Le répertoire des bonheurs improbables : J’aime les bars miteux

On les appelle « bars de région » ou « tavernes de quartier », qu’importe : ces temples consacrés à ceux qui refusent de suivre la parade disparaissent au même rythme que les églises. 

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

« Quand la noirceur envahit le monde, il faut juste ouvrir les yeux plus grands pour trouver la lumière qui donne ses couleurs à la vie », affirme notre chroniqueur David Desjardins. Dans cette série de chroniques, il nous dresse une liste de personnes, de choses et d’endroits tous plus étranges les uns que les autres, qui lui servent de sources d’émerveillement. Pour démarrer la série, David nous confie son amour inconditionnel des tavernes et autres débits de boisson généralement peu recommandables, qui, vous l’aurez deviné, ne figurent jamais parmi les lieux cotés par les influenceurs d’Instagram.

J’aime les bars miteux. Ce sont des lieux de résistance. Démodés depuis le lendemain de leur ouverture. Mal ou trop éclairés. Mal ou trop chauffés. Mal isolés, mais culturellement étanchéisés afin de résister à l’air du temps.

Ce sont parfois des tavernes. D’autres fois, des salles de spectacle. Il arrive aussi qu’on ignore à quelle enseigne les ranger, tellement leur programmation donne l’impression d’une perpétuelle crise d’identité.

Lundi : karaoké. Mardi : prestation d’un obscur groupe de death métal britannique. Mercredi : 2 pour 1 sur le fort. Jeudi : basketball sur écran géant. Avec, le plus souvent, un noyau d’habitués, à leur table ou au bar. Les soirs de spectacle, ceux-là entrent gratuitement. Ils composent l’âme de la place. Leur fidélité contribue nettement plus à sa pérennité que celle des touristes de mon genre.

Nous venons cependant tous ici communier à l’autel des choses immuables.

Même si le représentant d’un conglomérat du houblon parvient, de temps à autre, à moderniser l’offre en convainquant le proprio d’ajouter aux fûts quelque pseudo-micro dont le géant de la bière vient de faire l’acquisition, ces nouveautés passent. Les classiques demeurent. Une grosse 50. Une quille de Laurentide. Une canette de Pabst.

Le comptoir en bois, plusieurs fois reverni, y est pourtant patiné jusqu’au grain. Le plancher est sale. Les caisses de bouteilles vides s’empilent derrière le bar. Les murs sont couverts de décorations fanées. La porte des toilettes, toujours ouverte, est sertie d’un reliquat, comme un poster de Joe Sakic ; il émane du lieu d’aisance l’odeur mêlée de la pisse et des « paparmanes » placées au fond des urinoirs… pour que ça pue moins, justement. Ça vous écœure ? Allez boire ailleurs.

Un néon Old Milwaukee ne s’illumine plus qu’à moitié à côté du jeu de dards. Un drapeau Jack Daniel’s est accroché derrière le bar et le râpeux bourbon s’y vend à coût modique. Surtout le mercredi.

Le bar miteux ne s’en fait pas accroire. Ceux qui le fréquentent non plus. On n’y va pas pour frimer. Encore mois pour flirter. Anyway, Tinder a depuis longtemps tué la drague non virtuelle et, du même coup, la plupart des bars à la mode où l’ébriété atténuait les attentes.

On va tout de même dans ces lieux que les anglos appellent « dive bars » pour se sentir un peu moins seul. Pour parler avec les amis ou la personne derrière le comptoir. On y va parce que mettre de l’argent dans le jukebox histoire d’énerver tout le monde avec les succès de Creedence Clearwater Revival, c’est quand même plus drôle que les faire rejouer à la maison, en trompant sa solitude en tutoyant les drosophiles qui marinent au fond du six pack vide. Si on a de la chance, la musique est juste assez forte pour qu’on s’entende parler tout en couvrant partiellement le son de notre voix lorsqu’on entonne le refrain de « Born on the Bayou ».

Au bar miteux, ça sort souvent fumer. Ça défie parfois l’odeur des chiottes pour aller sniffer. Tout le monde s’en fout.

Je n’irais pas jusqu’à dire que ces endroits font oublier les classes sociales. Ce serait me mentir à moi-même et effacer la mauvaise conscience qui m’habite lorsque j’y vais et constate ma chance qui réside essentiellement dans le code postal de mon lieu de naissance. Sans se fondre, les « castes » s’y mêlent. C’est de plus en plus rare, alors qu’il me paraît nécessaire de côtoyer ceux qui souffrent et fêtent autrement que moi, pour les comprendre et partager un moment de grâce avec eux.

J’aime les bars miteux parce qu’on y entre sans espoir. Ils n’ont pas de « promesse de marque ». On n’y fera pas de découvertes. La barmaid n’est surtout pas mixologue et ses rhum and coke ne goûtent pas le romarin. Dans un monde de plus en plus policé, ce sont des refuges pour les gens qui refusent de suivre la parade. Ou qui souhaitent la quitter pour un moment.

On y parle, on y chante, on y boit. Ce sont des temples à la gloire d’une époque révolue, dont les dernières adresses disparaissent au même rythme que les églises. J’ignore s’il y a un autre rapport entre les deux que le simple et inexorable passage du temps. Sinon que ces établissements sont des creusets sociaux en voie de disparition.

Quelque chose me dit qu’aucun équivalent du métavers ne pourra jamais les remplacer.

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Bonjour,
Tout comme vous, j’adore les bars miteux. Ce que j’y apprécie le plus c’est le non jugement. Mon apparence, mes vêtements n’ont pas d’importance. Et moi aussi je suis sans jugement. Ça fait du bien. J’habite Laval et ils sont en voie de disparition. Dommage.

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Un article intéressant car ces lieux font partie de notre histoire et de notre identité. Ces lieux nous réunissaient pour bavarder et se chicaner après quelques bières. Aujourd’hui, on bavarde et se chicane sur le téléphone intelligent. On ne se tape plus sur la gueule pour se faire l’accolade après, on attaque l’égo de l’autre sans avoir à faire face à l’autre. On fait la guerre avec nos drones intelligents. C’est une autre façon de communiquer et de distraire notre solitude.

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J’ai toujours trouvé dommage que les ¨tavernes¨ (pour hommes seulement) aient disparues du paysage communicationnel. C’était la place ou les hommes pouvaient pleurer leurs amours mortes avec des ¨copains¨ (souvent inconnus) qui remplaçaient avantageusement les psychologues dispendieux. C’était souvent là aussi ou les hommes plus violents se tapaient sur la gueule au lieu de taper sur leur femme. Oh, ça n’avait pas que de bons côtés, mais pas que des mauvais non plus. Aujourd’hui, les hommes n’ont plus de lieux communs pour eux, entre eux; les femmes ¨doivent¨ y avoir accès . Mais n’essayez pas d’entrer dans un club privé pour femmes par exemple; ¨Filles d’Isabelle¨, ¨Fermières¨ ou féministes de tous crins. Ce qui faisait dire une phrase bien féminine: ¨Ce qui est à toi est à nous, ce qui est à moi… est à moi¨.
J’ai connu de ces endroits où des gens de la ¨haute¨ venaient eux aussi se défouler, se laisser aller un peu sans peur d’être jugés. C’était le genre d’endroit où personne n’osait prétendre péter plus haut que le trou; ça remettait les choses en perspectives.

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