Le « vrai » français, c’est le français parlé

Petites réflexions sur l’écart entre la langue telle qu’on l’entend et la norme écrite idéalisée, et ce que cela révèle sur notre perception de nous-mêmes.

Victoria Bar / Getty Images

La lecture de l’essai Le bon usage québécois, de Davy Bigot, sur le respect de la norme écrite dans le parler québécois soutenu, sujet de ma chronique précédente, m’a inspiré toute une série de réflexions sur le « français qui se cause » dans la vie réelle.

Comme tout le monde, j’ai longtemps pensé que les enseignements de l’école constituaient « la » grammaire. Mes contacts avec les linguistes m’ont plus tard fait prendre conscience que c’était une idée à désapprendre. La Grande Grammaire du français, qui a fait l’objet d’une autre de mes chroniques, montre bien qu’il existe une norme orale distincte des règles que l’on suit à l’écrit, même si elles se recoupent sur bien des points.

Au moment où l’école commence à leur enseigner à bien écrire, la plupart des enfants dont la langue maternelle est le français maîtrisent déjà l’essentiel des structures et de la logique de cette grammaire orale, dont certains traits sont universels. 

Ainsi, lorsqu’il a constitué sa liste de 18 variables du vernaculaire québécois, Davy Bigot n’a pas tenu compte de la tendance à escamoter le « ne » des négations, en disant par exemple « je sais pas » au lieu de « je ne sais pas ». Le linguiste de l’Université Concordia ne considérait tout simplement pas cette façon de parler comme assez québécoise, puisqu’elle est commune à toute la francophonie. Deux siècles d’instruction publique et d’éducation nationale n’ont rien fait pour le pauvre « ne ».

La généralisation du passé composé est un autre exemple d’écart entre les règles du français oral et celles du français écrit. Les enfants n’utilisent pas le passé simple, même s’ils apprennent à le comprendre dans les contes. Du point de vue du français oral, le passé simple est mort.

Divers usages « québécois » dans la liste de Davy Bigot sont assez courants pour être parfaitement intelligibles ailleurs en francophonie. Si vous dites « je vais partir » plutôt que « je partirai », vous choisissez le futur périphrastique au lieu du futur simple, et tout le monde vous comprend quand même.

Plusieurs nuances de la grammaire orale prouvent qu’on n’est pas dans le n’importe quoi. Je prends encore l’exemple du futur périphrastique. Celui-ci s’emploie surtout dans la forme affirmative — « je vais marcher ». Dans la forme négative, l’oral passera généralement au futur simple : « je (ne) marcherai pas ». Pourquoi ? Parce que la négative périphrastique, « je (ne) vais pas marcher », a quelque chose d’obscur — on ne sait trop ce que le « pas » vient nier au juste.

Comme la grammaire du français oral crée ses propres nuances par nécessité plutôt que par coquetterie, elle a tendance à larguer celles qui sont inutiles. La différence entre « marcher, marché, marchez, marchés, marchées » est inaudible parce que le contexte fait la distinction. Lorsque l’on entend « vous marchez au marché », on reconnaît automatiquement le verbe et le nom commun grâce à « vous » et à « au ». L’oral n’a pas besoin de plus de nuances que ça et tous les francophones de la planète vont vous comprendre.

Considérez par ailleurs les pluriels en « s », qui sont de loin les plus fréquents en français. Au son, rien ne différencie « vache » de « vaches », à moins de préciser « la » ou « les ». En anglais, c’est la finale du mot qui change, le « s » de « cows » étant audible au pluriel. 

Sur ce plan, le français oral est très distinct du français écrit, puisqu’il marque le pluriel à un seul endroit, soit avant le mot. Mais les petits francophones de partout sur la planète n’ont pas besoin du « s » grammatical pour savoir que « les vaches », c’est plus d’une vache.

En d’autres termes, le français oral obéit à sa propre logique linguistique, qui fonctionne puisque le cerveau comprend. La grammaire écrite s’est construite a posteriori de manière à y ajouter des nuances — et aussi beaucoup de complications.

Le français est simple

Les petits francophones apprennent à parler aussi vite que les petits hispanophones ou les petits anglophones, ce qui prouve bien que le français n’a rien de bien compliqué. La grammaire du français oral est même assez transparente — quoique très différente de la grammaire écrite.

Alors, posons la question qui tue. Quand vous dites « je vais marcher avec les vaches », pensez-vous au fait qu’il y a un « -er » à « marché » et un « s » à « vache » ? Moi, pas. Pourquoi faut-il une grammaire écrite si compliquée si les usages oraux sont parfaitement intelligibles ?

Même si je suis de ceux qui croient qu’on en fait trop avec la grammaire, j’admets que l’usage du français dans toutes les sphères de la vie appelle des nuances qui ont eu tendance à se codifier. L’assimilation de ces nuances s’avère même utile pour se comprendre.

Le vernaculaire est porté à créer des raccourcis parfois extraordinaires qui peuvent vite devenir obscurs — c’est d’ailleurs ainsi que, parmi la population très largement analphabète de l’Empire romain, le latin de cuisine des anciens Gaulois s’est rapidement métamorphosé en une nuée de dialectes, dont certains se sont combinés pour évoluer vers le français.

Parmi les beaux exemples de raccourcis du vernaculaire, je vous cite le cas de la chanson de Jérôme 50 intitulée Tokébakicitte. N’importe quelle personne familière avec la langue parlée au Québec comprend parfaitement que le titre est la restitution phonétique de « ’t au Québec icitte », contraction de « on est au Québec, ici ». On retrouve cette construction dans une foule d’autres expressions québécoises, comme « ’t en famille », « ’t en vacances » ou « ’t ’ec des amis », qui sont les contractions de « on est en famille », « on est en vacances » ou « on est avec des amis ». Cette forme typique n’est pas arbitraire, puisqu’elle suit une règle : elle s’emploie toujours avec une préposition qui débute par une voyelle.

On entend des télescopages du genre partout en francophonie. Depuis une quarantaine d’années, les Français ont pris l’habitude de se rassurer en disant « t’inquiète » ou « t’occupe ». Il s’agit de la négative d’un verbe pronominal à l’impératif : « (ne) t’inquiète pas », « (ne) t’(en) occupe pas ». Encore là, cet usage n’est pas arbitraire puisqu’il ne fonctionne qu’avec les verbes débutant par une voyelle. Ça ne marche pas autrement, et le sens est très différent de « ’t inquiet » ou « ’t occupé » qu’un Québécois dirait pour « on est inquiet » ou « on est occupé ».

Donc, la connaissance de la langue écrite et de ses règles est nécessaire pour expliciter des points de la langue orale qui peuvent porter à confusion.

Mais pour toutes sortes de raisons historiques et sociologiques qui tiennent à la distinction sociale, les francophones se sont bâti un système grammatical écrit très élaboré, qu’ils survalorisent au point de le considérer comme le seul valable. C’est tellement intériorisé que l’école réussit à nous faire croire que ce système oral est une version bâtarde du système écrit. En réalité, c’est l’inverse qui s’est produit : la grammaire écrite telle qu’on la connaît s’est construite a posteriori, venant parfois compliquer à l’extrême des structures qui sont parfaitement intelligibles à l’oral.   

La perception du vernaculaire

Quand j’ai interviewé Davy Bigot, il sortait tout juste d’une conversation avec un ouvrier de la construction. « On fumait une cigarette en jasant, et il m’a dit comme ça : “Vous en France, c’est un français plus propre qu’au Québec.” »

Ce qu’il y a d’intéressant dans cet exemple, c’est qu’on est devant un Québécois qui juge négativement son propre vernaculaire, alors que le Français en présence (le professeur de l’Université Concordia est natif de Tours, en France) ne le fait pas. Ce linguiste, comme la plupart de ceux que j’ai interviewés au fil des ans, considère que le « bon » français est une représentation sociale sans aucune logique linguistique qui sert à catégoriser les personnes qui nous entourent.

Il donne l’exemple de « si j’aurais su », qui se dit en France dans le parler familier. « “Si j’aurais su” est parfaitement logique en soi, sauf qu’un grammairien du XVIIe siècle a jugé que c’était pléonastique et que “si j’avais su” était la forme correcte. C’est ce qui est enseigné, mais les locuteurs l’ignorent presque systématiquement à l’oral — il y a bien sûr des variantes d’éducation, mais même les plus instruits s’y font prendre dans le parler familier. »

Chaque société considère son vernaculaire à sa façon et les Français sont éduqués de manière à l’ignorer, selon Davy Bigot. En d’autres termes, les Français sont entraînés à penser qu’ils parlent comme ils écrivent, à tel point qu’ils sont à peine conscients de leurs usages oraux divergents par rapport à la norme.

« Les Québécois font exactement l’inverse : ils sont hyperconscients du fait que leur vernaculaire est très distinct de la norme écrite, avec pour effet qu’ils jugent leur manière de s’exprimer comme constamment fautive alors qu’elle ne l’est pas, explique Davy Bigot. Dans l’un et l’autre cas, on est dans une norme fantasmée. »

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Dans tous les exposés sur la qualité de la langue française parlée, je constate que personne fait allusion aux mots anglophones qui sont inclus dans le langage québécois. Spécialement chez les artistes québécois, les termes anglophones sont surutilisés dans le langage. Et pourtant, à chaque fois que j’entends ces incersions anglophones, je m’efforce de trouver l’équivalent français. Mais pour cela, il ne faut pas être paresseux intellectuellement et même être imaginatif. À chaque jour, on devient de plus en plus « français de France » . Dommage !!!

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Bonjour M. Nadeau. Votre article m’a beaucoup intéressé, et votre point de vue se défend très bien, de toute évidence. Petite parenthèse, au sujet de « Je ne vais pas marcher »…. Quant à moi, l’usage de cette forme signifierait certainement : « Je ne vais certainement pas marcher », ou « Vous ne me ferez sûrement pas marcher » ( dans cette combine… ). La forme affirmative peut aussi signifier — quoique plus rarement, plus « faiblement » : « Oui, je vais bien accepter de marcher », ou « Je me propose bien de marcher » ( sur le Capitole… ). Mais ce que l’on veut dire, le plus souvent, par l’emploi de cette forme, c’est plutôt : « Je m’en vais ( de ce pas ) prendre une petite marche dehors ».
Mais je reviens au motif principal ( et suffisant ) motivant mon présent commentaire. Il est le suivant : pourquoi n’ai-je jamais lu, ou entendu parler quiconque, linguiste ou simple « intéressé à la langue française », usager, commentateur… ou traiter d’un sujet aussi capital, dans les échanges écrits, mais aussi parlés, entre nous tous, qui aimons tant notre langue? Il ne s’agit pas tant de « l’éléphant dans la pièce » que bien plutôt de « la baleine dans la baignoire ».
Je parle de l’usage ( parfaitement « illogique » et contraire aux préoccupations élémentaires de cette langue, qui se veut la plus « sensée », celle qui se conçoit le plus parfaitement, avec la plus grande exactitude, etc. ), je parle de l’usage de l’auxiliaire « être » pour exprimer une action, ou l’effet d’une action, plutôt que d’un état… « Je me suis blessé », « Je me suis fait frapper par une voiture », « Je me suis rappelé des circonstances exactes… » et coetera.. .
C’est bien vrai qu’en langage québécois courant, on entendra bien : « Au référendum de ’95, on s’est faite fourrer en… par ces fédérastes… » « J’me su fait écoeurer par mon patron ». « Je m’suis », ou « J’me suis », c’est selon, en France ou au Québec… Mai toujours cet auxiliaire être, qui « n’a pas rapport »… Comment donc pourrions-nous tous nous « convertir » à dire : « Je m’ai blessé », « J’ai allé à Trois-Rivières », « Elle s’a levée de bon matin… » ? Voilà un combat qui ne sera sans doute même jamais envisagé, tant le changement semble tellement « inimaginable »… Et pourtant, pour tout « non-francophone », qui tente de maîtriser un peu ce véhicule linguistique, un tel emploi doit lui faire penser : « Ils sont fous, ces francos ! »
Mais une langue, c’est aussi une « chanson », une suite de mots, reliés entre eux par le sens, mais « modulés », selon une rythmique, une assonance, un « bon goût sonore » et une efficacité nécessaire et primordiale, dans la communication entre personnes. Si, en québécois, on dit : « Ça pas d’bon sang », mais tout aussi bien « Ça pas d’sense », « Ça n’a aucun sense »… on irrite facilement nos cousins Français, qui ne comprennent pas cette différence… et refusent donc de l’admettre… La raison de cette différence — et vous serez sûrement à même de la comprendre — c’est une question « rythmique », « musicale », d’accentuation… Dans le « pas d’bon sang », il y a 2 accents de suite, et l’accent principal est sur le « bon », qui éclate pratiquement. Le mot « sens » ( sang ) qui suit est encore « dans l’ombre de ce gros accent, et même des deux de suite. Prononcer « sense » ne ferait que « débiner » l’affirmation péremptoire qui précède… Voilà pourquoi on omet la sifflante. Alors que dans « aucun sense », l’accent principal se retrouve sur la syllabe « au », que l’on amplifie à souhait…. Oh, j’en ai même oublié un, qui confirme la même préoccupation rythmique : « Ça pâ’d sense », avec l’accent sur le pâ’d… Petit mystère : pourquoi le dernier terme réagit différemment, à la suite de « pâ’d », ou de « pâs d’bon »… très probablement en raison des 2 accents successifs, qui se font concurrence, mais se renforcent finalement… comme dans la guerre…
Bonne réflexion. Merci de m’avoir fourni une si belle occasion de rassembler bien des « petites idées » sur le sujet. À une prochaine?

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C’est bien vrai pour le verbe « être », qu’on utilise parfois pour désigner une action… (Je me suis blessé.) En revanche, quand on signale notre âge, en français, on utilise curieusement le verbe «avoir» (j’ai 20 ans, elle a 30 ans…) alors qu’il s’agit davantage d’un état que d’une action. En anglais et en allemand, pour dire l’âge, on utilise «être». En français et en italien, c’est le verbe «avoir». En espagnol et en portugais, on a recours à l’équivalent du verbe «tenir». Que de mystères!