Le succès scolaire des Franco-Ontariens et des Anglo-Québécois

Les élèves qui, au Québec comme en Ontario, étudient dans la langue de la minorité réussissent mieux. Comment expliquer ce succès ?

Montage : L'actualité

Lorsqu’il est question de réussite scolaire, une particularité très canadian sort du lot : le succès des écoles anglophones en territoire majoritairement francophone, et vice versa.

Au Québec, par exemple, le taux de diplomation moyen des écoles anglophones a été en 2019 de 86,8 %, contre 81,7 % pour les écoles francophones (publiques et privées). En Ontario, même topo du côté des écoles francophones : à 92,3 %, leur taux de diplomation est sept points au-dessus de la moyenne des écoles anglophones. Et ce portrait se répète dans la plupart des autres provinces.

« Le ministre ontarien de l’Éducation aimerait bien connaître notre secret ! » dit Denis Chartrand, président de l’Association des conseils scolaires des écoles publiques de l’Ontario, qui regroupe les quatre conseils scolaires laïques de la province. (Il existe par ailleurs huit conseils scolaires francophones catholiques.)

Au Québec, le ministère de l’Éducation s’interroge aussi à ce sujet. La Commission de l’éducation en langue anglaise, l’organisme consultatif en la matière, cherche à déterminer les leçons à tirer pour le volet francophone. « On croit que la différence s’expliquerait par des philosophies dissemblables quant au leadership et à l’inclusion », affirme Catherine Le Maistre, présidente de la Commission.

La taille des écoles pourrait bien constituer un facteur. « La majorité des écoles anglophones du Québec sont petites », explique Russell Copeman, directeur général de l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec — neuf commissions scolaires, 85 000 élèves. « Les élèves reçoivent probablement plus d’attention personnalisée de leurs enseignants et des autres professionnels du milieu scolaire. »

On observe la même chose du côté des écoles francophones de l’Ontario, où les 12 commissions scolaires accueillent 110 000 élèves. « En région, certaines écoles comptent seulement 70 élèves de la maternelle à la 12e année. Les classes sont forcément très petites », dit Denis Chartrand. Le suivi sera d’autant plus serré que le même enseignant va accompagner les jeunes sur plusieurs années, précise Diane Gérin-Lajoie, professeure retraitée de l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario et spécialiste de l’enseignement en milieu minoritaire.

La taille des classes a été un facteur déterminant dans la décision de la Montréalaise Lison Lescarbeau, fondatrice de la maison d’édition Château d’encre, d’envoyer sa fille à l’école publique anglaise Nesbitt en 2012 (son mari, un anglophone de l’Ontario, est un ayant droit en vertu de la loi 101). « Notre décision n’était pas motivée par la langue, mais la manière dont l’école francophone avait traité notre fils, dyspraxique, nous avait déplu », dit-elle. Suivant les conseils d’une amie, Lison Lescarbeau s’est tournée vers le système anglophone. « Ce qui nous a frappés, c’est la bienveillance. Ça me faisait penser au dessin animé Le bus magique ! C’est un milieu très communautaire, avec de petits groupes qui se suivent d’année en année », raconte la maman de la jeune Béatrix, qui poursuit ses études en anglais au secondaire.

Une chose est certaine, le succès de l’enseignement en milieu minoritaire ne réside pas dans la science éducative, assure Diane Gérin-Lajoie. « Les francophones et les anglophones en Ontario utilisent la même approche pédagogique. »

Les écoles minoritaires des deux provinces font un grand usage de la technologie pour compenser l’éparpillement et le manque de ressources, notamment en région. « On offre beaucoup d’aide aux devoirs et des cours en ligne en coopération avec d’autres commissions scolaires, dit Russell Copeman. À New Richmond, en Gaspésie, par exemple, il peut n’y avoir que trois élèves inscrits en physique de 5e secondaire et aucun enseignant. » Dans un tel contexte, un cours en ligne permet de rassembler une classe virtuelle de plusieurs écoles autour d’un même enseignant.

Dans le réseau ontarien des écoles publiques francophones, les 12 conseils scolaires offrent depuis 10 ans 108 cours en ligne, donnés par 24 enseignants. « Nous étions mieux outillés que les écoles anglophones pour affronter la crise de la COVID-19. On avait beaucoup de technologie et d’expertise déjà en place », dit Denis Chartrand.

L’autre grand facteur de succès, c’est l’esprit communautaire. « La lutte pour la survie donne de la force », affirme Dalton McGuinty, ancien premier ministre de l’Ontario de 2003 à 2013. Ayant lui-même fréquenté l’école française jusqu’en 9e année, il a raconté à L’actualité y avoir inscrit ses quatre enfants. « L’école francophone n’a pas seulement une mission d’éducation des enfants, dit-il, elle a pour mission la préservation d’une culture. C’est une base puissante pour la performance. »

Selon Diane Gérin-Lajoie, il y a un plus fort esprit communautaire et une plus forte participation des parents dans les écoles de langue minoritaire. « L’école demeure un établissement où les parents se rencontrent. Les élèves grandissent ensemble. Ça crée une solidarité entre les jeunes. » En Ontario, ce sentiment de communauté est renforcé par le fait que les conseils scolaires francophones doivent se conformer à une politique d’aménagement linguistique, qui demande aux écoles d’encourager l’usage du français à l’extérieur de leurs murs.

« L’éducation est un outil de survie. On a comme mission de garder notre langue et de faire progresser la culture franco-ontarienne », dit Denis Chartrand, de l’Association des conseils scolaires des écoles publiques de l’Ontario. « Ça se ressent chez les parents, qui deviennent plus impliqués, et chez les enseignants, qui jouent un rôle crucial dans la préservation de notre culture. »

Ce dont convient également Tony Lacroce, ex-directeur général de la Commission scolaire English-Montréal de 2003 à 2009 et consultant auprès du ministère de l’Éducation. À cette implication s’ajoute, selon lui, l’effet des lois linguistiques, qui au Québec dirigent les enfants issus de l’immigration vers les écoles de la majorité. Cela facilite un peu la vie aux écoles anglophones, croit-il. Les statistiques montrent que, en général, les immigrants auront plus de mal à décrocher le diplôme primaire dans les temps requis. « Les immigrants sont déjà à la traîne à l’école primaire, et ceux qui arrivent au secondaire avec un an de retard sont davantage menacés de décrochage que les enfants qui terminent l’école primaire en six ans », dit-il. À la Commission scolaire Lester-B.-Pearson, dans l’ouest de l’île de Montréal, seulement 5 % des élèves arrivent au secondaire avec une année de retard. Au Centre de services scolaire de Montréal (l’ancienne CSDM), c’est trois fois plus.

Selon Russell Copeman, la philosophie du réseau anglophone par rapport à l’intégration des élèves en difficulté contribue aussi à améliorer le taux de diplomation. « Il y a une longue tradition d’intégration des élèves avec des handicaps et des problèmes d’apprentissage dans le réseau anglais. Des recherches ont montré que ça améliore le taux de diplomation. Pendant de nombreuses années, le système francophone optait plutôt pour des classes spéciales. »

Un autre facteur qui favorise les écoles de langue minoritaire tant en Ontario qu’au Québec, c’est la notion de choix. En Ontario, un parent anglophone pourra inscrire son enfant à l’école d’immersion en français, mais pas dans le système francophone, à moins d’être un ayant droit selon la Charte canadienne des droits et libertés ; un francophone pourra quant à lui envoyer son enfant où il veut. « Mais l’école doit être bonne », dit Yves Lévesque, directeur général de l’Association franco-ontarienne des conseils scolaires catholiques. « Parce qu’envoyer son enfant à l’école francophone, ça suppose un certain engagement : il n’y a pas d’école de quartier, alors la plupart des élèves font 30 à 45 minutes de transport matin et soir. Ça représente donc un certain sacrifice. Et c’est pourquoi l’école doit être bonne. »

Le simple fait que les parents choisissent l’école les rend plus investis, estime Diane Gérin-Lajoie. « Les parents choisissent d’envoyer leurs enfants à l’école de la minorité. Ils se sentent investis du projet de l’école. »

Laisser un commentaire