Le pouvoir ? Pour quoi faire ?

Moins d’une Québécoise sur six croit que la politique peut faire avancer ses idées. Pourtant, ce sont les politiciennes qui lui permettent d’obtenir des droits et des services !


Photo de Marie-Reine Mattera

Les députées conservatrices et libérales entourent leurs collègues féminines du NPD sur le parquet de la Chambre des communes. Dans quelques instants se tiendra un vote sur une motion appelant le gouvernement à restreindre l’accès à l’avortement. En ce 28 juillet 1988, la majorité des députées — de tous les partis — font front commun. La stratégie porte fruit. Rejetée, la motion du gouvernement Mulroney !

Le gouvernement revient à la charge deux ans plus tard, cette fois avec un projet de loi. Les ministres étant à cette occasion tenus à la solidarité ministérielle, le projet de loi passe l’étape des Communes. Mais pas celle du Sénat. La conservatrice Pat Carney, alors à Vancouver pour soigner une crise d’arthrite aiguë, saute dans un avion et arrive à temps pour participer au vote. Le 31 janvier 1991, le projet est défait… par une voix !

Voilà bien la preuve qu’il faut plus de femmes en politique, dit Françoise David, porte-parole de Québec Solidaire. L’ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec cite d’autres dossiers où la solidarité féminine a joué : l’adoption de la loi québécoise sur le patrimoine familial, le programme des garderies, les congés parentaux…

L’ancienne ministre péquiste Louise Beaudoin pense elle aussi que « s’il n’y avait pas eu cette solidarité à l’époque où le gouvernement tentait d’atteindre le déficit zéro, jamais le programme des garderies n’aurait passé. L’équité salariale non plus. »

Ces fronts communs féminins qui font fi de l’étiquette politique sont l’exception plutôt que la règle, en particulier au niveau fédéral, croit cependant Alexa McDonough, qui fut la première Canadienne à diriger un grand parti — le NPD de la Nouvelle-Écosse, de 1980 à 1994, puis le NPD du Canada, de 1995 à 2003. Sauf au Québec, précise-t-elle, où le mouvement des femmes et les organismes de promotion de la condition féminine sont plus solides que dans le reste du Canada. Et où l’on compte un plus grand nombre de femmes en politique.

Pourtant, moins d’une Québécoise sur six estime que c’est par le militantisme politique que les femmes peuvent le mieux faire avancer leurs idées ! Seules les moins de 35 ans sont plus nombreuses à privilégier l’implication politique plutôt que le milieu communautaire. Et quel que soit leur âge, plus du tiers des Québécoises favorisent l’engagement dans des instances locales, comme les municipalités et les commissions scolaires.

Françoise David est étonnée. « Peut-être que certaines personnes amalgament les arènes locale et communautaire », avance-t-elle. Les femmes ne sont pas plus présentes sur la scène municipale qu’ailleurs, alors que « les groupes de gens préoccupés par leur environnement poussent comme des champignons au Québec ».

En 2005, à peine plus de 13 % des maires et le quart des conseillers municipaux étaient des femmes. Selon l’Union des municipalités du Québec, 11 % des villes de moins de 10 000 habitants ne comptent aucune femme au conseil. Et à l’échelle du pays, les chiffres sont semblables, selon la Fédération canadienne des municipalités.

Aux Parlements de Québec et d’Ottawa, on voit mieux et pire. À Québec, la présence des femmes a atteint un sommet en 2006, avec 40 femmes sur 125 députés (32 %). Depuis les élections partielles du printemps 2008, on compte 34 élues (27,2 %).

À Ottawa, 21,3 % des députés sont des femmes, ce qui place le Canada au 52e rang mondial, avec la Chine et l’Italie, selon l’Union interparlementaire. Une représentation presque identique, à l’automne 2004, valait cependant au Canada le 34e rang mondial…

Au Parti conservateur, aucune mesure ne vise à accroître la représentation féminine. Aux dernières élections générales, 38 de ses 308 candidats étaient des femmes, soit la plus faible proportion de tous les grands partis.

Dans les partis provinciaux et au Bloc québécois, le recrutement de candidates est souvent l’initiative de femmes déjà actives dans les partis. Alors qu’au NPD une employée s’occupe à temps plein du recrutement de candidates. Et les associations locales ne peuvent tenir d’assemblée de mise en nomination que si elles prouvent qu’elles ont fait un effort réel pour trouver des candidats parmi six groupes sous-représentés (femmes, handicapés, minorités visibles, autochtones, gais et lesbiennes, jeunes). Le parti offre aussi une aide financière à ces candidats.

Au Parti libéral du Canada, un tel fonds existe depuis une trentaine d’années pour les femmes qui en sont à leur première élection. Depuis l’arrivée de Stéphane Dion à sa tête, en décembre 2006, le parti s’est fixé comme objectif de compter un tiers de candidates. Une femme, Linda Julien, a été embauchée pour s’occuper du recrutement à temps plein. L’annonce de sa nomination a eu de l’effet. Une centaine de femmes l’ont contactée avant même qu’elle parte en chasse.

Françoise David, Elizabeth May (chef du Parti vert du Canada) et Monique Richard (présidente du Parti québécois) ont milité dans des organisations non gouvernementales avant de faire le saut en politique. Chacune dit y avoir été poussée par la colère et la frustration, causées par des décisions politiques qu’elles réprouvaient.

Pour Françoise David, la réponse « absolument lamentable » du gouvernement québécois aux revendications de la Marche mondiale des femmes, qu’elle avait pilotée en 2000, lui a fait prendre conscience que « l’action communautaire, bien qu’indispensable, avait atteint sa limite en l’absence d’alliés à l’Assemblée nationale ».

Directrice du Sierra Club du Canada pendant 17 ans, Elizabeth May a souvent eu l’occasion de se présenter pour un parti, mais a toujours refusé. Elle estimait avoir davantage d’influence à la tête de son organisation que sur les bancs des simples députés des Communes. « Si ce n’était de Stephen Harper et de la menace qu’il représente pour plusieurs politiques et programmes, je serais restée au Sierra Club », dit-elle.

Après avoir quitté la présidence de la Centrale des syndicats du Québec, Monique Richard a oublié la retraite pour reprendre du service au sein du Parti québécois, afin de combattre les politiques du premier gouvernement Charest. Elle pensait s’en tenir au militantisme, mais s’est retrouvée présidente du parti et sera candidate dans Marguerite-D’Youville lors des prochaines élections provinciales.

Si l’intérêt des femmes est là, l’assurance, par contre, fait défaut. « Celles qu’on sollicite doutent presque toutes de leur capacité de faire ce travail », raconte avec étonnement Linda Julien. Elles ont la conviction qu’elles n’en savent pas assez, dit Alexa McDonough.

Françoise David a constaté que bien des femmes pensent ne pas connaître la politique ou ne pas s’y intéresser. « Mais quand je discute avec elles de famille, de logement, d’économie, d’environnement, de santé ou d’éducation, elles ont beaucoup à dire. Pour elles, ce n’est pas de la politique. En fait, les femmes s’intéressent aux politiques publiques mais peu à la politique politicienne. »

Il y a une aversion réelle pour les affrontements, les considérations stratégiques et le traitement sans merci réservé aux politiciens. « Pour les hommes, c’est beaucoup plus un jeu, le jeu du petit garçon qui veut user de son discours, de sa verve », dit Joanne Marcotte, ex-militante adéquiste et réalisatrice du documentaire L’illusion tranquille. « Je ne veux pas généraliser, mais moi, ça ne m’attire pas. » Louise Beaudoin, pour sa part, se demande d’ailleurs si les hommes seront encore longtemps attirés par cela.

Ce n’est pas parce qu’elles n’aiment pas qu’elles ne s’y intéressent pas, dit Françoise David. Selon elle, les femmes ne se distinguent pas des hommes à cet égard puisque « environ 30 % des gens ne votent même plus ». En fait, les femmes votent en plus grand nombre que les hommes, relève Manon Tremblay, politologue de l’Université d’Ottawa qui a consacré sa carrière à étudier le rapport des femmes à la politique.

Ces dernières peuvent toutefois choisir de militer ailleurs que dans un parti. Militante féministe de 23 ans, la Montréalaise Cathy Wong en est un exemple. « La politique est un moyen important pour faire avancer les causes féministes. Cependant, ce n’est pas le seul. » (Avec la collaboration de Lisa-Marie Gervais)

Dans l’œil de Mattera

La photographe a le vent dans les voiles.

Une femme de sa génération, Marie-Reine Mattera, qui signe les photos du dossier sur les Québécoises ? « Dans mes rapports à l’argent, au pouvoir et à la sexualité, je me sens un peu plus adolescente que les femmes de ma tranche d’âge », dit en riant la photographe de 49 ans, une grande rouquine bien baraquée. « Je suis peut-être une adolescente attardée ! »

Née en Algérie, Marie-Reine Mattera a grandi en France et immigré au Québec en 1993. Photographe indépendante, elle travaille dans le monde de l’édition, de la mode et de la publicité, et partage sa vie avec Emmanuel Joly, photographe d’origine française. Leur famille reconstituée, qui compte sept enfants, habite à Montréal dans un ancien garage réaménagé — dont on a conservé la grande porte !

Portraitiste sensible, Marie-Reine Mattera a vu défiler devant son appareil photo Bernard-Henri Lévy, Robert Lepage et Claude Léveillée. Elle prône l’instantanéité. « Je “shoote” assez vite, dit la collaboratrice de longue date de L’actualité. Je n’attends pas que la personne place la main ou la tête au bon endroit avant d’appuyer sur le déclencheur. Dans mes photos, il y a toujours de vraies émotions. »

Marie-Reine Mattera travaille en solo, mais aussi « à la puissance deux ». Elle a réalisé avec son conjoint une série de photos sur l’Institut Doréa, ancien internat de rééducation où ont vécu des orphelins de Duplessis. Ce travail a valu aux deux artistes, en 2007, un grand prix du concours Lux, récompensant les illustrateurs et photographes professionnels. Cette année, le couple a publié 24 h/24 : La nuit se lève (Héliotrope), recueil de quelque 200 photos accompagnées de textes rédigés par l’essayiste et traductrice Véronique Dassas.

Dans cet album, Marie-Reine Mattera et Emmanuel Joly révèlent des visages de la nuit montréalaise : la solitude du gardien de stationnement, prisonnier de son abri l’hiver ; des silhouettes, floues, qui déambulent dans la rue ; les néons, les enseignes commerciales et les réverbères qui éclairent les passants ; le vol de nuit d’oiseaux ; les raffineries de l’est de la métropole, illuminées comme des cathédrales…

Aucune photo n’a été signée. Et il semble que les photographes peinent eux-mêmes à se rappeler qui a pris quoi. Un symbole de leur communion ?
Marie-Eve Cousineau

Pour en voir plus
Marie-Reine Mattera et son conjoint participent à l’exposition collective Montre-moi ce que tu vois de l’autre que je ne vois pas, portant sur la diversité culturelle montréalaise, du 30 octobre au 9 décembre, à la TOHU.

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