Le dodo, ce résistant anticapitaliste

Selon l’auteur et professeur Jonathan Crary, le sommeil est le dernier obstacle à la « pleine réalisation du capitalisme ».

Photo © Jeff / CC BY-ND 2.0
Photo © Jeff / CC BY-ND 2.0

Capitalisme-Sommeil-Crary

Le sommeil, qui agace car il ne produit rien, est un adversaire redoutable pour le capitalisme. Un ennemi quasiment imbattable. Du moins, à première vue. Car ce serait négliger les ressources financières et scientifiques de ceux qui veulent sa peau, explique l’auteur et professeur Jonathan Crary, dans un essai intitulé 24/ 7 : Le Capitalisme à l’assaut du sommeil.

Tout part du bruant à gorge blanche, un oiseau qui fuit l’Alaska à l’automne pour trouver refuge dans le nord du Mexique jusqu’au printemps. En période de migration, ce fantastique animal peut rester éveillé jusqu’à sept jours d’affilée, une qualité qui pique la curiosité et attise l’intérêt des chercheurs. Le département de la Défense américain a d’ailleurs dépensé d’importantes sommes pour percer le mystère de cette espèce de bruant et tenter de transférer ces connaissances aux hommes.

« On voudrait des gens capables de se passer de sommeil et de rester productifs et efficaces. Le but, en bref, est de créer un soldat qui ne dorme pas. L’étude du bruant à gorge blanche n’est qu’une toute petite partie d’un projet plus vaste visant à s’assurer la maîtrise, au moins partielle, du sommeil humain », écrit Jonathan Crary.

La démarche n’est pas nouvelle. Au XXe siècle, la plupart des guerres ont vu les soldats prendre des amphétamines, et, plus récemment, des médicaments comme le Provigil, afin de demeurer éveillé. « Sauf qu’il ne s’agit plus ici, pour la recherche scientifique, de découvrir des façons de stimuler l’éveil, mais plutôt de réduire le besoin corporel de sommeil », dit l’auteur.

L’essayiste voit ainsi l’avenir comme une fatalité, car, c’est un fait : on ne peut extraire aucune valeur du sommeil.

« Le soldat sans sommeil apparaît ainsi comme le précurseur du travailleur ou du consommateur sans sommeil. Les produits « sans sommeil », promus agressivement par les firmes pharmaceutiques, commenceraient par être présentés comme une simple option de mode de vie, avant de devenir, in fine, pour beaucoup, une nécessité. »

Puisque les marchés sont actifs 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, il faut trouver un moyen de permettre à l’humain de suivre le rythme. Et le sommeil, à cet égard, est aussi inutile que dommageable, puisqu’il engendre des pertes considérables en termes de production et de consommation.

« Passer ainsi une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humaines puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain. Le sommeil est une interruption sans concession du vol de temps que le capitalisme commet à nos dépens.

La plupart des nécessités apparemment irréductibles de la vie humaine – la faim, la soif, le désir sexuel et, récemment, le besoin d’amitié – ont été converties en formes marchandes ou financiarisées. Le sommeil impose l’idée d’un besoin humain et d’un intervalle de temps qui ne peuvent être ni colonisés ni soumis à une opération de profitabilité massive – raison pour laquelle celui-ci demeure une anomalie et un lieu de crise dans le monde actuel. »

Déjà, note Crary, le sommeil subit une « érosion généralisée ». Aux États-Unis, l’adulte moyen dort environ six heures et demie par nuit, alors que la génération précédente bénéficiait de huit heures de repos nocturne. Au début du XXe siècle, ce total se portait même à 10 heures.

L’auteur rejoint ainsi la pensée de Karl Marx, qui, dans Le capital, écrivait :

Le moyen de travail est dès lors un perpetuum mobile industriel qui produirait indéfiniment, s’il ne rencontrait une barrière naturelle dans ses auxiliaires humains, dans la faiblesse de leurs corps et la force de leur volonté. L’automate, en sa qualité de capital, est fait homme dans la personne du capitaliste. Une passion l’anime : il veut tendre l’élasticité humaine et broyer toutes ses résistances.

Pas de doute, selon Crary : le sommeil est le dernier obstacle à la « pleine réalisation du capitalisme 24/7 ».

Découvrez les 40 premières pages de son ouvrage, publié aux éditions Zones-La Découverte, en cliquant ici.

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4 commentaires
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L’auteur entre ici dans la science-fiction. Ça prend énormément de temps pour développer un nouveau médicament (10 à 15 ans). Quand on veut affecter le fonctionnement du cerveau, c’est encore plus long. Ce n’est pas n’importe quel produit qui peut passer la barrière hémato-encéphalique et produire un effet.

Avant d’avoir une première application chez les militaires, on peut s’attendre à ce que ça prenne au moins 20 ans. Comme il semble que le sommeil aide dans l’apprentissage, le couper aura peut-être des effets secondaires importants. Il sera peut-être possible de le couper pour une courte période sans trop de problèmes.

Cependant, pour le long terme et le capitalisme, ça devient de la fiction. On risque de remplacer du sommeil par de la dépression et des burn outs. Pas très productif…

Je seconde les propos de M. Luc Di Francesco…………….Produire n’est pas la finalité de l’homme……. Ecouter et voir le Bruant à gorge blanche est très agréable.

Difficile de ne pas se voir, nous les humains, comme un troupeau de bêtes que l’on exploite et que l’on conditionne afin d’en extraire le plus de rentabilité possible au profit d’une oligarchie de plus en plus cupide et destructrice…

Le malheur est de se laisser convaincre que notre bonheur est là, dans la consommation et la petite prospérité à court terme, caressant le rêve qu’un jour nous ferons partie de cette oligarchie tout en haut !!!!!

Du pain et des jeux…..