Le syndrome Hérouxville

Huit Québécois sur dix souhaitent l’assimilation des immigrants. On est loin du rêve multiculturel canadien.

En exagérant à peine, on pourrait dire que c’est Hérouxville 1, Pierre Trudeau 0. Trente-cinq ans après l’entrée en vigueur de la politique de multiculturalisme (octobre 1971), c’est l’esprit du code de conduite pour immigrants du village de la Mauricie qui l’emporte. Les beaux discours sur le «respect des différences» se heurtent à un fait massif et brutal: 80% des Québécois sont en faveur de l’assimilation des nouveaux venus. C’est 11% de plus qu’en 1992.

Et c’est l’inverse de la tendance observée ailleurs au Canada. De moins en moins de gens y sont favorables à l’assimilation: 44% de la population, contre 55% il y a 15 ans.

Le sondage de L’actualité a été fait peu de temps après une période de remise en question de ce qu’on appelle les «accommodements raisonnables». Certains cas très médiatisés ont projeté une idée assez négative de ce que peut entraîner la protection des identités culturelles et religieuses des minorités. Alors, c’est oui à l’assimilation et non (55%) aux accommodements raisonnables!

Mais l’actualité récente n’est pas seule en cause. «Le Québec a, bien plus que le reste du Canada, un problème d’identité et de survie collective, explique Jean Renaud, sociologue spécialisé dans les questions d’immigration à l’Université de Montréal. Il y a ici une concurrence français-anglais qu’on ne retrouve pas dans la majeure partie du Canada. Les Québécois n’ont pas de réticence globale à l’égard de l’immigration, mais ils veulent être certains que ça va leur servir à eux.»

Depuis les lois linguistiques adoptées dans les années 1970, la majorité des néo-Québécois se francisent. Mais, fait valoir Jean Renaud, cette francisation n’est peut-être pas encore suffisante pour renverser la tendance à la domination de l’anglais. «Si vous allez à Toronto, la question de savoir quelle langue dominera à long terme n’est pas un sujet de débat. On sait bien que ce sera l’anglais. À Montréal, ce n’est pas si clair que ça.»

De là un brin de réticence de la part des Québécois. Ils sont plus nombreux que les autres Canadiens à souhaiter une diminution de l’afflux migratoire (32% par rapport à 21%).

Mais le fait dominant demeure que tous les Canadiens admettent la nécessité de continuer d’accueillir un nombre élevé d’immigrants. Le Canada en a reçu 262 000 en 2005 et entend bien poursuivre au même rythme. Le Québec en a attiré un peu moins de 45 000, mais vise les 48 000 pour l’année 2007.

Démographie oblige! Les premières données du recensement de 2006 nous apprennent que les immigrants comptent pour les deux tiers de l’augmentation de la population, tant au Québec qu’ailleurs au Canada. Au Québec seulement, cela se traduit par 215 000 nouveaux résidants de 2001 à 2006, soit presque l’équivalent de villes comme Longueuil (230 000 habitants après les fusions) ou Gatineau (229 000 habitants).

Homme de terrain, Stéphane Reichhold, qui dirige à Montréal un regroupement d’organismes d’aide aux immigrants, estime que les résultats du sondage sont rassurants. «Les Québécois sont favorables à l’immigration, mais de manière différente des autres Canadiens. Il faut tenir compte du fait qu’ils sont eux-mêmes une minorité et qu’ils ont besoin de se protéger. Il y a un malaise lorsqu’on remet en question la culture francophone québécoise.»

Cette sorte de malaise commence peut-être à poindre dans le reste du Canada, même si cela ne paraît pas encore dans les sondages. L’initiative du conseil municipal d’Hérouxville a beaucoup fait jaser, et pas seulement pour la dénoncer. L’arrivée massive chaque année de gens de cultures très diverses — 140 500 en Ontario en 2005 — ne se fait pas sans causer certains heurts et soulever des questionnements sur leur intégration.

Dans une entrevue récente au magazine Maclean’s, l’ancienne gouverneure générale du Canada, Adrienne Clarkson, se disait convaincue qu’on ne pourra plus attendre deux ou trois générations pour faire de tous ces immigrants de véritables Canadiens. «Ça devrait se faire dans l’espace de cinq à dix ans», affirme celle qui dirige aujourd’hui l’Institut pour la citoyenneté canadienne. Osera-t-on bientôt, hors Québec, parler… d’assimilation?

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