Le retour des séducteurs

Dans l’art de la séduction, l’homme québécois ne serait pas de taille à rivaliser avec le Français, l’Italien, l’Espagnol, ou le Belge. Qu’à cela ne tienne, des gourous de la drague viennent à son secours. Notre journaliste a fait enquête.

Ce soir, le petit bar du Plateau-Mont-Royal est interdit aux femmes. L’écriteau sur la porte indique «Fermé». Sous une lumière orange, une société secrète de séducteurs tient réunion. Une trentaine de gars, ayant entre 20 et 45 ans, discutent en anglais, assis en rond. Ils sont francophones et anglophones, de toutes origines ethniques. À tour de rôle, ils exposent un problème ou décrivent une rencontre dans un café, un flirt sur la piste de danse. Les autres analysent et dissèquent. Le grand timide assis à ma droite note frénétiquement tous les trucs de drague dans son calepin. Les gars cachent leur identité derrière des pseudonymes: Buddha, Jetset, Vic 20, Cowboy. Moi aussi, je dissimule la mienne. Personne ne sait que je suis journaliste. Et c’est mon tour de parler.

Je me présente, faussement, comme un nouveau célibataire qui vient de rompre après des années de vie conjugale. Mon problème: je ne sais plus comment accoster les femmes. Certains hochent la tête. Ils sont passés par là. On me propose une méthode: je dois aborder cinq belles inconnues par jour. Un gars, fin vingtaine, m’explique: «Engage la conversation avec les serveuses et les vendeuses. Dans la rue, demande ton chemin. Profites-en pour échanger quelques phrases.» À ce rythme, dans trois mois, j’aurai brisé la glace avec 450 demoiselles. Plusieurs gars du groupe l’ont fait. Et ils abordent maintenant les jolies femmes dans les cinq à sept avec un naturel désarmant.

Ces gars cherchent tous la même chose. Darwin dirait: «Assurer la survie de l’espèce.» Eux disent plutôt: «Amener une femme dans mon lit.» Pour cela, ils sont prêts à explorer un territoire sauvage cartographié depuis longtemps par le sexe opposé: celui des relations humaines. Pour de nombreux hommes, la séduction reste un mystère. Entre eux, ils parlent peu de leurs faiblesses et de leurs inquiétudes à l’égard des femmes. Ils glorifient leurs conquêtes, mais l’hésitation à téléphoner à une telle pour l’inviter au cinéma ou le manque de courage pour embrasser une autre restent enfouis dans leur jardin secret. Les membres du Montreal Seduction Lair (le repaire des séducteurs de Montréal) ont brisé le tabou. Ils interprètent les détails d’un flirt avec une minutie toute féminine. Comme le feraient de bonnes amies autour d’un thé vert. «Combien de temps devrais-je attendre avant de répondre à son courriel?» «Que devrais-je lui écrire?» «J’ai ramené une fille chez moi la nuit dernière, mais nous n’avons pas fait l’amour. Qu’ai-je fait de mal?» C’est le genre de questions qu’ils posent.

On se croirait dans une réunion des «invincibles» Carlos, Rémi, Steve et Pierre-Antoine. Comme dans la populaire série télé, les membres du Montreal Lair signent un pacte qui prévoit toutes sortes de situations. Par exemple, un membre a le droit de choisir deux femmes de son entourage — une sœur ou une collègue, par exemple — qui ne pourront être draguées par les autres membres. «Ne parlez pas en détail de ce que nous sommes à vos amis, à votre famille ou à vos associés», indique le document de 14 pages qui m’a été envoyé par courriel après la réunion. Les femmes n’aimeraient pas apprendre que leur nouvelle flamme élabore des stratégies de séduction en groupe…

Dans les cinq dernières années, la demande de conseils en séduction par des hommes a explosé. Marc Boilard, agent artistique devenu animateur de radio, chroniqueur à la télé et gourou de la séduction, remplit des salles de spectacle partout au Québec grâce à sa «clinique» de drague. Le concept: il fait monter des gars sur scène et, sur le ton de l’humour, relève leurs maladresses avec les filles. Sa chronique de séduction à la station de radio Énergie de Québec est le quart d’heure le plus écouté dans la capitale, avec une moyenne de 32 500 auditeurs. La consultante en séduction Marie-France Archibald fait de bonnes affaires en offrant des cours privés de drague aux hommes de la région de Montréal. Pour un tarif moyen de 95 dollars l’heure, la jeune femme prépare ses clients à affronter différentes situations: aborder une femme dans un bar, un flirt au bureau, une sortie au théâtre. Les clients peuvent aussi profiter des services d’une styliste pour refaire leur garde-robe et d’un photographe professionnel, histoire de mieux paraître dans les sites Web de rencontre.

Dans Internet, des dizaines de forums de discussion réservés aux hommes et consacrés à l’art de la drague sont apparus. Des gars de partout dans le monde y racontent en détail leurs tentatives de séduction. D’autres y vont de trucs et de conseils. Le Montreal Lair, qui compte 130 membres, est la vitrine locale d’une communauté mondiale de séducteurs. Il y a des «repaires» à Toronto, Los Angeles, San Francisco, New York, Paris, Londres, Milan, Budapest, Tokyo. La communauté a ses gourous. Une cinquantaine de maîtres autoproclamés de la séduction vendent, dans leur site Web, leur méthode en format livre ou DVD. Le plus grand d’entre eux est Neil Strauss, alias Style. Son livre autobiographique, The Game (HarperCollins), est devenu la bible des apprentis séducteurs.

Depuis deux ans, Montréal devient pendant trois jours, en juillet, le cœur de cette communauté. Une trentaine de gourous transforment l’hôtel Château Champlain, au centre-ville, en université de la drague. Les hommes paient 800 dollars pour assister à leurs ateliers. Quelques-uns de ces experts organisent aussi des séminaires «sur le terrain» dans les grandes villes de la planète. Le programme s’adresse à des groupes de 5 à 10 hommes. L’après-midi, il y a classe. Le soir, les élèves font la tournée des discothèques et testent leurs nouvelles connaissances, sous l’œil attentif du maître. En janvier dernier, un tenancier de bar torontois surnommé Tenmagnet est venu donner un séminaire du genre à Montréal. Prix demandé pour une fin de semaine: 2 150 dollars!

On a créé un espace d’apprentissage pour les hommes. C’est une chose nouvelle pour un jeune trentenaire comme moi. À l’école secondaire, on m’a appris le nom d’une dizaine de maladies transmissibles sexuellement et montré comment enfiler un condom. Mais on ne m’a pas enseigné quoi faire pour me rendre à l’étape de l’utilisation. Mon père ne m’a jamais emmené à la pêche pour m’initier aux secrets de la gent féminine. Et mes «vieux chums» préfèrent discuter de hockey et de jeux d’ordinateur plutôt que des femmes.

L’homme qui s’assoit seul au bar et attend qu’on le courtise pourrait être déçu. Car à peine 7% des Québécoises croient que c’est à elles de faire les premiers pas, révèle un sondage CROP commandé par L’actualité. Elles sont 34% à penser que l’homme doit faire les avances, et 54% estiment que cela n’a aucune importance. Fait étonnant, les jeunes de 18 à 34 ans (hommes et femmes) sont les plus conservateurs. Près de la moitié — 43% — confient la tâche de draguer à l’homme.

«Séduire, c’est d’abord exprimer son désir pour quelqu’un, par un regard, un sourire, une remarque bien placée», dit le sociologue de la sexualité Michel Dorais, qui enseigne à l’Université Laval. Le Québécois est-il un bon séducteur? Les avis sont partagés. Un peu plus de la moitié des femmes (56%) affirment qu’il sait très bien ou plutôt bien séduire, indique le sondage CROP. Mais 31% d’entre elles disent qu’il est plutôt mauvais ou très mauvais (les autres ont refusé de répondre).

Michel Dorais, lui, va dans le sens du «plutôt mauvais». Le Québécois n’est pas de taille devant le Français, l’Italien, l’Espagnol et le Belge, dit-il. Car le flirt est un jeu qui se pratique beaucoup en Europe et très peu de ce côté-ci de l’Atlantique. Le sociologue se promenait récemment dans les rues de Namur, en Belgique, aux côtés d’une séduisante collègue. «Cinq ou six passants se sont arrêtés pour la complimenter sur sa beauté. Chaque fois, elle répondait: “Merci.” On ne voit jamais ça au Québec!»

On ne connaît pas grand-chose de cette timidité du Québécois envers les femmes. On ne l’a pas mesurée, comparée ou analysée. En fait, l’homme est un sujet de recherche nouveau au Québec. «On a étudié ses réalisations en long et en large, mais pas son identité, sa façon de se percevoir et de percevoir l’autre sexe», dit Martine Saulnier, étudiante en doctorat de sciences humaines appliquées à l’Université de Montréal. Son enquête lui permettra de débroussailler le terrain. Elle fait de longues entrevues avec des hommes de 30 à 40 ans. Mais ses résultats ne seront pas connus avant 2008.

On peut trouver des éléments de réponse dans la culture, dit Michel Dorais. «Au Québec, la notion de charme appartient à l’espace féminin, alors qu’en Europe l’image du séducteur masculin est très présente.» Giacomo Casanova, l’aventurier qui sévissait dans les cours européennes au 18e siècle, et les personnages fictifs de Don Juan et de Cyrano de Bergerac envoûtent les femmes par la parole. L’aspect physique importe peu. Ce sont le raffinement et la poésie des mots qui font fondre les cœurs. Ce modèle n’existe pas dans la psyché collective des Québécois, dit le sociologue. Le grand séducteur s’incarne dans deux personnages de la littérature du terroir: le Survenant, héros du roman éponyme, et Ovila Pronovost, le mari d’Émilie dans Les filles de Caleb. Ce sont des hommes mystérieux, grands, musclés, la plupart du temps absents. «La seule présence de leur corps suffit à séduire», dit Michel Dorais.

Les choses étaient plus faciles pour l’homme il y a 50 ans, lorsque les rôles sexuels étaient clairement définis. Le samedi soir, l’homme ne sortait jamais sans son veston, sa cravate et son chapeau. C’était lui le chef. Il invitait la femme à la salle de danse, il payait pour elle. Henri, un petit barbu énergique de 80 ans, se souvient des jeux de séduction dans le Montréal de l’après-guerre. Il travaillait alors comme machiniste dans la métropole. «Nous faisions la cour aux femmes. Il fallait leur ouvrir la portière de la voiture. Les complimenter sur leur habillement et leur coiffure. Leur faire sentir que c’étaient elles les reines de la soirée.» L’effort en valait la peine, puisque Henri, qui ne s’est jamais marié, a eu une soixantaine de maîtresses! «Pourtant, je n’étais pas le genre d’homme à faire tourner les têtes dans la rue», dit-il.

On pourrait croire qu’en 2007 la danse reste une activité propice au flirt. Danser la salsa, par exemple, c’est jouer à la séduction. Les corps se touchent, les regards plongent l’un dans l’autre. C’est l’homme qui guide. Au Salon Daomé, au pied du mont Royal, la proportion est de quatre hommes pour six femmes. Une vingtaine de jeunes filles sont assises sur des canapés le long des murs et attendent une invitation à danser. Corinne Morin, elle, ne manque pas de partenaires. Cette grande brune de 26 ans est sexy dans son chandail rouge moulant et elle se déhanche bien. Elle est venue seule. Pourtant, un homme serait mal avisé de lui demander son numéro de téléphone. Pas plus à elle qu’aux autres filles. «Je ne viens pas ici pour me faire draguer. Je viens pour danser», dit-elle, soufflant entre deux pièces musicales. «La plupart des filles, ici, n’aiment pas les hommes qui tentent de les séduire. Elles veulent pratiquer un sport, de façon amicale.»

Après un demi-siècle de féminisme, la femme est devenue un peu comme l’hiver québécois: lumineuse et froide. Elle brille, est sûre d’elle, intelligente, ouverte et fonceuse. Mais son assurance est une arme à double tranchant. Elle peut interpréter les avances d’un homme comme un manque de respect, une atteinte à son intimité. Elle réagit alors avec la froideur d’un iceberg.

Sylvain d’Auteuil, 39 ans, en a fait la dure expérience. Pour écrire Brad Pitt ou mourir (Les Intouchables) — roman dans lequel il raconte les difficultés d’un jeune père célibataire à trouver une nouvelle copine —, il s’est lancé, en 2005, dans un véritable rallye de la drague. Il a d’abord recruté trois hommes trentenaires en mettant une petite annonce dans un journal culturel de Saint-Sauveur. Pendant un mois, les quatre mousquetaires ont abordé des filles dans les bars, dans les boutiques, dans la rue, au supermarché. «On utilisait des techniques trouvées dans Internet», dit l’auteur. Dans la grande majorité des cas, ils se sont fait répondre par un soupir ou un regard glacial. Avec les femmes d’origine étrangère, cependant, c’était différent. «Elles répondaient à nos avances par un sourire. On pouvait même quelquefois entamer la conversation et obtenir leur numéro de téléphone.» Cette expérience lui a permis de trouver un excellent endroit pour draguer: la buanderie. Les femmes y sont souvent seules et s’ennuient en attendant la fin des cycles de séchage.

Marc Boilard, lui, croit avoir trouvé la solution pour désamorcer le mécanisme de défense des femmes. Je rencontre le gourou de 40 ans dans sa tanière, le Shed Café, resto-bar branché du boulevard Saint-Laurent. «Je viens souvent manger ici», dit-il en recevant un bol de soupe thaïe des mains d’une jolie serveuse à la robe moulante. Il a le crâne rasé, porte un large bracelet de cuir clouté et de petites lunettes rondes. Ses biceps roulent sous son chandail ajusté. Marc Boilard affirme qu’il fonde ses enseignements sur son expérience personnelle avec les femmes. Qu’il en a connu beaucoup. Mais il refuse de dire combien. «Pense à un chiffre et c’est plus que ça», lance-t-il.

Il pratique une technique de drague en trois étapes qui rappelle celle de la guérilla. Il attaque, il bat en retraite, puis il relance l’attaque. Marc Boilard m’explique. L’autre jour, dans ce même établissement, une jolie demoiselle qui mange avec des amies lui tombe dans l’œil. Elle se lève et se rend aux toilettes. Profitant du moment, il l’intercepte. «Je lui ai dit: “Excuse-moi. J’aimerais te faire un compliment. Tu es vraiment mon genre de fille.”» Puis, sans en dire plus, il retourne à sa table. «Après cette manœuvre, la fille est déstabilisée, ajoute Marc Boilard. Elle repasse dans sa tête ce qui vient de se produire. De retour à sa table, elle va raconter l’histoire à ses amies. Tu deviens son centre d’intérêt. Lorsque tu l’accostes de nouveau, elle n’a pas peur. Elle veut entendre ce que tu as à dire.» C’est ce qu’il a fait lorsqu’elle s’est levée pour quitter le café. «Il faut qu’on se revoit, lui a-t-il déclaré. J’aimerais beaucoup t’inviter à un spectacle.» Elle a dit oui et il a obtenu son numéro de téléphone.

Un homme qui maîtrise ce genre d’approche (il faut rester naturel!) marquera des points, assure la consultante en séduction Marie-France Archibald. «L’audace et la confiance en soi sont des qualités qui séduisent les femmes.»

De l’audace, c’est peut-être ce qui manque dans l’attirail du séducteur québécois. Car pour le reste, il se débrouille bien, dit Jean-Marc Larouche, président de l’agence de rencontre Intermezzo, fondée il y a 10 ans. L’homme de 44 ans me reçoit dans ses bureaux d’Outremont, aux murs crème et aux rideaux blancs. La majorité de ses 3 200 clients sont des gens instruits, dans la trentaine et la quarantaine. «Le Québécois n’est pas compétent pour aborder une femme à la table d’à côté. Mais dans une situation où il se retrouve en tête à tête, il est bon. Il est attentif, drôle et intéressant.» Tout ce dont il a besoin, c’est qu’on provoque un peu les choses pour lui.

L’agence Intermezzo le fait… pour 1 530 dollars par année. Chaque client a une relationniste attitrée qui joue le rôle de l’amie organisant un rendez-vous galant. Le lendemain, il peut l’appeler pour obtenir un son de cloche sur l’intérêt que l’éventuelle soupirante a manifesté à son endroit. «Habituellement, lorsque la relationniste lui répond “feu vert”, ça lui donne un élan incroyable!» dit Jean-Marc Larouche.

Au cours des rendez-vous suivants, il se transforme en véritable séducteur avec sa belle. Et il dégrafe son soutien-gorge.