Le savoir pour tous

Il y a 50 ans, au Québec, l’école était un privilège réservé à une élite. La Révolution tranquille en a fait un droit pour tous. Comment relever les nouveaux défis de la démocratisation ? Les réponses d’un des piliers de ce virage historique.

Le savoir pour tous
Illustration : Gérard Dubois

50e anniversaire de la Révolution tranquille : des personnalités font le point…
(4e d’une série de 5)

 

Une immense révolution humaine est en cours depuis la Deuxième Guerre mondiale : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la scolarisation maximale de chaque génération devient un but et même une obligation en Occident. Le Québec ne fait pas exception. Et s’il reste encore du travail à faire, force est de constater que le coup de barre donné il y a 50 ans a véritablement jeté les bases d’une société démocratique moderne et égalitaire.

La commission Parent, créée en avril 1961 par le gouvernement de Jean Lesage, avait pour objectif de donner accès à l’ensei­gnement à tous et à tous les niveaux. Ce n’était plus un privilège, mais un droit. Cette nouvelle manière de voir venait clore des siècles, des millénaires même, pendant lesquels le savoir avait été réservé à un tout petit nombre. Ceux qui en profitaient ne le devaient pas nécessairement à leur talent, mais à leur naissance. Désormais, la démocratie se substituait à l’élitisme.

Au Québec, le chantier était colossal. Il fallait corriger de nombreuses inégalités : entre les garçons et les filles, celles-ci étant très désavantagées dans l’ancien système ; entre les régions ; entre les classes sociales ; entre les catholiques et les protestants ; entre les Canadiens français et les Canadiens anglais. Le Québec n’a pas été la première société à accomplir cette mutation, mais il est allé plus loin que la plupart des autres nations dans ses réformes, peut-être parce que le besoin d’un changement radical s’y faisait d’autant plus sentir qu’il partait de loin : les Canadiens français du Québec étaient les moins scolarisés de tous les Canadiens.

La mutation du système d’enseignement québécois

Comment imaginer aujourd’hui le Québec sans les cégeps ? Et sans l’Université du Québec ? D’un système d’enseignement fragmenté, sans passerelles entre ses différentes parties, nous sommes passés à un réseau offrant de multiples façons de s’instruire. C’est ainsi qu’ont émergé les écoles secondaires polyvalentes, qui offrent à la fois un enseignement général et des options techniques ; qu’ont été créés, par la fusion de programmes existants (cours classique, école normale, écoles techniques, etc.), les cégeps, qui offrent eux aussi un enseignement général et de nombreuses options professionnelles ; et que s’est étendu le réseau des universités sur l’ensem­ble du territoire québécois.

Ces transformations majeures s’expliquent par la volonté politique des dirigeants de l’époque, mais plus encore par la poussée de l’opinion publique. L’idée qu’il fallait s’instruire avait gagné toute la population québécoise.

Les filles ont été les grandes gagnantes de cette réforme, au point de damer le pion aux garçons dans nombre de facultés universitaires. Par ailleurs, de nombreux garçons de milieux modestes ou défavorisés, qui auraient autrefois fait partie de la main-d’œuvre peu qualifiée, ont pu faire des études supérieures dans divers domaines, soit au cégep, soit à l’université. On peut donc dire qu’une partie des inégalités dans l’accès à l’éducation ont été corrigées.

Mais une réforme ne règle pas tous les problèmes d’un seul coup. Il y a comme une « loi sociologique » voulant qu’une grande réforme soit suivie par d’autres, destinées à la parachever en corrigeant ou en réorientant des éléments, parfois aussi en déformant ou en détournant ses intentions initiales.

Cela est particulièrement vrai en éducation. Depuis 50 ans, le système d’ensei­gnement ne cesse d’être réformé, que ce soit dans ses structures, ses programmes, sa gouvernance, son financement ou dans la formation des enseignants.

C’est justement le cas en ce moment. Les jeunes qui ont terminé le cours secondaire cette année forment la première cohorte issue d’une importante nouvelle réforme pédagogique, qui s’est étalée sur 10 ans et a mobilisé beaucoup d’énergie. Reste à savoir s’ils seront mieux formés, plus instruits. Les avis à ce sujet sont très partagés, tant chez les parents que chez les enseignants. Il faudra encore un certain temps pour en arriver à une évaluation concluante.

Les objectifs à atteindre

Chacune à leur manière, ces réformes successives ont eu un double objectif. Celui d’amener chaque jeune à terminer ses études avec l’obtention d’un diplôme – secondaire, collégial ou universitaire ; et celui d’améliorer la qualité ainsi que le contenu de l’enseignement dans toutes les matières, et, dans cette perspective, de préparer toujours mieux les enseignants. La valeur d’un système d’enseignement se mesure à l’atteinte de ce double objectif.

Au cours des dernières décennies, la qualité et le contenu de l’enseignement n’ont cessé de s’améliorer dans la plupart des matières, même si on peut déplorer des failles : on sait que les nouvelles générations ne connaissent pas l’histoire en géné­ral, et celle de leur pays en particulier. Et la langue écrite et parlée est inégalement maîtrisée par les jeunes, ici comme dans la plupart des pays : un bon nombre la possèdent bien, un trop grand nombre, plutôt mal. L’objectif de hausser la qualité de l’enseignement de toutes les matières doit toujours demeurer dans la mire de l’ensemble des responsables et acteurs de notre système d’enseignement.

Par contre, l’objectif de la réussite n’est que partiellement atteint. Le décrochage au secondaire est très préoccupant ; les jeunes qui quittent l’école sans diplôme à ce niveau risquent de devenir des démunis sur le plan économique et culturel. Mais à ce problème complexe, il n’y a pas de solution unique et magique. La pauvreté est un facteur : le taux de décrochage est particulièrement élevé dans les milieux défavorisés. Pauvreté économique et pauvreté culturelle vont trop souvent de pair. Autre facteur : l’inflation du secteur dit privé – largement subventionné par l’État – fait peser sur le secteur public une responsabilité inégale envers les milieux défavorisés et le décrochage en général. C’est évidemment dans le secteur public que l’on compte le plus de classes dans lesquelles sont intégrés trop d’enfants en difficulté, un phénomène en croissance depuis quelques années.

Outre la lutte contre la pauvreté, il faudrait deux autres conditions pour contrer le décrochage. D’abord, que l’école secondaire (privée autant que publique) soit vraiment polyvalente, qu’elle comporte une diversité d’ateliers et d’activités. Ensuite, comme la polyvalence exige un bon système d’encadrement et d’accompagnement par des conseillers et des orienteurs, il faudrait ressusciter ces postes, quasi disparus des écoles. Jeunes et parents – au secondaire et aussi au collégial – sont trop souvent laissés à eux-mêmes dans les choix à faire et les décisions à prendre.

Les nouvelles technologies de l’informa­tion, aujourd’hui en pleine révolution (et préparant une autre révolution), contribueront peut-être à réduire le décrochage. À la condition toutefois qu’on prenne soin qu’elles n’entraînent pas de nouvelles inégalités sociales et culturelles.

Enfin, une voie importante à développer : la recherche. Quand il s’agit de la santé, l’argent afflue, provenant des fonds publics et privés. En comparaison, l’éducation fait figure de parent pauvre. Nous en saurions bien plus aujourd’hui sur le décrochage si des études systématiques étaient menées depuis 50 ans ; nous aurions des réponses et sans doute des solutions. L’enseignement devrait être un des secteurs où peuvent le mieux s’accom­plir le transfert des connaissances et s’établir la collaboration entre chercheurs et praticiens, entre parents et enseignants. Trop de politiques sont décidées en haut lieu, sans associer tous ces acteurs.

Nous avons encore à relever le défi de concevoir et de mettre sur pied un système d’enseignement authentiquement démocratique, capable de développer au maximum toutes les aptitudes de chacun. Un système adapté à la société de masse, qui soit en mesure de mener tous les jeunes et tous les adultes au terme de leur instruction, en même temps que de continuer à élever le niveau et la qualité de l’enseignement. C’est là un immense défi, mais c’est avant tout une exigence de justice sociale et la condition du succès de la société démocratique moderne.

LA COMMISSION PARENT

Créée en avril 1961 par le gouvernement Lesage, la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (aussi appelée commission Parent, du nom de son président, Mgr Alphonse-Marie Parent) avait le mandat d’examiner l’état de l’ensemble du système d’enseignement de l’époque, y compris son mode d’administration et son financement. Guy Rocher, jeune sociologue diplômé de l’Université Laval et de l’Université Harvard, en faisait partie. La Commission a soumis son rapport (le fameux rapport Parent) en trois étapes.
• En 1963, la Commission proposait la création d’un ministère de l’Éducation.
• En 1964, elle recommandait la réforme des structures scolaires.
• En 1966, elle faisait des recommandations sur l’administration et le financement de tout le système d’enseignement.