Le village en ville

Il y a des jours où, pour un parent, tout devient trop. En temps normal, en temps de non-crise, c’est là que le village intervient. Il n’est pas si loin, le village. Il est à deux mètres.

Photo : L'actualité

Ça prend un village. On le sait. On le dit. Élever un enfant prend un village. Je le savais, mais pas comme je le sais maintenant. Maintenant que je n’ai plus mon village.

Ça prend effectivement un village et nous, les mères, ne pouvons pas l’admettre. Il y a quelque chose dans nos os, dans notre ADN qui dit que nous devrions pouvoir le faire seule. Être assez. Pouvoir tout prendre. Tout porter. Tout faire. Protéger, écouter, être là. Répondre. Consoler nos enfants, les cajoler, les couvrir. Les envelopper de nos longues ailes. Les protéger de la pluie. De l’orage. Rester là, la tête dans le vent, mais les couver. À tout prix.

Le prix est parfois cher payé. Le prix, c’est que nous donnerions tout. Nous donnerions tout et je sais que vous le feriez. Et je sais que vous le faites.

J’ai passé une fête des Mères sombre. Non pas parce qu’elle n’a pas été éclairée des mille rayons de soleil de mes enfants, de leurs cachoteries, de leurs mots chuchotés (mal) pour ne « pas que maman entende »… Des colliers soigneusement préparés, en comptant les perles ! Sur des cordons élastiques que j’ai dû nouer, les yeux fermés.

J’ai été éclairée de leur lumière, des deux roses que ma fille de cinq ans voulait impérativement que mon mari aille acheter à l’épicerie, consigne à l’appui : « Tu sais là, comme la fleur orange que je gardais les pédales pour mon bricolage ? »

Mais les temps sont sombres. Et quand le bateau tangue, la capitaine est inquiète. Les matelots sont sur le pont, ils se reposent. Ils jouent. Se chamaillent… Mais le bateau dérive. J’abandonne. Il y a des jours où j’abandonne. Où tout devient trop. Où le rocher devient trop lourd. Et le monde que je porte généralement à bout de bras menace de s’écrouler. Il y a des jours où je ne peux pas répondre. En temps normal, en temps de non-crise, c’est là que le village intervient. C’est là que la relève arrive. C’est là que les voisines qui étendaient jadis leur linge au-dessus des ruelles prenaient le relais. « A’r’soudaient » d’en dessous, comme aurait dit ma grand-mère.

Elle en a élevé 10. Des enfants. À eux seuls, ils étaient le village. J’en ai trois, qui sont encore petits. Qui sont surtout citadins. Peu habitués à être confinés (comme nous tous) parce que la ville est ce qu’ils habitent. Le parc. La cour d’école. La ruelle. Les perrons. C’est ce qui fait la ville. Elle nous manque et elle nous est impossible. Nous voudrions la fuir. Bien sûr. S’envoler. Partir, pour protéger les petits.

Vous avez aimé cet article ? Pendant cette crise, L’actualité propose gratuitement tous ses contenus pour informer le plus grand nombre. Plus que jamais, il est important de nous soutenir en vous abonnant (cliquez ici). Merci !

Les commentaires sont fermés.

Ne lâchez surtout pas! Le « village » est là, vous savez : nous en faisons tous partie. Et nous sommes tous là les uns pour les autres. Parce que « virtuellement », ben c’est mieux que rien!

Étrangement, chaque ville a son tempo. Bien que je sois né citadin et parisien, je n’ai jamais tellement apprécié le tempo de Montréal. C’est pour cette raison que je supporte mieux celui de la banlieue.

La notion de village était très palpable à Paris, du moins de mon temps…. Paris c’était la première ville de province du pays, tout le monde y apportait un peu de sa campagne, de son coin de terroir. Les marchés publics renforçaient cette notion d’appartenance à un quartier. Chaque quartier étant une sorte de petit village.

Mon petit village à moi, était celui du Faubourg-Saint-Antoine, la place d’Aligre. C’était le petit nid d’amour de mes parents.

Montréal donnait à première vue cette sorte de vision. Chaque coin de l’île porte cette impression juxtaposée de villages cosmopolites. Mais au temps du coronavirus, cette apparence de vie plutôt bon-enfant s’estompe face à la dure réalité sociale et l’implacable segmentation sociale de cette métropole.

Le tempo devient discordant, la rythmique cruelle et aléatoire. Chaque petit village s’est transformé en ghetto. Chaque ghetto tue presqu’entièrement toute forme de solidarité entre les communautés lorsque toutes les formes de méfiances s’installent. Pour survivre, il faut devenir résistant.

Si un des livres parmi les plus populaires du moment est « La peste » d’Albert Camus ; qui décrit comment en 1940, l’épidémie a détruit la ville d’Oran. Nous n’en sommes peut-être pas encore là. Admettons que cela est préoccupant. Cette épidémie précèdera d’autres bouleversements.

Les épidémies et autres pandémies ont en quelques sortes un côté précurseur ou terminateur comme la pandémie de grippe espagnole en 1918-20.

80 ans plus tard, la condition humaine, parfois tragique, reste envers et contre tout l’actualité du moment.

Les plus populaires