Le problème avec l’Académie

A-t-on besoin de l’Académie française ? Sans doute, mais pour qu’elle devienne utile, il faudrait la réformer, et remédier à quelques vieilles tares de naissance.

VFKA / Getty Images / montage : L’actualité

La langue française est en partie malade de son Académie. J’y ai souvent fait allusion dans mes chroniques. C’était d’ailleurs le sous-texte de mes commentaires sur la conférence du ministre Simon Jolin-Barrette à l’Académie française le mois dernier.

Je ne remets pas ici en question l’importance d’une académie ou d’une structure équivalente qui ferait un travail normatif. La Real Academia Española ou l’Académie de la langue hébraïque, pour ne citer que celles qui me sont le plus familières, font un travail remarquable que les francophones gagneraient à mieux connaître. 

L’Académie française, qui célébrera son quadricentenaire en 2035, espère alors terminer la neuvième édition de son dictionnaire, auquel elle travaille depuis 1935 — elle en est à la lettre S. Et ce fait démontre que l’Académie n’est pas la moitié du quart de ce qu’elle pourrait être. Depuis deux siècles, en particulier, elle ne joue absolument pas le rôle qu’elle s’était pourtant donné.

L’efficacité réelle de l’Académie française est sans commune mesure avec son prestige. Son aura représente certainement l’un des plus gros succès de branding de tous les temps. Presque toutes les grandes langues de la planète se sont dotées d’une structure équivalente, inspirée d’elle — à la notable exception de l’anglais. Même des gens qui ne parlent pas un mot de français connaissent son existence, son nom et ses artifices. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire, l’Académie française est devenue un symbole universellement associé à la langue. Pour la langue française, elle aurait pu être un atout ; elle est devenue un boulet.

J’aborderai ici le problème de l’Académie sous l’angle historique, et je parlerai de ses problèmes contemporains dans une autre chronique.

Oui, Votre Éminence

L’Académie française est accablée d’une tare de naissance : celle d’être vouée à une tâche qu’elle n’a jamais voulue. Pour bien comprendre, il faut retourner au Paris du premier quart du XVIIe siècle.

À l’époque, la France sortait d’un siècle de guerres de religion, mais aussi d’un siècle de littérature foisonnante marquée par des noms comme Ronsard, du Bellay et Rabelais.

Henri IV était devenu roi avec la promesse d’un renouveau. Son poète officiel, François de Malherbe, avait entrepris à lui seul de nettoyer la langue de tout l’héritage linguistique du siècle précédent. Pendant 20 ans, il fit un lobbying incessant pour créer une langue pure, débarrassée des régionalismes, dialectes, archaïsmes, italianismes, latinismes, néologismes et autres impuretés réelles ou imaginaires. Son influence fut telle qu’il faudrait véritablement parler du français comme de la « langue de Malherbe ».

À cette époque, il existait des dizaines d’« académies », qui étaient des espèces de salons ou de clubs très privés propageant puissamment les idées de Malherbe. Parmi ceux-ci, il y avait la petite académie d’un certain Valentin Conrart, un banquier protestant, qui rassemblait une dizaine de poètes et d’amis réunis pour lire et entendre leur poésie. C’était donc essentiellement un club de poètes et d’amateurs.

Or, le cardinal Richelieu, premier ministre de Louis XIII (qui a succédé à Henri IV), lui-même féru de littérature et de poésie, était aussi imbu des idées modernistes de Malherbe. Défenseur outrancier du pouvoir royal, le cardinal voyait d’un très mauvais œil l’influent salon de Madame de Rambouillet, qui véhiculait des concepts jugés opposés au pouvoir royal. S’inspirant de l’académie de la langue à Florence, Richelieu eut l’idée de créer sa propre académie de langue et — nul ne sait pourquoi — il jeta son dévolu sur le petit club privé de Valentin Conrart.

Ainsi, en 1634, le cardinal demanda aux membres de changer la vocation de leur club pour constituer une académie ayant pour mission de travailler sur la langue. Ce n’était évidemment pas leur premier choix, mais allez donc dire non au cardinal ! Conrart et ses amis établirent des lettres patentes, approuvées par le roi en 1635. Ils se donnèrent pour mandat de débarrasser la langue de ses « ordures » et de créer un dictionnaire, une grammaire et une rhétorique.

La guéguerre des dicos

En 1639, le travail n’avait toujours pas débuté et l’on se dit qu’il faudrait peut-être commencer par un dictionnaire. Or, un des académiciens, Vaugelas, se trouvait être un influent « remarqueur » dans la lignée de Malherbe, c’est-à-dire un passionné de la correction langagière.

Ses collègues lui demandèrent donc de faire le travail sur le dictionnaire. Et effectivement, Vaugelas avança à bonne allure, mais en 1650, il eut la mauvaise idée de mourir alors qu’il n’en était qu’à la lettre I. Après quoi, l’affaire resta quasiment au point mort pendant presque 30 ans.

Mais le public lettré s’impatientait de n’avoir toujours pas de vrai dictionnaire. En 1680, l’Académie se fit doubler une première fois par César-Pierre Richelet, qui publia le premier dictionnaire de langue française en français (sans référence au latin). Le Richelet, qui compte 25 000 entrées, sera réédité 44 fois jusqu’en 1811.

Un des membres de l’Académie française, l’abbé Antoine Furetière, irrité par tant de lenteur et choqué que l’Académie ne s’intéresse pas aux termes des sciences et des techniques, avait entrepris de créer son propre dictionnaire. L’Académie, apprenant cette concurrence jugée déloyale, le mit au ban.

Furetière mourut en 1688, mais son dictionnaire général fut publié de façon posthume en 1692. Cette œuvre majeure, qui comprend 45 000 entrées, inspirera directement la production de nombreuses encyclopédies au siècle suivant.

Ridiculisée deux fois, l’Académie française accéléra la cadence et publia enfin, en 1694, la première édition de son dictionnaire. Elle réussit ce faisant le tour de force de se ridiculiser une troisième fois par elle-même.

Cette première édition du Dictionnaire de l’Académie française (DAF), qui se borne au bon usage, ne compte que 13 000 entrées — ce qui était « un peu court », comme l’aurait dit Cyrano. Les définitions y sont lapidaires et ne comprennent ni exemples ni étymologie. Par exemple :

« Homme : animal raisonnable. »

« Femme : femelle de l’homme. »

Bref, la montagne avait accouché d’une souris.

Période d’hyperactivité

Bizarrement, ce premier sommet de médiocrité inaugura la période la plus active de l’Académie française, sa vraie période d’influence, puisqu’elle publia à bonne cadence cinq éditions de son dictionnaire — en 1718, 1740, 1762, 1798 et 1835.

Pendant cette phase d’hyperactivité qui allait durer 141 ans, on peut dire que l’Académie fut réellement investie d’une mission. Son travail sur la langue était bien concret. Par exemple, pour l’édition de 1762 (on est en plein siècle des Lumières), elle modifia l’orthographe et les définitions de 8 000 de ses 18 000 entrées pour se conformer à l’évolution des prononciations, des conventions orthographiques et de la société.

Malgré tout, le DAF demeure lacunaire. Le mot « français », par exemple, n’y est apparu que dans la troisième édition, en 1740. Quant à « anglais », il n’était toujours pas dans la huitième édition, même si « anglaise » (une danse) y figurait. Mais rassurez-vous, le mot « anglais » sera bel et bien intégré dans la neuvième édition !

L’Académie atteignit le summum de l’influence positive en 1835 avec la sixième édition du DAF. Comme celle-ci coïncidait avec la création de l’Instruction publique et des examens obligatoires pour les fonctionnaires, cette édition devint LA référence absolue. Et l’on réimprima tous les classiques selon ce nouveau canon. C’est de là que nous vient le mythe de la fixité du français et l’impression fausse que Molière, Racine ou Corneille écrivaient en français bourgeois du XIXe siècle.

Après ce sommet, l’Académie retomba en léthargie. Il lui faudra 43 ans pour sortir en 1878 une septième édition, qui ne fit nullement date, puis 57 ans pour une huitième édition en 1935. Cette édition du tricentenaire se révéla complètement déphasée par rapport aux évolutions de la société et du langage.

Quant à son travail sur la grammaire, le bide est total. L’Académie n’a publié qu’une seule grammaire, en 1935, et devant la très mauvaise réception, elle a décidé de ne plus s’éparpiller. Mieux vaut ne mal faire qu’une seule chose.

En tout et pour tout, on en est donc là : une académie qui, en 387 ans d’existence, n’a produit que huit éditions de son dictionnaire (cadence moyenne de 61 ans par édition) et une seule grammaire.

En comparaison, la Real Academia Española, créée en 1713, a produit en 309 ans d’existence huit grammaires et 23 éditions de son dictionnaire (une tous les 13 ans). Cherchez l’erreur.

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Il est temps de décrocher de votre marotte . C’est de l’acharnement linguistique contre le français . On ne retrouve pas votre genre d’obsession péjorative contre sa langue maternelle dans d’autres langues comme l’espagnol ou le russe ou l’anglais . Triste tout cela !

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Je dirais au contraire merci de persévérer. Une chance qu’il y a des gens actifs à nous montrer les aberrations dépassées de notre langue et leurs origines. Si on ne retrouve pas ce genre de chronique dans d’autres langues, c’est qu’elles ont été mieux actualisées ! 🙂

Savez-vous lire, M. Guay? M. Nadeau ne s’attaque pas à la langue française, mais à l’Académie française; ce n’est pas du tout la même chose!

Toute langue qui n’évolue pas devient une langue morte. Une langue vivante, par dédinition, s’adapte aux développements de sa génération, qu’ils soient matériels ou circonstanciels. Une Académie qui se veut authentique doit se renouveler périodiquement avec la langue qu’elle veut reconnaître et respecter.

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Le choix éditorial de Jean-Benoît Nadeau, publié le jour de la Fête nationale des Français, se concentre essentiellement sur les circonstances de la création de l’Académie française et non sur sa progression historique à présente… puisque… cela sera l’objet d’une prochaine chronique….

Ainsi la mise en forme relève-t-elle à peine plus d’un « cherry picking » [Quelle horreur Serge, tu viens de faire usage d’un anglicisme !] que précisément de la rigueur académique.

L’Académie française n’est jamais qu’une composante de l’Institut de France (créé en 1795), dont la mission ne se limite pas seulement à quelques usages comme d’écrire un dictionnaire ou mettre à jour une grammaire. Le mandat est plus large, se transforme au fil du temps ; c’est ce cadre évolutif, humain et un peu sacré qu’il faudrait étudier.

Étant donné que nombre d’académiciens s’étaient fourvoyés avec les nazis. À la libération (1945), plusieurs intellectuels qui avaient participé à la Résistance voulaient dissoudre l’Académie française. Bien que le général de Gaulle qui était en charge de l’État ne soit pas allé jusque-là, plusieurs académiciens ont été bannis.

L’un des objectifs initiaux de l’Académie française dans le cadre de l’Institut, étant d’intégrer le vocabulaire scientifique à la langue. Ainsi la vie et la survie de plusieurs langages dont le nôtre sont indissociables de la culture, des arts, des sciences, de leur rayonnement partout sur la planète.

Depuis une quinzaine d’années, le statut juridique de l’Institut a changé. Les règles qui s’appliquent le sont pour toutes les Académies. Ce sont aux Académiciens eux-mêmes de définir démocratiquement leurs missions, de choisir leurs combats, modéliser et mettre en forme l’avenir lors de leurs assemblées.

Techniquement, rien ne devrait empêcher Jean-Benoît Nadeau de soumettre à l’Académie ses propres entrées pour ainsi contribuer à faire progresser notre forme langagière commune.

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