Le tissu urbain à la mode

La densification urbaine était déjà à la mode en Mésopotamie. Et pour cause. Les ministres de la CAQ devraient en tenir compte, s’ils sont aussi soucieux des finances publiques qu’ils le disent.  

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

Il y a 15 ans, quand j’étudiais en urbanisme, il était régulièrement question d’étalement urbain dans nos cours. Il me semble toutefois que le sujet ne percolait pas tellement dans les médias comme c’est le cas en ce moment. En même temps, ça fait 15 ans, je ne me rappelle plus tellement ce qui était à la mode à l’époque. 

Parce que semble-t-il que de prôner la densification pour contrer l’étalement urbain est une mode. C’est ce qu’a dit le ministre du troisième lien, François Bonnardel. Le mois dernier, il affirmait : « Je suis qui, moi, pour dire à une jeune famille : “Vu que la mode est à la densification, tu vas aller vivre dans une tour de 12 étages ?” » Cette semaine, il persistait et signait. Le tissu urbain à la mode serait celui le plus dense.

Une mode quand même assez vieille, à ce que je sache. Si la mode des pantalons cargo avait duré aussi longtemps que celle de la densification, Levi’s offrirait sûrement des jeans avec des poches à la hauteur du genou. Les humains ont commencé à se regrouper dans les villes pour partager les ressources et se faciliter la vie. C’est comme ça depuis le Croissant fertile. Le ministre préfère les crêpes, semble-t-il.

Mais c’est vrai que l’étalement urbain est à la mode dans les médias. Cette semaine, un comité d’experts chargé de conseiller le ministre de l’Environnement du Québec a recommandé un moratoire sur les projets autoroutiers. Or, le discours autour de l’importance de contrer l’étalement urbain se bute toujours à celui de la liberté de mouvement qu’offre la voiture. J’ai une petite collection de citations sur ce sujet. Pensons à l’ancien candidat à la mairie de Québec Jean-François Gosselin, qui a déclaré que c’était bien de protéger les arbres, mais pas au détriment des stationnements. Au ministre Éric Caire, qui a accusé le maire de Québec de vouloir faire la guerre aux automobilistes. Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, est quant à lui allé jusqu’à dire que le troisième lien aiderait à freiner l’étalement urbain.

Outre les politiciens, j’ai déjà entendu un chroniqueur affirmer qu’être contre l’automobile, c’est être contre l’être humain. Des animateurs présentent régulièrement les automobilistes comme des victimes, une catégorie de personnes que l’on ostracise. Il faut dire que les automobilistes sont nombreux. C’est bon pour les cotes d’écoute.

Pourtant, les investissements autoroutiers sont d’une ampleur qui n’a rien à voir avec les aménagements qui permettraient de densifier les villes et de les rendre plus attractives. On facilite la vie à ceux qui veulent s’éloigner des centres urbains, qu’ils soient petits, moyens ou gros (les centres, pas les gens). C’est bien correct. Posséder une grande maison avec un grand terrain constitue un certain attrait. C’est une ambition légitime, qui est cependant propulsée par le fait que lesdits centres urbains ne sont pas toujours attrayants.

Dans La liberté n’est pas une marque de yogourt, Pierre Falardeau parle d’un documentaire qu’il a fait sur la ville de Châteauguay. « J’ai choisi Châteauguay tout simplement parce que j’y ai vécu une partie de ma vie. J’y ai appris, de façon non théorique, ce qu’on appelait le “progrès”, le “développement”, la “croissance”. J’ai vu mourir un village québécois et naître une banlieue de Houston. » Quand on parle de densifier les villes, ça inclut les Châteauguay de ce monde. Il y a moyen de recréer l’esprit communautaire du village avec une densité qui favorise le maintien de petits commerces de quartier.

Mais au-delà de tout ça, les avantages de suivre la « mode » de la densification seraient nombreux pour un gouvernement qui se dit soucieux des finances publiques. Le directeur de l’organisme Vivre en Ville, Christian Savard, a partagé un graphique qui décrit bien cette réalité. Prôner des aménagements qui facilitent la densification aurait une incidence certaine sur les finances publiques. 

Bien sûr, là où ça achoppe, c’est sur le prix des maisons. C’est sans doute la principale raison pour laquelle les gens sont prêts à s’exiler en banlieue de la banlieue. La qualité de vie a un prix. Le prix de rester en ville, c’est une solide hypothèque. Le prix de s’éloigner, c’est de perdre beaucoup de temps dans sa voiture. La densification doit venir avec une volonté de favoriser l’accès au logement et à la propriété, et ce n’est pas simple.

Tant que les avantages de s’éloigner seront plus grands que ceux de s’agglutiner, et peu importe les effets sur les finances publiques et sur la santé des citoyens, les politiciens continueront de ne pas être à la mode, et les médias qui vivent des ritournelles des concessionnaires automobiles qui restent trop longtemps dans la tête continueront d’attiser l’inertie (si ça se dit).

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J’adore votre humour, disséminé subtilement dans vos chroniques :
« Les humains ont commencé à se regrouper dans les villes pour partager les ressources et se faciliter la vie. C’est comme ça depuis le Croissant fertile. Le ministre préfère les crêpes, semble-t-il. »

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Bonjour Monsieur Niquet. J’ai bien aimé cet article. Vous soulevez un point important: tant que la banlieue sera plus attirante que la ville, celles-ci vont continuer à s’étendre afin de pouvoir loger tout ce beau monde et nous seront toujours dépendant de nos voitures. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les élus et les bureaux d’urbanisme de nos centres urbains ont du pain sur la planche.

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