Le temps des poètes

De tous les députés qui ont prêté serment à l’Assemblée nationale à la mi-décembre, un seul a trouvé les mots pour dire l’importance de la tâche qu’il entreprenait. Et il les a empruntés à un poète !

La main sur le cœur, le nouveau député de Mercier, Amir Khadir, a cité « T’en souviens-tu, Godin ? », poème du défunt député Gérald Godin, son prédécesseur dans ce quartier qui l’a accueilli, enfant, en 1972, quand ses parents ont immigré au Québec.

En quelques mots, Khadir a gagné un poids que sa solitude à titre de député unique de Québec solidaire ne lui accordera pas souvent au Salon bleu. Il a mis les symboles au service de la cause qu’il veut défendre : celle des plus vulnérables de la société.

Ce pouvoir de la poésie, il ne sera pas le seul à y faire appel en ces temps de tempête économique mondiale. Barack Obama le fera aussi.

Le 20 janvier, devant le Capitole, à Washington, lorsque le nouveau président démocrate terminera sa prestation de serment et son discours d’investiture, il cédera le podium à une poète : Elizabeth Alexander. Née à Harlem, spécialiste de la littérature afro-américaine, Elizabeth Alexander a connu Obama dans les années 1990, lorsqu’ils enseignaient tous les deux à l’Université de Chicago. Dans l’histoire américaine, seuls trois poètes ont lu un texte pour le président du pays, dont deux pour le démocrate Bill Clinton. Robert Frost avait écrit un poème pour John F. Kennedy.

Quelques poètes américains ont dit ne pas envier à Elizabeth Alexander l’honneur de devoir écrire un texte pour cette occasion, même s’ils se sont réjouis que le 44e président des États-Unis donne la parole à la poésie.

La tempête économique qui secoue les États-Unis et le monde va en effet exiger des arbitrages difficiles qui ne plairont pas toujours aux poètes, qu’il s’agisse de continuer une guerre (en Afghanistan, par exemple) ou de refuser de sauver un constructeur d’automobiles (et ses milliers d’emplois).

La nomination, par Obama, de Ron Kirk, ex-maire de Dallas résolument libre-échangiste, au poste de représentant au Commerce ne réjouira pas les syndicats américains (pour qui le libre-échange est une des causes de l’effondrement du secteur manufacturier aux États-Unis). Mais elle devrait réjouir les milliers d’entrepreneurs québécois dont la bonne santé financière dépend du libre-échange avec le voisin du Sud.

Bien des poètes canadiens s’opposaient à cet accord dans les années 1980. Pourtant, il a grandement contribué au bien-être des Canadiens et a créé des emplois pour des milliers d’hommes et de femmes, qui, sans eux, auraient fait partie des « mal pris » que Godin voulait protéger. Plus de trois millions d’emplois au Canada dépendent du libre-échange avec les États-Unis !

Les élus doivent parfois accomplir des gestes impopulaires (comme ne pas déchirer l’accord de libre-échange, dans le cas d’Obama) et espérer qu’un poète expliquera aux gens qu’un monde étroitement lié par le commerce a plus de chances d’être en paix. Comme le disait Jean Monnet, l’un des artisans de l’Europe unifiée, il est « difficile de faire la guerre à un pays dont dépend ton bien-être économique » !

En 2009, l’État québécois doit-il ne soutenir que les PME, comme le demande Khadir ? Au risque de fragiliser de grandes entreprises qui sont parfois les seules à pouvoir se bagarrer dans le contexte d’une économie mondialisée ? Même les Scandinaves soutiennent leurs fleurons nationaux !

Faut-il hausser le salaire minimum à 10,20 $, comme le demande aussi Khadir (et risquer de voir des entreprises craindre d’embaucher ou préférer le travail au noir), ou espérer que Jean Charest tienne sa promesse de l’augmenter à 9 $ l’heure en mai 2009, puis à 9,50 $ l’heure en 2010 (et se demander comment on peut faire vivre une famille avec 9 $ l’heure) ? Où se trouve la meilleure chance des « mal pris » ?

Suite de la discussion au débat sur la situation économique, les 13, 14 et 15 janvier à l’Assemblée nationale !

Dixit

« T’en souviens-tu, Godin
astheure que t’es député […]
de l’homme qui frissonne
qui attend l’autobus du petit matin
après son chiffre de nuit […]
t’en souviens-tu des mal pris
qui sont sul’bien-être
de celui qui couche dans la neige […]
ceux qui ont deux jobbes […]
pour arriver à se bûcher
une paie comme du monde […]
t’en souviens-tu, Godin
qu’il faut rêver aujourd’hui
pour savoir ce qu’on fera demain ? »
(Les botterlots, L’Hexagone, 1993)

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