dirigeants de la FTQ, de la CSN et de la CSQ allaient leur servir de mentors.

Pendant le marathon de négociations des 4 et 5 mai, les associations étudiantes et les trois syndicats occupent deux locaux adjacents de l’édifice de la Banque Nationale, boulevard René-Lévesque, à Québec. Les étudiants discutent, prennent position, puis cherchent conseil auprès des syndicats, avant de revenir à la table de négociations.

Vers 19 h, la pause-souper réunit les trois chefs syndicaux et les étudiants dans le local de ceux-ci. Michel Arsenault raconte des histoires de jeunesse : les grèves, les négociations tumul­tueuses, l’emprisonnement des chefs syndicaux en 1972, lors d’une crise avec le gouvernement Bourassa… C’est le silence autour de la table. « Je voulais dire aux jeunes de ne pas pousser leur luck, qu’il ne faut pas aller trop loin. Il faut savoir quand faire un compromis. Le gouvernement Bourassa a été réélu avec une majorité écrasante en octobre 1973 en jouant la carte de la loi et l’ordre ! Est-ce qu’ils veulent que ça arrive avec Charest ? »

Le retour à la table de négociations est chaotique, en raison de la violence qui éclate lors des manifestations à Victoriaville. Des étudiants sont blessés, un policier est battu, les gaz lacrymogènes et les projectiles pleuvent. Le premier ministre appelle Line Beauchamp et Michelle Courchesne, dans le huis clos des négociations. Il est en furie. « On sentait que ça n’allait pas, que c’était grave », dit Martine Desjardins.

Le négociateur du gouvernement, Pierre Pilote, arrive en trombe dans le local des étudiants. Il affirme que le premier ministre veut tout arrêter, à moins d’une condamnation de la violence. Les trois dirigeants syndicaux insistent auprès des étudiants. « On voyait bien, avec nos BlackBerry, que ça n’avait pas de sens, ce qui se passait. On a dit aux étudiants qu’ils n’avaient pas le choix », raconte Réjean Parent. « On était tout à fait d’accord », dit Léo Bureau-Blouin.

Ce rôle de soutien joué auprès des associations étudiantes n’est pas unique. De 2008 à 2011, la CSN a versé près de deux millions de dollars à des groupes écologistes, des organismes de lutte contre la pauvreté ou de défense des femmes, des cocktails de financement en culture, des sommets sur le logement abordable…

Cette année, la CSQ versera 160 000 dollars à 140 organismes. La FTQ, plus de 142 000 dollars à des dizaines de groupes. Et avec les restrictions budgétaires à Québec et à Ottawa, les orga­nismes sont de plus en plus nombreux à cogner à la porte. « On en refuse des dizaines chaque année », affirme Réjean Parent.

Lorsqu’on lui demande si les syndicats sont devenus les parrains de la gauche, Pierre Patry, de la CSN, s’esclaffe. « Sans nous, la gauche aurait peut-être plus de difficulté à s’organiser. Mais c’est faux de dire qu’on est seuls. Il n’y a jamais eu autant de groupes citoyens et d’organismes communautaires. On est en lien avec eux. »

Les grands syndicats devraient-ils rester centrés sur la défense des travailleurs ? Michel Arsenault n’aime pas la question. « C’est une tactique de la droite pour nous affaiblir ! Nos travail­leurs évoluent dans une société, il faut qu’on soit présents pour influencer cette société. »

Les syndicats des pays occidentaux se voient comme des agents de transformation sociale depuis la fin du 19e siècle, explique James Thwaites, directeur du Département de relations industrielles de l’Université Laval. « Ils ont ouvert un deuxième front pour faire pression sur le gouvernement afin de changer les lois, dit-il. Puis, dans les années 1970, au Québec, ils ont commencé à aider des groupes communautaires et des causes pour toucher à la vie des travailleurs au sens large. »

Dans ce contexte, estime l’Institut économique de Montréal, les syndicats ne devraient pas se contenter de présenter leurs états financiers uniquement à leurs membres – la CSN fait exception et les publie sur son site tous les trois ans. Toute la population devrait savoir où va l’argent des syndicats, soutient l’Institut. Dans un rapport publié en octobre dernier, les chercheurs de cet organisme – qui défend le libre marché et l’intervention minimale de l’État – soutiennent que le Québec devrait imiter la France, qui exige progressivement, depuis 2009, que les syndicats rendent publics sur Internet leurs rapports financiers chaque année.

La FTQ, la CSN et la CSQ rejettent cette idée. « Je n’ai pas de comptes à rendre à ceux qui ne cotisent pas ! Nos membres ont toute l’information pour qu’on mène nos débats à l’interne », dit Réjean Parent. Michel Arsenault estime qu’il s’agirait d’un désavantage stratégique. « La droite patronale exige très peu de transparence des entreprises avec qui on négocie. On va continuer de s’impliquer socialement et de rendre compte à nos membres. Je ne suis pas dirigé par l’opinion publique ! »

 

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