Le réalisme au pouvoir

Des entreprises, des emplois, du développement… Cela pourrait être le mantra des trois chefs autochtones décidés à bâtir un avenir pour leurs enfants, « avec » les Québécois et non « contre » eux.

Photo: Caroline Hayeur
Photo: Caroline Hayeur

GILBERT DOMINIQUE

À la Star Académie des chefs autochtones du Québec, Gilbert Dominique mériterait sans doute le titre du meilleur équipier ! «Mon grand-père disait toujours : ne vous chicanez pas sur le territoire, il est assez grand pour tout le monde», raconte le chef des Montagnais (Innus) de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean.

C’est en grande partie grâce à Dominique, colosse de 43 ans à la voix douce, si des autochtones et des non-autochtones se sont alliés pour créer des entreprises, comme une usine de granules de bois pour le chauffage, et des partenariats innovateurs. Mashteuiatsh fait notamment partie du consortium international St-Laurent Énergies, chargé de la construction du plus gros parc éolien au Québec, à Rivière du Moulin.

Sa communauté, qui vit à quelques minutes de Roberval, est tellement entreprenante qu’elle donne du travail à de nombreux «Blancs» du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Comme lors de la construction du barrage Péribonka-4, d’Hydro-Québec, terminée en 2008, où des contrats totalisant quelque 115 millions de dollars ont été attribués à des entreprises de Mashteuiatsh. Ce savoir-faire pourrait être utile ailleurs: en décembre dernier, le Conseil des Montagnais et la Conférence régionale des élus (CRE) ont présenté au BAPE un mémoire commun visant à offrir leur aide pour maximiser les retombées économiques régionales du futur complexe de La Romaine, sur la Côte-Nord. (I.G.)

FRANÇOIS BELLEFLEUR

François Bellefleur est de cette génération de chefs autochtones pour qui l’avenir se bâtira avec les Québécois et non contre eux. Pas question de « renvoyer les Blancs hors du territoire », comme le disaient certains chefs lorsqu’il était enfant. « C’était insensé, nous n’avions ni infrastructure ni capacité de gestion », dit le chef du conseil de bande de Nutashkuan, une communauté innue de 800 habitants enclavée dans le village de Natashquan, sur la Basse-Côte-Nord.

Son mantra? Le réalisme. Protéger les traditions? Oui. Protéger l’environnement? D’accord. Le territoire? « C’est sacré, dit-il, mais ce n’est pas une raison pour bloquer le développement économique », dit le chef de 51 ans, qui ne s’est pas fait d’amis chez les Roy Dupuis de ce monde en acceptant l’aménagement hydroélectrique de la rivière Romaine, sur la Basse-Côte-Nord.

Le chef en rajoute, puisque sa communauté vient de créer des coentreprises (avec la société forestière Rémabec, de La Tuque, et Construction Polaris, de L’Ancienne-Lorette) pour défricher 115 000 m3 de bois dans le bassin de la rivière Romaine et y prolonger la route 138.

L’attitude de non-confrontation du chef Bellefleur est une bonne nouvelle pour le gouvernement du Québec, qui a promis 3 500 mégawatts en provenance de barrages additionnels dans le cadre de son Plan Nord. D’autant plus que deux autres communautés innues (à Mingan et à Pakua Shipu) ont dit oui à La Romaine. Elles appellent de tous leurs vœux le projet hydroélectrique de la rivière Petit-Mécatina.

Mais ce geste, qui pourrait faire boule de neige dans les autres conseils de bande du Québec, heurte environnementalistes et traditionalistes: François Bellefleur n’a été réélu en août 2008 qu’avec 11 voix de majorité. Le Prix Nobel de littérature 2008, J.M.G. [Jean-Marie Gustave] Le Clézio, un indianiste français réputé spécialiste des cultures amérindiennes du Mexique, a dénoncé dans Le Monde cet aménagement « qui prive les Innus de leur milieu de vie ».

Mais François Bellefleur a décidé de prêcher par l’exemple plutôt que par les grandes théories: «Un arbre, ça repousse!» (J.-B. N.)

EVA OTTAWA

Lors de son assermentation, en 2006, comme présidente du Conseil de la nation attikamek – une première pour une femme dans l’histoire des Premières Nations du Québec et du Labrador -, Eva Ottawa s’est embarquée dans un rabaska pour la balade symbolique qui inaugure la vie du grand chef. Ses années au pouvoir n’ont toutefois jusqu’ici rien eu d’un long fleuve tranquille. Bien qu’elle ait été élue avec 75 % des voix, elle a dû affronter pas mal de résistance au sein de sa communauté, notamment de la part d’anciens élus acceptant mal de voir arriver une femme, jeune et diplômée.

Pas question cependant de s’embourber dans de stériles querelles. Depuis son élection, Eva Ottawa a eu à cœur de rallier les 6 300 Attikameks répartis dans trois localités (Manawan, dans Lanaudière, Obedjiwan et Wemotaci, en Mauricie) à un même objectif: le développement de leur autonomie. « Pendant longtemps, nos élus ont fonctionné comme dans un club privé et dirigé la communauté de façon autocratique, dit la grand chef. Je préfère miser sur l’ouverture et la transparence pour obtenir la participation du plus grand nombre. »

Au printemps dernier, Eva Ottawa a organisé un rassemblement de jeunes (60 % des Attikameks ont moins de 25 ans) et de leaders d’opinion afin de déterminer de grandes orientations en matière d’éducation. Parmi celles-ci: la création prochaine d’une commission scolaire attikamek, de façon à renforcer la transmission de la langue et de l’identité.

La grand chef, diplômée en sociologie et en droit, est convaincue que l’éducation est essentielle tant au développement économique et social des Attikameks qu’à leur affirmation politique.

Elle veut d’ailleurs que son peuple soit partie prenante dans la négociation territoriale avec les gouvernements entreprise en… 1979. Mi-septembre, elle organisera une assemblée générale, où les Attikameks pourront voter des résolutions sur le sujet. « On ne leur a jamais demandé leur avis ! » Bien que les Attikameks aient toujours été vus comme des pacifistes, ajoute-t-elle, « on va peut-être devoir revoir nos positions si les gouvernements continuent d’aller dans le sens de l’extinction de nos droits. De jeunes radicaux trépignent d’impa­tience et veulent élever des barricades. Je peux les comprendre. » (I.G.)               

 

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