Le véritable réseau social

Les grandes amitiés nous placent à l’abri de la comédie sociale. Elles nous permettent d’être vrais.

Photo : Daphné Caron

Ça ne fait pas une heure que le souper a débuté et c’est déjà reparti. Les anecdotes racontées mille fois refont surface comme lors de chaque occasion où je retrouve les membres de ma ligue du vieux poêle.

Ma fiancée lève les yeux au ciel. Sa voisine et elle se moquent de nous en dressant d’avance la liste des sujets à venir. Telle frasque, dans telle maison, cette année-là. Telle fête, telle connerie. La fois où…

Rien d’édifiant, donc. Ces histoires connues par cœur sont extraites du livre de nos insolences communes. La plupart sont le produit de l’inoffensive bêtise de la jeunesse. Les autres, de ces fois où nous avons, par la suite, renoué avec cet esprit d’insouciance qui nous manque parfois cruellement au moment de jouer notre rôle de parent, de payer nos acomptes provisionnels ou de chercher un tuyau d’arrosage à la quincaillerie.

Ma blonde ne s’y trompe pas : nous radotons. Mais c’est parce que ces récits n’en sont pas vraiment. Ce sont des refuges, à l’abri de nos vies adultes. Ce sont aussi des codes.

J’y repensais au sortir du très beau Matthias et Maxime, de Xavier Dolan. Dans ses premières scènes où les protagonistes se renvoient la balle dans une sorte de jeu aux règles parfaitement entendues, le réalisateur nous exclut presque de l’action, tant celle-ci témoigne avec efficacité de la capacité des amitiés profondes à forger les connivences et le vocabulaire, à créer un langage distinctif qui n’appartient qu’à la bande.

Nos histoires aussi, ai-je pris conscience après le film, sont truffées d’expressions que nous sommes les seuls à comprendre et que nous réutilisons à l’envi. Nous avons au moins 20 ans de plus que les copains de la bande à Dolan, mais avons préservé la fraîcheur de notre jeunesse dans le sel de ces familiarités.

L’essayiste américaine Joan Didion écrit en ouverture de son superbe White Album que « nous nous racontons des histoires pour vivre ». Je détourne sa formule pour dire que ces récits d’amitié resucés, nous nous les racontons pour vivre ensemble. Et que cela procure le même effet que les blagues des vieux couples complices et la connivence entre certains frères et sœurs. Les amitiés qui durent sont des trésors d’humanité. Des îlots d’une intimité parfois improbable dans un monde qui éclate.

Je compte sur les doigts d’une main les bons amis que je me suis fait passé 30 ans. Et les quelques fois où cela s’est produit, j’ai ressenti une sorte de coup de foudre.

Les résultats d’un sondage YouGov mené l’an dernier aux États-Unis indiquent que la génération qui suit la mienne, celle des millénariaux, est celle qui souffre le plus de solitude : 22 % d’entre eux affirment n’avoir aucun ami, contre 16 % chez les X et 9 % chez les boomers.

L’effet des réseaux sociaux qui nous font croire à des milliers de copains qui ne sont en réalité que des fantômes numériques ? Difficile à dire. L’ennui, c’est qu’il est de plus en plus ardu de se faire de nouveaux amis à mesure qu’on avance en âge.

Je compte sur les doigts d’une main les bons amis que je me suis fait passé 30 ans. Et les quelques fois où cela s’est produit, j’ai ressenti une sorte de coup de foudre : le bonheur, trop rare, d’encore trouver sur ma route un humain avec qui je me sens simplement bien, qui partage ma folie, mes valeurs, mes goûts.

J’avais entendu, dans un balado, le bassiste des Red Hot Chili Peppers évoquer avec ces mots-là la naissance de son amitié avec le chanteur du même groupe, Anthony Kiedis. Je me suis ensuite délecté de son autobiographie (intitulée Acid for the Children, oui, vous avez bien lu), essentiellement le récit des rencontres qui ont forgé sa vie. Une poésie des amitiés véritables, fondées sur ces gens à qui l’on peut dire tout ou rien, sans qu’ils nous en tiennent rigueur. Des gens ordinaires qui sont pour nous exceptionnels.

Je parlais plus haut de refuge. Parce que les grandes amitiés nous placent à l’abri de la comédie sociale. Elles nous permettent d’être vrais. Parfois un peu trop, et il faut alors recoller quelques pots fissurés par notre indélicatesse. Je m’applique d’ailleurs à le faire quand cela se produit, car ces relations sont irremplaçables. Ce sont elles qui constituent le seul véritable réseau social.

Dans le roman L’ami, de Sigrid Nunez, la narratrice écrit à son défunt meilleur ami. Un livre qui parle plus du chien de celui-ci, qu’elle a adopté, que de leur relation, ai-je pensé en le lisant. Mais, au final, cette missive adressée à une personne morte en dit plus long que tout le reste. Entre les lignes, l’auteure mentionne que ces amitiés qui nous forgent nous survivent et que, même si on ne le dit jamais, par pudeur, elles sont fortes et profondes comme l’amour.

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