Le trafic déduit et les déductions médiatiques

Le fiasco n’est pas qu’organisationnel dans la gestion du chantier du tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine. Il est aussi médiatique. 

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

La couverture médiatique des enjeux urbanistiques m’intéresse depuis longtemps. Ça me trigger, comme disent les jeunes de nos jours, parce que j’ai étudié en urbanisme et parce que ma carrière a bifurqué au point que j’évolue maintenant dans les médias.

Disons qu’avec l’apocalypse promise par la fermeture de plusieurs voies du tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine, j’en ai eu pour mon argent. Dans le sens que ça m’a beaucoup intéressé, pas dans celui que le gouvernement a bien géré mon argent dans ce fiasco.

Dès la semaine précédant la grande fermeture, les chaînes de télé et les stations de radio nous annonçaient une programmation spéciale. « Un tunnel, trois ans de travaux. […] Une couverture spéciale au sol comme dans les airs », avons-nous pu entendre à la télé, musique dramatique à l’appui. Les chroniqueurs circulation étaient aux abois. Un journaliste a fait six fois le trajet Boucherville-Montréal en voiture dans la même matinée. Une station de radio avait aussi réquisitionné un hélicoptère pour rendre compte de la première journée de chaos autoroutier. Un hélico qui n’aura finalement survolé… pas grand-chose.

En faisant peur aux automobilistes, les médias ont un peu tiré dans le pied de leur programmation spéciale. Les automobilistes sont restés à la maison et les 72 journalistes appelés à couvrir la tragédie se sont retrouvés seuls sur les routes.

Il est sans doute trop tôt pour en tirer des conclusions, mais on assiste peut-être ici à un phénomène d’évaporation du trafic. Ce trafic déduit est un peu l’envers du trafic induit, qui fait que la demande augmente à mesure que l’offre s’accroît. Si l’offre de transport individuel s’élargit, le volume de véhicules augmente. C’est pourquoi l’ajout de voies autoroutières ne règle généralement que temporairement la congestion et finit même par l’empirer. À l’inverse, si l’offre diminue, le volume total de voitures peut s’évaporer. Le quotidien français Le Monde faisait état en 2016 du cas de Rouen, où un pont traversant la Seine a dû être fermé pendant deux ans. Il accueillait 80 000 véhicules par jour. Durant ces deux années, « certains véhicules s’étaient reportés sur les autres ponts, d’autres avaient contourné l’agglomération. Mais sans que les compteurs atteignent le chiffre de 80 000 passages quotidiens. Les ingénieurs de la voirie du département de Seine-Maritime avaient ainsi découvert avec étonnement la disparition d’une partie des véhicules. » Ce phénomène a pu être observé à plusieurs autres endroits dans le monde.

Le concept a bien sûr ses limites. Si les voitures s’évaporent, il faut bien que les conducteurs aillent quelque part, et s’il n’existe pas d’option satisfaisante, ils n’auront pas d’autre choix que de revenir faire la file dans leur véhicule en écoutant des chroniqueurs en colère contre la congestion, à la radio.

Cette couverture pour le moins exhaustive de la fermeture des voies du tunnel aura au moins permis de jeter un peu de lumière sur les solutions à envisager. 

Il y a bien sûr le transport en commun. Il faudrait augmenter l’offre pour que la population l’adopte. Montrer la lenteur du service a peut-être comme bénéfice de mettre en évidence cette réalité. En même temps, les choses sont parfois faites de façon maladroite. Je pense à ce journaliste qui a voulu tester le transport en commun en direct à la télé. Il s’est présenté au métro Papineau sans billet et sans avoir vérifié le trajet optimal pour se rendre aux Promenades St-Bruno à partir de Montréal, un mardi soir. Une destination qui n’est sans doute pas très bien desservie à ce moment de la semaine, à cette heure, et dans cette direction. En plus, il a dû attendre de nombreuses minutes en file parce que c’était le deuxième jour du mois et beaucoup de gens renouvellent leur titre mensuel à ce moment. Il a aussi perdu du temps parce qu’il n’avait que de l’argent comptant pour payer, ce qui n’est pas accepté. Il a enfin dû demander à un kiosque d’information quel autobus prendre pour se rendre à Saint-Bruno. Bref, un très mauvais exemple, peu représentatif, mais tout de même diffusé au bulletin d’informations le plus regardé du Québec. À la même chaîne le matin, un chroniqueur se plaignait du mouvement anti-automobiliste et de la démonisation de la voiture. Tout ça avait presque l’air arrangé avec le gars des vues (ou avec les vendeurs de chars).

Le télétravail, comme le covoiturage, est aussi une option. C’est d’ailleurs la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, pas tout à fait l’ennemi numéro un de l’industrie automobile, qui a proposé d’obliger le covoiturage dans le tunnel. Suggestion rejetée par la nouvelle ministre des Transports qui s’affairait avec son casque de construction près de l’infrastructure. 

Les politiciens n’ont pas vraiment de plan pour régler le problème à long terme et semblent préférer quelques accommodements temporaires à un changement de paradigme. Ils calculent possiblement que leurs électeurs ont bien vu au bulletin d’informations que le transport en commun n’est pas aguichant et que ce n’est pas ça qui leur permettra de gagner leur élection dans la couronne de Montréal.

Encore un bout de notre avenir qui s’évapore.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Le tunnel Lafontaine comme beaucoup d’autres structures a été construit au beau temps des enveloppes brunes et des % aux politiciens qui octroyaient les contrats. On coupait alors les coins ronds avec le béton et l’infrastructure de sorte que ce qui a été construit à l’époque ne dure pas et devient dangereux. Les politiciens s’en fichent, ceux qui étaient là à l’époque ne sont plus là et il n’y a aucune reddition de compte pour ces individus qui ont gaspillé les fonds publics. Le politicien ne voit pas plus loin que 4 ans pour sa réélection et se fiche bien des générations qui devront assumer leurs cupidité et leur négligence – au moins ils auront promis de baisser les taxes et d’envoyer des chèques aux électeurs pour acheter leurs votes.

Ensuite, on ajoute l’autre couche pour ceux qui décident d’aller vivre en dehors de l’île de Montréal mais qui y travaillent. De gros efforts ont été faits pour les accommoder avec le métro à Longueuil et à Laval mais ils sont tellement nombreux qui vont de plus en plus loin que ça ne suffit pas. C’est ridicule d’avoir à voyager d’aussi loin pour aller travailler mais si vous décidez ça, assumez les conséquences. Ce n’est pas à l’ensemble des Québécois à payer pour les choix insensés de plusieurs.

La solution la plus évidente? Habitez proche de votre travail ou travaillez de la maison si vous le pouvez.

Répondre