Tendances 2015 – Le retour de la barbarie

Les réseaux sociaux permettent désormais aux terroristes de diffuser à grande échelle les décapitations d’otages. Ce cinéma-vérité nous rendra-t-il insensibles ?

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Illustration : Gérard Dubois

Les têtes tombent. Comme les tabous. Car désormais, les bourreaux s’exhibent. Grâce à Internet, ils diffusent — c’est l’horrible nouveauté — des images de leurs faits d’armes, et plus particulièrement des décapitations d’Occidentaux.

On aurait tort de croire que cette façon d’exécuter un condamné renvoie à l’histoire ancienne. L’Arabie saoudite tranche des têtes encore aujour­d’hui (avec un sabre). La France n’a pas fait mieux jusque dans les années 1970 (avec la guillotine). Dans un cas comme dans l’autre, l’objectif était le même : sectionner la moelle épinière pour précipiter la mort.

Toutefois, la plupart des pays où la peine capitale est encore en vigueur, de la Chine aux États-Unis, refusent de diffu­ser des images des exécutions. Les jihadistes ne s’encombrent pas de tels scrupules. Force est de constater que pour l’État islamique et ses émules, la mise en scène de l’assassinat (qu’on justifie avec des arguments religieux contestables) est au cœur d’une « stratégie de communication ».

Elle voit le jour en 2004, lorsque al-Qaida filme la décapitation de l’Américain Nick Berg, en Irak. Cette vidéo n’a pas, à l’époque, un grand retentissement : les réseaux sociaux n’ont pas encore connu la fulgurante progression qui fera d’eux les formidables caisses de résonance que l’on sait. La production est rudimentaire : les bourreaux veulent montrer que l’exécution a bel et bien eu lieu.

De nos jours, leurs productions sont, malgré l’horreur qu’inspire le sujet, léchées. « On arrive à un degré élevé de perfectionnement », note David Thomson, auteur du livre Les Français jihadistes (Les Arènes). « Ces vidéos sont tournées avec trois caméras, sous trois angles différents. Le tournage est soigné, le montage aussi. Le retentissement médiatique est fort ­— et planétaire. C’est inédit. »

Autre particularité : la bande-son. L’accent des exécuteurs porte à croire qu’il s’agit d’Européens. « C’est un choix délibéré, estime David Thomson. Les jihadistes savent que cela choquera davantage d’entendre un accent britannique. L’objectif est de terroriser encore plus. »

Le journaliste américain Robert D. Kaplan fait la même analyse. Il décrit lui aussi l’exécution de son confrère et compatriote James Foley, en 2014, en Irak, comme « une production cinématographique professionnelle très raffinée ». Comme au cinéma, chacun était pour ainsi dire « costumé », à commencer par Foley, à qui ses geôliers avaient fait endosser une combinaison orange (le téléspectateur le plus distrait sait qu’il s’agit de la tenue des prisonniers de Guantánamo). Son bourreau portait, lui, une tenue noire.

Le médium, c’est le message ? Ces productions donnent à entendre — et peut-être surtout à voir — que les jihadistes cher­chent à s’affirmer, publiquement et théâtralement, à la manière d’un État. Ce que l’État islamique prétend être, même si ces combattants de l’islam lui préfèrent le terme de « califat ».

À l’ère des réseaux sociaux, c’est une façon on ne peut plus claire de déclarer la guerre. Ce qui n’échappe pas au public visé : les opinions occidentales, mais peut-être surtout les jeunes Occidentaux friands de Twitter et de Facebook tentés par le jihad, cette utopie en vogue. Elle est religieuse, certes. Mais c’est peut-être sans importance ? « Le jihad est aujourd’hui la seule cause sur le marché », selon l’écrivain et islamologue Olivier Roy, auteur d’En quête de l’Orient perdu (Seuil).

Il ne faudrait pas que ce « cinéma » fasse oublier le fond du sujet : la Syrie comme l’Irak connaissent depuis des années des affrontements sanglants dont les origines remontent à la Première Guerre mondiale et à l’effondrement de l’Empire ottoman, en 1916. Ce conflit a entraîné d’âpres luttes de pouvoir, dont les minorités, notamment kurdes et chrétiennes, font les frais.

Cette complexité, qui rend la recherche de la paix si diffi­cile, passe à la trappe lorsqu’on se contente de retweeter des images des décapitations. Celles-ci nous font croire à un affrontement entre la civilisation et la barbarie. Tellement plus facile à comprendre.

Il ne faudrait pas pour autant passer sous silence un enjeu qui, dans toute la région, reste de première importance : le pétrole. Ce n’est pas par hasard que les frappes américaines ont ciblé les raffineries artisanales contrôlées par l’État islamique, qui lui permettaient de se financer jusque-là. Ces images circulent peu sur Twitter.

En cliquant, les internautes démultiplient les images de l’horreur. Ce si moderne Web menace de les transformer, malgré eux, en « tricoteuses », ces femmes du peuple qui, pendant la Révolution française, assistaient aux guillotinages au premier rang… en tricotant. Sauf que de nos jours, on assiste aux exécutions en cliquant.

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