Le swatting et la réalité en spectacle

Le branle-bas de combat autour du siège d’Ubisoft récemment a mis en lumière un phénomène qui prend de l’ampleur: le swatting. Comme dans « Faites venir le SWAT sous un faux prétexte, qu’on se bidonne sur le web ! »

Un membre de l'équipe tactique de la police escorte des employés d'Ubisoft lors de l'opération policière du 13 novembre dernier, à Montréal. (Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz)

Un appel laissant faussement croire que les bureaux d’Ubisoft sont la cible d’un vol qualifié et d’une prise d’otage est fait au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) le vendredi 13 novembre. Plusieurs unités sont déployées dans le Mile-End, dont le Groupe tactique d’intervention, surnommé SWAT. L’événement fait rapidement le tour de la planète. Des théories allant de l’attentat islamiste au cambriolage qui a mal tourné circulent sur les réseaux sociaux. 

Le drame des uns fait le divertissement des autres. Sur 4chan, par exemple, un forum en ligne largement fréquenté par des trolls, des internautes se réjouissent de l’attaque. Lorsque des médias traditionnels relaient des images d’employés d’Ubisoft réfugiés sur le toit du bâtiment, on peut lire : « Quelqu’un devrait appeler [l’attaquant] et lui dire que ses cibles sont sur le toit. » « C’est ce qu’ils méritent pour tous ces jeux merdiques », écrit un autre. 

Quand la police annonce qu’aucune menace n’a été détectée, beaucoup entendent parler pour la première fois d’un phénomène appelé swatting : des signalements malveillants à la police faits dans le seul but de faire intervenir le SWAT (d’où le swatting) dans un lieu ciblé et de pouvoir assister à la scène en direct, derrière son écran.  

L’épisode survenu à Montréal n’est pas un jeu. C’est un méfait public qui, selon le Code criminel, pourrait valoir à son ou à ses auteurs cinq ans de prison. 

Le FBI a sonné l’alarme au sujet de ce phénomène dès 2008. Douze ans plus tard, c’est une pratique répandue, surtout aux États-Unis. L’an passé, la police de Seattle a créé un comité pour analyser le swatting et adapter ses protocoles. À Montréal, le phénomène serait toutefois assez marginal, selon le SPVM. « Ce type d’événement est rarement survenu sur [notre] territoire », a indiqué un porte-parole à L’actualité.

Crime, pizza et divertissement en direct

Le swatting ne rapporte pas d’argent. Les gains sont plutôt personnels. C’est d’ailleurs pour cette raison que les streamers, qui diffusent leurs parties de jeux vidéos en direct, sont particulièrement ciblés par de tels crimes : ils procurent aux adeptes du swatting l’occasion d’assister en direct à l’intervention des policiers. « Ça donne zéro plaisir [aux trolls] s’ils ne peuvent pas voir les résultats », précise la Québécoise Stéphanie Harvey, cinq fois championne mondiale de Counter-Strike: Global Offensive. Elle compte en outre plus de 121 000 abonnés sur Twitch, une plateforme de diffusion en direct.

Stéphanie Harvey, cinq fois championne mondiale de Counter-Strike: Global Offensive (Photo : D.R.)

« Missharvey » n’a pas été victime de swatting jusqu’ici, mais, succès oblige, la menace pèse sur elle depuis 10 ans. Lorsqu’elle a emménagé à Los Angeles avec d’autres joueuses professionnelles de jeux vidéos, ses colocataires et elle ont dû participer régulièrement à des simulations d’intervention tactique pour se préparer à l’inévitable. Une de ses amies en a d’ailleurs été victime.

« Le but du swatting, c’est de mettre les gens en danger, de les traumatiser, voire de les tuer », explique Stéphanie Harvey.

En 2017, le swatting a fait sa première victime. Un père de famille du Texas s’est fait abattre par un policier après qu’un « swatteur » eut divulgué son adresse au 9-1-1 pour signaler une prise d’otage. Tyler Bariss, qui a fait l’appel, s’est toutefois trompé d’adresse : il ciblait l’un de ses adversaires du jeu Call of Duty à la suite d’une dispute en ligne. Il purge actuellement une peine de 20 ans de prison.

Stéphanie Harvey a longtemps refusé de parler du swatting et du harcèlement que vivent les streamers, surtout les femmes, de peur d’être ciblée à son tour. « Il y a eu une vague aux États-Unis il y a quelques années. Chaque jour, [des trolls] choisissaient une femme différente qui “streamait” et décidaient de détruire sa vie », relate-t-elle.

Elle s’est depuis faite à l’idée qu’elle allait éventuellement être « swattée ».

« Tu sais que tu n’es jamais cachée, jamais anonyme. Si quelqu’un te veut du mal, il va creuser et il va trouver. »

Pour vérifier s’ils ont la bonne adresse, les « swatteurs » font simplement livrer de la pizza chez une personne qui diffuse du contenu en direct. Si la sonnerie retentit pendant la diffusion, bingo. À ce jour, ils n’ont trouvé qu’une adresse liée à Stéphanie Harvey : celle de ses parents. Ceux-ci ont reçu tellement de pizza non sollicitée, raconte-t-elle, qu’ils ont dû contacter tous les restaurants de leur quartier pour leur demander de ne plus livrer chez eux.

 

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