Le rêve suédois de Régis Labeaume

Le maire de Québec a un autre grand projet pour sa ville : en faire la vitrine nord-américaine du développement durable.

Le rêve suédois de Régis Labeaume
Hammarby Sjöstad (photo : Malena Karlsson)

L’endroit existe bel et bien. Un quartier où on n’a jamais à penser à « mettre les poubelles au chemin », puisque toutes les maisons sont dotées de vide-ordures compostables et que les autres déchets sont évacués au moyen d’un système automatique souterrain. Un quartier où la consommation d’eau est réduite au minimum grâce à des robinets équipés d’aérateurs, qui mélangent l’eau avec de l’air (ce qui permet de diminuer le volume d’eau utilisé). Un quartier où les eaux usées servent à produire du biogaz, qui fait ensuite fonctionner des bus, des voitures et 900 cuisinières. Oui, oui, l’endroit existe. À Stockholm, en Suède. Et le maire Régis Labeaume a commandé à ses fonctionnaires exactement la même chose pour Québec !

Il veut faire cons­truire dans sa ville, d’ici cinq ans et en partenariat avec le privé, deux écoquartiers, le dernier cri en environnement. « Notre souhait, c’est que Québec devienne la vitrine nord-américaine du développement durable. Rien de moins », dit le coordonnateur aux grands projets économiques à la Ville, Charles Marceau, à qui Régis Labeaume a confié ce mandat téméraire. Crâne rasé, ce fonctionnaire dans la quarantaine fait montre d’une tranquille assurance, qui tranche avec les élans passionnés du patron.

Le maire, explique Charles Marceau, « a eu le coup de foudre » pour l’écoquartier Hammarby Sjöstad, à Stockholm, lors d’une visite l’été dernier. Situé dans une ancienne zone portuaire aux abords de la mer Baltique, celui-ci a été conçu en 1991 pour promouvoir la candidature de Stockholm aux Jeux olympiques de 2004. « Les Suédois prévoyaient en faire un village pour les athlètes », explique la Québécoise Marie-France Stendhal, de l’un des cabinets d’architectes suédois qui ont créé le quartier. « La candidature a été rejetée, mais le concept est resté et ne cesse de grandir. »

Une fois terminé, en 2017, le quartier de deux kilomètres carrés accueillera 25 000 habitants. Déjà, il a permis à la métropole suédoise de recevoir en 2010 le prix de « capitale verte de l’Europe » de la Commission européenne.

Les concepteurs des écoquartiers de la planète mettent le paquet pour limiter les déplacements en voiture, explique Alexandre Turgeon, du lobby écolo Vivre en ville – Québec. « On a beau intégrer toutes les technologies, si les gens doivent faire quatre kilomètres en auto pour s’acheter un litre de lait, l’objectif n’est pas atteint. »

Les rez-de-chaussée des immeubles de l’écoquartier suédois sont donc réservés à des commerces de proximité (épicerie, restaurant, nettoyeur, coiffeur, etc.), les parcs et espaces verts sont légion et les rares stationnements sont coûteux (on retrouve en moyenne une place pour quatre habitants, à 250 dollars par mois). À terme, on souhaite que le quartier produise lui-même la moitié de l’énergie dont il a besoin.

La Ville de Québec a ciblé deux secteurs en bordure du centre-ville dont le potentiel n’a pas été exploité jusqu’ici : le plus grand, D’Estimauville, se trouve entre l’Hôpital Robert-Giffard et le fleuve, et il est actuellement occupé par des stationnements et des centres commerciaux. La Ville souhaite y faire construire environ 2 000 logements de une à quatre chambres. Les prix seront plafonnés pour attirer les jeunes familles, auxquelles on promet un arrêt du Métrobus, voire d’un éventuel tramway, à l’entrée du quartier.

L’autre écoquartier, plus petit, s’élèvera à la Pointe-aux-Lièvres, emplacement de l’ancien incinérateur, qui avoisine la rivière Saint-Charles et le quartier Saint-Roch. Le maire répète qu’il compte y loger les jeunes travailleurs du multimédia, les « techies », catégorie qu’il semble affectionner.

La Ville achètera les terrains, fera décon­taminer les endroits qui ont besoin de l’être et financera les infrastructures vertes (sys­tème de gestion souterraine des déchets, accès aux transports en commun, parcs, etc.). Le privé rachètera ensuite les terrains, construira les immeubles et les vendra. D’Estimauville sera aménagé en premier. Résolue à accueillir les premiers résidants en septembre 2011, l’équipe Labeaume doit présenter cet été son concept aux promoteurs immobiliers. L’ensemble devrait nécessiter deux milliards de dollars d’investissements publics et privés.

Pourquoi imiter la Suède ? On n’a pas le choix, répond Charles Marceau : « L’éco­quartier, c’est une nouvelle façon de vivre. Les jeunes familles veulent une maison, mais on n’a plus d’espace pour en cons­truire. » Les maisons à vendre et les terrains vacants se font effectivement de plus en plus rares à Québec. Pour élever leurs familles, les jeunes couples doivent s’éloigner de plus en plus. Or, l’étalement urbain accentue la pression sur le réseau routier et l’environnement.

Le projet est titanesque, convient Claude Marceau. On parle d’une véritable révolution de l’aménagement et des travaux publics : système de chauffage automatisé souterrain, construction de rues plus étroites avec captage des eaux de pluie, recyclage des déchets à des fins de chauffage, etc. « Chaque service de la Ville doit s’adapter. C’est un modèle européen qu’on ne connaît pas. » À l’occasion d’une visite, en novembre, des architectes de la société suédoise White sont venus valider les plans. « Le plus difficile, ce sera de changer les mentalités », observe Marie-France Stendhal, qui vit en Europe depuis 12 ans.

Québec pourrait être la première ville au pays à pousser le concept aussi loin. Pour l’instant, la palme revient au quartier Dockside Green, à Victoria (Colombie-Britannique). Le système souterrain de gestion des déchets auquel songe Québec la propulserait cependant loin devant les autres.

Même les écolos sont épatés. « Ouf ! Si la Ville veut aller aussi loin que Hammarby, ce n’est pas rien ! » dit Alexandre Turgeon, de Vivre en ville – Québec.

L’architecte montréalais Daniel Pearl, qui travaille dans le domaine du bâtiment vert depuis plus de 20 ans, est emballé. « C’est formidable que Québec commence à regarder ce qui peut être accompli. J’espère seulement que Montréal suivra ! » Selon cet architecte, il était temps que le Québec emboîte le pas à l’Europe. « Le problème à l’heure actuelle au Québec, c’est que les villes n’ont pas l’expérience nécessaire pour faire preuve de leadership en cette matière, alors les promoteurs et les villes ont toujours le réflexe de penser que le modèle vert est plus coûteux. Et c’est faux. »

 

QUÉBEC, DE PLUS EN PLUS VERTE

 

Les deux écoquartiers du maire Labeaume ne seront pas les premiers à voir le jour à Québec. La compagnie d’assurances SSQ ouvrait à l’automne 2009 le chantier de la « Cité verte », une entreprise de 300 millions de dollars, dont 22 millions proviennent de l’État québécois. C’est grâce à cette initiative privée, dont on discute depuis 2004, que le maire Labeaume s’est intéressé aux écoquartiers. Plus petit et moins abordable, le quartier de la Cité verte cible une clientèle de baby-boomers. Les promoteurs estiment qu’à l’exception de quelques logements sociaux les 800 habitations de ce miniquartier se vendront au minimum 350 000 dollars.

(Image : SSQ)

 

 

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