Le train de la honte

Un épisode peu glorieux et longtemps tenu secret de l’histoire canadienne est enfin révélé par l’historien chinois Xu Guoqi.

Entrevue avec Xu Guoqi : le train de la honte
Photo : Coll. Liddle / Bibl. de l’U. de Leeds

Lors de la Première Guerre mondiale, près de 85 000 paysans importés de Chine ont transité comme du bétail d’un bout à l’autre du Canada à bord de trains scellés, avant d’être embarqués manu militari sur des navires à Montréal et à Halifax, à destination des champs de bataille européens. Voilà le secret bien enfoui et peu reluisant déterré par l’historien chinois Xu Guoqi, professeur à l’Université de Hongkong. Ce secret, découvert aux Archives nationales d’Ottawa, il le révèle dans son plus récent livre, Strangers on the Western Front?: Chinese Workers in the Great War (Harvard University Press).

Né dans la Chine de Mao, Xu Guoqi (photo : D.R.) a décidé de quitter son pays après le massacre de la place Tiananmen, en 1989. Il a accepté une bourse de l’Université Harvard, où il obtint son doctorat. C’est à cette époque qu’il a fait ses premières découvertes sur le rôle de la Chine dans la Grande Guerre, mais aussi sur l’influence que cette dernière a eue sur l’histoire chinoise.

Au total, 140 000 travailleurs chinois se retrouveront ainsi au cœur du conflit, certains transitant par l’océan Indien et le canal de Suez. Les dizaines de milliers qui, d’avril 1917 à avril 1918, arrivèrent au port de Vancouver avaient été engagés en Chine comme contractuels par des recruteurs britanniques. Or, les Chinois étaient jugés indésirables au Canada, maintenant qu’on n’avait plus besoin d’eux pour construire le chemin de fer transcanadien. Pas question donc de laisser ces hommes mettre les pieds sur le sol canadien avant leur embarquement sur la côte Est.

Pourquoi ces Chinois ont-ils accepté d’aller au front pour les Alliés?? Que leur est-il arrivé?? Pourquoi les Canadiens ignorent-ils tout de leur passage?? L’actualité a rencontré Xu Guoqi à Shanghai.

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Comment avez-vous découvert ce secret de l’histoire canadienne??

En préparant ma thèse de doctorat à Harvard sur la Chine et la Première Guerre mondiale, j’ai trouvé un tas de documents provenant de diverses archives, à Taïwan, en France et en Angleterre, sur la présence de travailleurs chinois en France. Le gouvernement chinois souhaitait s’insérer dans cette guerre aux côtés des Alliés, car il avait compris qu’à la fin du conflit des négociations de paix auraient lieu, qui pouvaient mener à un nouvel ordre mondial. En participant à la guerre, la Chine espérait faire partie de ce monde nouveau, comme membre égal, à part entière. C’est de là qu’est venue la stratégie chinoise d’envoyer des travailleurs à l’Europe en guerre. Cela dit, la por­tion canadienne de leur odyssée n’était pas claire. Je n’ai décou­vert l’envergure de l’opéra­tion qu’en 2007, lors d’un voyage à Ottawa, où j’ai eu accès aux Archives nationales ainsi qu’à des collections privées.

Comment des trains bondés de Chinois ont-ils pu traverser le Canada sans être repérés??

Le transport des travailleurs chinois vers l’Europe pouvait se faire soit par l’ouest, en passant par l’Égypte ou en contournant l’Afrique, soit par l’est, en traversant l’océan Pacifique. La majorité, environ 85 000 hommes, sont passés par l’est et le Canada. Dès le départ, toute l’opération fut placée sous le secret militaire. La Chine ne voulait pas alerter les Allemands sur ses activités de soutien aux Alliés. Les gouvernements britannique et français craignaient de faire aveu de faiblesse en se montrant forcés de recourir à l’aide chinoise. Quant au gouvernement canadien, il venait de majorer à 500 dollars la fameuse head tax [taxe d’entrée] exigée de tout Chinois qui pénétrait en territoire canadien. [NDLR?: Cette taxe était imposée pour décourager les Chinois de continuer d’immigrer après la construction du chemin de fer transcanadien.] Si des Chinois s’échappaient pendant le transit, ils risquaient d’alerter la communauté sino-canadienne – autant sur l’opéra­tion que sur le fait qu’ils n’avaient pas payé la taxe d’entrée – et peut-être même d’alerter des espions allemands.

Le Bureau de censure du Canada prenait les grands moyens pour empêcher les fuites, dites-vous. Quels étaient ces moyens??

Dès le début de l’opération, le Bureau de censure donna ordre au service des postes, aux compa­gnies de télégraphe et à tous les journaux d’en taire toute mention, «?dans l’intérêt national?». Tous les télégrammes reçus ou envoyés par des Sino-Canadiens étaient interceptés et confisqués s’ils contenaient la moindre allusion à l’opération. On a même affecté un corps policier spécial à la garde des trains, pour s’assurer qu’aucun Chinois n’en descendait.

Le ministère de l’Immigration, les médias ainsi que les inter­prètes, médecins, missionnaires et autres qui accompagnaient les convois, tous étaient tenus au secret. C’était une opération gigantesque, qui se déroulait sur 5 000 km. Et il faut bien admettre qu’elle a réussi, puisque les Canadiens n’en ont rien su jus­qu’à aujourd’hui.

Vous révélez que certains convois aboutissaient à Montréal. Comment autant d’hommes ont-ils pu être transbordés entre la gare et les quais sans éveiller la curiosité??

Les détails de cette histoire ne font que commencer à se faire jour. Pendant l’été, les navires partaient du port de Montréal. En hiver, les trains amenaient les travailleurs jusqu’à Halifax ou Saint John en passant par le Maine – certains mouraient gelés pendant ce voyage. Mais il reste d’importantes recherches à faire pour obtenir un portrait complet.

En quoi la participation des travailleurs chinois à la Première Guerre change-t-elle la vision que l’on a de la Chine et de son histoire??

En 1912, la Chine a entrepris de se débarrasser en bloc du système impérial et du confucianisme, qui avaient gouverné tous les aspects de la vie depuis plus de 2 000 ans. Les intellectuels chinois ont conclu que la Chine, après un siècle d’humiliations aux mains des puissances étrangères, devait adopter un système entièrement nouveau, basé sur les valeurs occidentales. Ils choisirent le système républicain.

Cette année-là, la Chine devint donc la première république d’Asie. Mais elle était pauvre, faible, marginalisée par les puissances étrangères depuis des décennies. Personne ne la pre­nait au sérieux. La crise en Europe était dangereuse pour la Chine, car pendant que les Européens étaient occupés à s’entretuer, le Japon était libre de poursuivre ses visées expansionnistes. Mais la crise offrait aussi la possibilité inespérée d’influencer l’issue du conflit. Dès l’été 1916, la France et l’Angleterre demandèrent l’aide de la Chine pour pallier leur pénurie de main-d’œuvre. La France la première négocia une entente pour recruter des travailleurs chinois. Comme le salaire était très supérieur à ce qu’ils auraient pu gagner chez eux, de nombreux Chinois répondirent à l’appel. On choisit les plus grands, les plus forts, en général des Chinois du Nord.

C’étaient donc des volontaires??

Oui, essentiellement. La Chine, rappelons-le, n’était la colonie de personne. Ce fut le pays d’outre-mer qui fournit le plus grand nombre d’hommes – plus de 140 000 – à l’effort de guerre. Et une fois la guerre terminée, les Chinois restèrent bien après les autres, pour nettoyer les champs de bataille, déterrer les cadavres, reconstruire villes et villages. Leur travail était encore plus dangereux pendant cette période, parce qu’ils étaient affectés au déminage, et nombre d’entre eux perdirent la vie.

Vous faites état de différences dans le traitement des travail­leurs chinois par les autorités françaises et britanniques…

Les Chinois recrutés par la Grande-Bretagne étaient parqués dans des camps entourés de barbelés, comme des prisonniers, alors que du côté français ils circulaient librement, travaillant dans des usines de munitions, dans des mines ou comme débardeurs. Bref, ils côtoyaient des civils, y compris des femmes françaises. Cette situation exaspérait les Britanniques, qui accusaient les Français de miner le prestige de la race blanche et de la civilisation occidentale.

Quel effet cet épisode a-t-il eu sur l’avenir de la Chine??

À la fin de la guerre, la Chine avait de grandes attentes. Elle souhaitait recouvrer son territoire, et en particulier la province du Shandong, tombée aux mains des Japonais au début de la guerre. Mais elle ignorait que le Japon avait conclu avec la Grande-Bretagne, la France et la Russie des ententes secrètes garantissant que cette province chinoise lui serait acquise une fois les hostilités terminées. Lors des négociations de paix de 1919, le président américain Woodrow Wilson, le premier ministre français Clemenceau et les autres abandonnèrent la Chine, lui infligeant un affront dont les séquelles sont encore ressenties aujour­d’hui. Cette trahison souleva l’indignation de toute la Chine et donna naissance au mouvement du 4 mai 1919, dont plusieurs des acteurs allaient fonder le Parti communiste chinois à peine deux ans plus tard. Dès lors, la Chine s’est tournée de plus en plus vers la Russie, qui depuis 1917 était devenue communiste.

Comment le régime chinois actuel voit-il cet épisode??

Après la sortie de mon premier livre, un organe de publication officiel sous l’autorité du conseil d’État chinois m’a invité à écrire un ouvrage sur les travailleurs chinois en France pendant la Première Guerre. J’ai fini par accepter, à la condition que rien ne soit censuré. Ensuite, il y a eu un documentaire télévisé, qui a fait connaître à toute la Chine ce chapitre oublié. Ironie du sort, l’histoire des travailleurs chinois de la Grande Guerre est très actuelle. Parce qu’aujourd’hui les travailleurs chinois sont les nouveaux coolies [NDLR?: terme à connotation raciste issu des mots chinois ku et li, signifiant «?souffrance?» et «?force?», d’abord employé par les Britanniques]. Et pas seulement de l’Occident – la Chine elle-même les traite comme tels.

Et que dit la communauté sino-canadienne??

Elle n’en sait pas grand-chose, tout comme les autres Canadiens. La communauté chinoise de France est beaucoup mieux rensei­gnée sur ce chapitre que celle du Canada. Il faut dire qu’en France, principalement dans la région de la Somme et du Pas-de-Calais, il y a 17 cimetières consacrés aux 3 000 travailleurs chinois morts en sol français pendant et après la Première Guerre. L’ambas­sadeur de Chine les visite cha­que année lors du Qingming, la journée nationale de nettoyage des tombes en Chine [NDLR?: autour du 5 avril, d’après le calen­drier lunaire]. Ces cérémonies créent des pressions. Depuis l’accession de la Chine au rang de puissance mondiale, la France a commencé à témoigner sa reconnaissance à l’égard des travailleurs chinois de la Grande Guerre, allant jus­qu’à décerner en 1988 la Légion d’honneur aux deux derniers d’entre eux qui vivaient encore.

 

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