Le retour du papa québécois

Frustré ou loser, le père québécois avait une sale image dans les médias il y a 20 ans. Le père d’aujourd’hui aurait-il trouvé sa place ?

Mathieu-Robert Sauvé entouré de ses quatre fils : Ulysse, 8 ans, Ludovic, 3 ans, Léonard, 20 ans, et Edmond, 18 ans. (Photo: Julia Marois)
Mathieu-Robert Sauvé entouré de ses quatre fils : Ulysse, 8 ans, Ludovic, 3 ans, Léonard, 20 ans, et Edmond, 18 ans. (Photo: Julia Marois)

Une statue d’Alfred Laliberté à l’oratoire Saint-Joseph me fascine chaque fois que je l’aperçois. Elle représente Joseph tenant Jésus dans ses bras. Ce thème est peu courant dans l’ico­nographie et la statuaire religieuses ; on aime beaucoup mieux représenter Jésus avec sa mère. Le monument montre pourtant un Joseph et son fils à leur aise, voire complices. Le père est âgé, mais solide. Mettez-lui un jean et des chaussures de sport, on le croiserait sans surprise au parc, poussant le petit dans les balançoires.

Papa encadré 1

Joseph m’intrigue depuis que je me suis intéressé à la question des modèles masculins au Québec pour un livre paru en 2005 : Échecs et mâles. J’étais remonté dans les premiers temps de la colonie pour tenter de comprendre d’où venait ce sentiment de loser qui semblait accompagner les hommes du Québec ; quelles images avaient pu influencer si profondément la psyché québécoise pour montrer dans son cinéma et sa littérature d’aussi pitoyables héros.

Joseph n’est pas un personnage très inspirant. Peu bavard (pas un seul mot de sa bouche n’est rapporté dans la Bible), l’humble charpentier s’illustre autour de la Nativité, lorsqu’il déjoue les soldats d’Hérode pour permettre à sa femme d’accoucher entre le bœuf et l’âne. Mais après Noël, il est rarement évoqué par les Évangiles. Chose certaine, il est absent quand Jésus vit son calvaire et que sa mère le recueille au pied de la croix. Père manquant, fils manqué, aurait dit Guy Corneau.

Joseph est-il l’avatar du père québécois ?

Grave question. En tout cas, la grande majorité des hommes nés au Québec il y a une quarantaine d’années que vous croisez au bureau et dans la rue portent le prénom de Joseph ; ainsi le voulait la tradition catholique. En plus, c’est le «saint patron du Canada».

Lorsque j’ai écrit mon livre, les hommes québécois traversaient une mauvaise passe. Guy Cloutier, père de la star du showbiz Véronique Cloutier, venait d’être condamné pour pédophilie. La commission Gomery sur le scandale des commandites battait son plein. Soir après soir, au Téléjournal, des hommes politiques et des chefs d’agence de publicité niaient mollement avoir détourné des fonds. Ces hommes, jusque-là perçus comme d’honnêtes pères de famille, passaient du côté des magouilleurs.

C’était aussi l’époque des pères frustrés. Des hommes déguisés en Superman se hissaient au sommet des ponts et bloquaient la circulation pour attirer l’attention sur leur cause — l’injustice envers les pères séparés. Ils brandissaient des banderoles «Papa t’aime» pour émouvoir leurs enfants, dont ils étaient privés, et le public, afin de solliciter des appuis.


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Sur grand écran, le cinéma québécois mettait en vedette des hommes misérables, fourbes ou violents entretenant avec la paternité des sentiments pour le moins ambigus. Dans Horloge biologique, par exemple, un trentenaire fuyant les responsabilités parentales écrasait des pilules anticonceptionnelles dans le jus de fruits qu’il servait amoureusement à sa blonde le matin.

Papa encadré 2

Une décennie plus tard, qu’en est-il ? Le père, manifestement, n’a plus aussi mauvaise presse. Il donne même l’impression d’avoir surmonté son burnout. Même nos scénaristes semblent avoir donné au père une place plus positive. Dans le long métrage Paul à Québec, tous les personnages masculins sont sensibles et dévoués, et prennent leur rôle de père au sérieux. Louis Cyr : L’homme le plus fort du monde, qui a su rallier la critique en obtenant un succès populaire, présente un des rares héros authentiques de notre histoire. À la télévision, la série 19-2 aura permis de mieux comprendre le quotidien d’agents de police dans une autopatrouille. En suivant deux flics avec sa caméra et son génie du scénario, le réalisateur Podz a redoré le blason de valeurs masculines surannées : le courage, la fraternité, la force physique, le sens du devoir, l’instinct de protection.

Il y a encore des absents (où est le père dans l’œuvre de Xavier Dolan ?) et des statu quo (la publicité continue de présenter l’hétérosexuel blanc, âgé de 30 à 45 ans, comme un benêt), mais le mâle de 2016 semble en meilleure posture que celui des années 2000. Plus sûr de lui, certainement. Et en meilleure harmonie avec son époque. Alors que le taux de suicide des jeunes hommes était parmi les plus élevés au monde en 1999 (22 pour 100 000 habitants), il se situe aujourd’hui dans la moyenne des pays industrialisés (13 pour 100 000).

Papa encadré 3

Le père s’assume ; même qu’il s’amuse. On le voit dans les terrains de jeu et dans les McDo, mais aussi au Centre des sciences, au musée, au Biodôme. C’est souvent lui qui assiste aux réunions de parents. Il savoure son congé de paternité (il empiète même parfois sur celui de maman). Je connais des gars qui ont décidé de mettre leur carrière entre parenthèses pour s’occuper de la marmaille ; de toute façon, Madame a une meilleure paye. Dans un sondage Léger réalisé en 2014, 70 % des hommes interrogés se disent satisfaits ou très satisfaits de leur rôle de père ; 64 % apprécient la qualité de leurs relations avec leurs enfants.

Sur le Web, les blogues de pères se multiplient. Dans Un gars un père, l’auteur Jean-François Quessy affirme que «devenir père, ça peut être “freakant”, mais au fond, c’est vraiment “hot”». En France, c’est l’explosion des blogues de pères découvrant leur identité : Papapoule, Papacube, Papapanique, Cooldad, Papaonline…

Oui, moi aussi j’aurais pu faire part de mes états d’âme dans un blogue si un tel truc avait existé lorsque j’ai coupé mon premier cordon ombilical, le 19 juin 1995 (j’en ai coupé trois autres depuis). J’aurais pu parler couches lavables, rots, prévention de la mort subite du nourrisson, lait maternisé, maternelle quatre ans, école de quartier, etc. Qu’il me suffise de dire que j’ai accumulé autant de kilométrage qu’une navette spatiale entre l’école, le hockey, le handball, l’hôpital, la grand-mère, la belle-mère, le camping, le CLSC, les fêtes d’enfant. Gouffres financiers et gouffres tout court, mes garçons sont un souci constant depuis 21 ans.

Mais au bout du compte, j’ai encore une dette envers eux : ils ont donné un sens à ma vie. Grâce à eux, j’ai cessé d’errer.