Le printemps chaud de Line Beauchamp

Grèves étudiantes, décrochage, enseignement de l’anglais en 6e année, programmes universitaires hors normes : les dossiers s’accumulent sur le bureau de la ministre de l’Éducation. Le printemps sera chaud.

Grèves étudiantes, décrochage, enseignement de l’anglais en 6e année, programmes
Photo : Olivier Hanigan

Si quelqu’un avait dit à Line Beauchamp qu’elle serait un jour ministre de l’Éducation, elle aurait probablement renoncé à se lancer en politique. « J’aurais été morte de trouille ! » dit-elle en riant. Promue vice-première ministre, plus confiante en elle-même qu’elle ne l’était il y a 14 ans, lorsqu’elle a été élue députée libérale, la discrète Line Beauchamp, 49 ans, se dit capable d’affronter des tempêtes sans fléchir, notamment celle des étudiants qui s’opposent avec force à la hausse des droits de scolarité. « Je ne vais pas reculer », assure-t-elle.

Elle associe ce mouvement à un « corporatisme prévisible » et affirme représenter la « majorité silencieuse » de la population. « Mais que l’éducation soit au cœur des débats, ça me convient parfaitement. C’est important pour un peuple », dit la ministre, qui a grandi dans une famille de la classe moyenne et a fait tout son parcours scolaire dans le réseau public. « Il faut être fiers de nos institutions du savoir et je veux qu’on valorise le réseau public », insiste-t-elle.

L’actualité l’a rencontrée dans son bureau de circonscription, à Montréal-Nord, pour faire le point sur les sujets chauds : les grèves étudiantes, les droits de scolarité des programmes universitaires hors normes, le décrochage scolaire et l’enseignement intensif de l’anglais en 6e année.

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Des milliers d’étudiants au cégep et à l’université sont en grève, espérant vous faire plier au sujet de la hausse des droits de scolarité de 325 dollars par année pendant cinq ans. Vont-ils y parvenir ?

Non, la décision est prise. Elle est juste, raisonnable et équilibrée. Tout le monde veut assurer un meilleur financement des universités ; le débat porte davantage sur le « comment ». On a décidé de respecter le modèle québécois voulant que ce soient les contribuables et les entreprises qui fassent le plus gros de l’effort, grâce à leurs impôts. On demande aux étudiants de payer non plus 12 %, mais 17 % de la valeur de leur diplôme. Comme c’était le cas en 1968.

Et on s’est assurés d’améliorer le régime de prêts et bourses. C’était très important. Si quelqu’un a besoin d’une bourse, celle-ci sera augmentée de façon à couvrir la hausse des droits de scolarité.

Mais entre ceux qui ont droit à une bourse et les riches, il y a beaucoup d’étudiants qui verront leurs dettes d’études augmenter…

Certains peuvent dire que le système n’est pas assez généreux, mais on n’a pas changé les critères d’admissibilité aux bourses. Je comprends que des étudiants auront une plus grosse dette. Actuellement, l’État aide les étudiants qui n’ont pas assez d’argent à la fin de leurs études à payer à 100 % les intérêts de leurs emprunts pendant deux ans. Or, on a fait passer cette période d’aide à cinq ans. On a vraiment un bon système. À terme, dans cinq ans, on injectera 118 millions de dollars de plus par année dans les prêts et bourses.

En 2011-2012, les droits de scolarité sont de 2 168 dollars. En 2016-2017, ils auront presque doublé, pour atteindre 3 793 dollars. L’endettement des étudiants sera quand même plus élevé…

Je ne nie pas qu’il y a des étudiants pour qui ça peut signifier un endettement, mais la réalité est très différente de l’un à l’autre. Les études sont un investissement pour l’avenir et il y a des Québécois qui choisissent d’aller étudier à Ottawa ou à Toronto, où les droits s’élèvent à plus de 5 500 dollars par année.

Par ailleurs, même si on a les droits de scolarité les plus bas au pays et le meilleur système de prêts et bourses, on a moins de diplômés universitaires que les autres provinces. Il n’y a donc pas de lien direct entre le coût des études et l’obtention d’un diplôme universitaire.

Pensez-vous que la population vous appuie, ou qu’elle appuie les étudiants ?

Une bonne partie de la population sait que les choses doivent changer. Ces personnes attendent du gouvernement qu’il prenne des décisions en tenant compte de la majorité silencieuse, ceux qui ne descendent pas dans la rue. On doit résister à cette forme de corporatisme des étudiants. On connaît la réaction de certains groupes organisés. On savait qu’il y aurait une réaction du mouvement étudiant. C’est toujours le cas.

Mais il faut aussi être capable d’avancer. Les gens s’attendent à ce qu’on prenne nos responsabilités au nom du bien commun. Chacun doit faire sa juste part pour financer les universités. Le modèle québécois, avec ses droits de scolarité très bas et le meilleur régime de prêts et bourses, n’est pas en danger. Dans cinq ans, ce sera encore vrai.

Pourquoi ne pas avoir revu en profondeur la façon de financer les études ? Par exemple en instaurant un système de remboursement proportionnel au revenu ou en fixant les droits de scolarité en fonction des coûts réels de la formation ?

Contribuer à l’éducation en fonction des revenus, ça fait déjà partie du modèle québécois : ça s’appelle l’impôt ! Les diplômés universitaires toucheront dans leur vie entre 550 000 et 750 000 dollars de plus que les autres diplômés. Ils paieront donc plus d’impôt.

Dans le cas des coûts en fonction de la famille d’études, on s’est penchés sur cette option. Mais on voit que hausser les droits de scolarité suscite déjà une forte réaction, imaginez le casse-tête pour assurer l’accessibilité à un programme de médecine avec un régime de prêts et bourses si ça coûte, par exemple, 22 000 dollars par année. C’était très complexe. Et des universités en région nous ont mis en garde contre le danger de créer deux classes d’universités, celles qui offrent de grands programmes chers et les autres.

McGill a mis en place un programme de maîtrise en administration des affaires de 35 000 dollars par année. Elle n’en offre plus au coût normal. Si d’autres universités vont dans ce sens, on restreint l’accès à ce type d’études. N’y a-t-il pas là un dangereux précédent ?

Ce n’est pas ce modèle que le gouvernement veut au Québec. J’ai imposé une pénalité financière à McGill. Elle a finalement transformé son programme pour qu’il soit plus spécialisé : il faut désormais avoir une expérience internationale pour y être admis.

Les universités sont autonomes. Elles répondent à la demande. L’important est qu’il y ait assez de places pour tout le monde dans les programmes de MBA au Québec. Les autres universités vont accueillir les étudiants qui auraient choisi McGill.

La décision de l’École des hautes études commerciales d’offrir une maîtrise uniquement en anglais a fait sourciller. Est-ce normal que les universités francophones se mettent à enseigner en anglais aux Québécois ?

C’est un débat, parce que ce programme s’ajoute, mais HEC Montréal offre des cours en anglais depuis longtemps. Je suis fière qu’une grande institution francophone, symbole québécois des affaires, soit assez bonne pour que des anglophones viennent y étudier. Elle est de calibre mondial. Elle prend sa place dans le monde.

Au nom de la rentabilité, on préfère enseigner en anglais plutôt que de créer un pôle important dans la francophonie mondiale ?

Cela n’est pas fait au détriment des francophones et du rayonnement de HEC dans la francophonie. On ajoute un programme, on n’en soustrait pas.

L’automne dernier, vous avez évoqué la transformation des commissions scolaires en coopératives de services et proposé de réduire de moitié leur financement. En congrès, les membres du Parti libéral ont refusé de vous suivre. Où en est ce projet ?

Je ne veux pas juridiquement transformer les commissions scolaires en coops. Ce n’était qu’une comparaison. Il faut qu’elles soient en constante transformation pour répondre aux besoins des écoles.

On a vécu assez de réformes en éducation au Québec, ce n’est plus le temps des grandes réformes de structure. Il faut concentrer l’énergie de tout le monde sur un seul objectif : la réussite des enfants. Le Nouveau-Brunswick, qui avait aboli les commissions scolaires, les a remises en place quatre ans plus tard. Il faut un élément d’organisation régionale.

Vous ne toucherez pas aux commissions scolaires dans leur forme actuelle ?

On peut parler de diminution de la bureaucratie, notamment dans les commissions scolaires, sans abolir la structure.

À peine 49 % des garçons obtiennent leur diplôme d’études secondaires avant 17 ans, contre 62 % des filles. Comment enrayer le décrochage ?

Je regrette qu’on laisse entendre que le système scolaire stagne ou même qu’il recule, alors que les faits montrent qu’il avance. Depuis 2003, le taux d’obtention d’un diplôme d’études secondaires est en hausse de 8,5 points chez les garçons de moins de 20 ans et de 5,6 points chez les filles du même âge. Tout ne va pas bien, mais reconnaissons que des efforts ont été faits et que ça porte des fruits. On a notamment diminué le nombre d’élèves par groupe. En 2002, une classe d’enfants de 6e année en difficulté comptait en moyenne 29 élèves. Aujourd’hui, la moyenne est de 19 élèves. C’est un vrai changement. On a aussi ajouté 4 200 postes de spécialistes qui interviennent auprès des enfants en difficulté. On ne peut pas dire que ça ne donne rien !

Comment faire pour inciter les garçons à rester à l’école ?

L’introduction des nouvelles technologies fait certainement partie de la solution, parce qu’on va utiliser ce qu’eux-mêmes utilisent, comme les tableaux interactifs, les tablettes et autres. Même chose pour le sport, les activités parascolaires.

Il faut aussi être vigilants et nous assurer qu’il y a des enseignants masculins dans nos écoles. On me dira qu’aucune étude ne montre un lien direct entre la présence d’hommes et la réussite des garçons, mais je pense que les écoles doivent être le reflet de la société.

La clé de la réussite pourrait résider dans l’apprentissage de la lecture en bas âge. Les garçons ont plus de difficulté à acquérir des aptitudes pour la lecture avant l’âge de neuf ans. Je travaille avec la Centrale des syndicats du Québec [CSQ] pour adapter nos pratiques, être plus attentifs à l’apprentissage de la lecture chez les garçons.

La CSQ et la Fédération autonome de l’enseignement ont affirmé que l’objectif du gouvernement d’enseigner l’anglais de façon intensive en 6e année du primaire d’ici 2015 est « improvisé », « irréaliste » et « utopique ». Cette mesure est-elle menacée ?

Non. On s’est donné cinq ans pour la mettre en place. Comme ministre, je ne peux pas faire semblant que j’ai tout prévu, et les ponts ne sont pas coupés avec les professeurs et les syndicats. Les parents demandent cette mesure, alors on va aller de l’avant progressivement.

Certains suggèrent d’augmenter le nombre d’heures passées en classe pour y arriver. Est-ce une bonne idée ?

Je n’ai imposé aucun modèle. Les commissions scolaires ont le choix, mais il y a des coûts liés à une augmentation des heures d’enseignement. Le modèle le plus connu est celui où l’on enseigne l’anglais de façon intensive pendant une moitié de l’année et les autres matières pendant l’autre moitié. Mais certaines écoles préfèrent l’alternance des semaines, d’autres font des demi-journées en anglais. Ce qu’il faut, c’est ajouter 300 heures d’anglais en 6e année.