L’école a le dos large !

Ceux qui croient que « les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas écrire » ont tendance à incriminer les enseignants et le système scolaire en faisant des parallèles insensés entre l’apprentissage du français et celui de la musique ou des mathématiques.

Antonio Solano / Furtseff / Getty images / montage : L’actualité

Chaque fois que je publie une chronique au sujet de l’orthographe, quelqu’un me répond à peu près ceci : « Si les musiciens jouaient aussi mal que les gens écrivent, ce serait la révolution. » La musique et le français sont deux langages, c’est bien vrai. Mais lire des notes n’est pas une activité comparable à écrire un texte. Et on voit rarement des profs de xylophone ou de flûte à bec donner des dictées qui consisteraient à jouer Pierre et le loup pendant que les élèves écrivent la partition en essayant de ne pas faire de fautes. Je serais surpris si la moitié de ceux qui jouent de la musique savaient réellement la lire. La plupart sont incapables de l’écrire.

À l’école, dans mes cours de musique, j’ai appris à déchiffrer une partition, et je peux vous dire à quelle note correspond telle ligne, mais je n’arrive pas à reconnaître une note à l’oreille.

Je suis un analphabète musical typique, le contraire de mon ami Jérôme, professeur de composition à l’Université Dalhousie, qui est un des rares lettrés de la musique. Il l’écrit dans sa tête, il la transcrit, puis il la joue. D’ailleurs, il me l’a confirmé : même de très grands musiciens d’orchestre, qui lisent merveilleusement la musique, sont incapables d’en écrire.

La musique que l’on entend, comme la parole, est une performance. À une différence près : la performance musicale est, très largement, répétée a priori, sauf peut-être pour le jazz, dont le nom vient du mot français « jaser ». Et c’est exactement cela : ce genre musical cultive une manière d’improviser comme on jase. Inversement, en ce qui concerne la parole, la seule chose qui ressemble à la performance musicale est la parole « scriptée » des acteurs, des comédiens, des conférenciers ou des lecteurs de nouvelles. Personne ne parle comme ça.

Quand on demande à un élève de 5e secondaire d’improviser un texte en deux heures, et de l’écrire avec le moins de fautes possible, il est utile de se rappeler qu’il s’agit d’un exercice qu’on ne demande à aucun musicien, sauf à des compositeurs patentés.

Le cas des mathématiques

Lorsqu’il est question d’orthographe, on entend aussi des comparaisons plus ou moins pertinentes avec les mathématiques. Un sujet que nous croyons connaître, car nous l’avons tous étudié pendant au moins huit ou neuf ans au primaire et au secondaire — bien davantage que le xylophone ou la flûte à bec.

Les chiffres sont des représentations de quantité, et les 10 chiffres servent, par une infinité de permutations possibles, à créer des nombres. Comme la musique, la notation des chiffres suit une logique de position. Mais c’est tellement concret que les enfants peuvent rapidement identifier et transcrire les chiffres et les nombres. 

Contrairement à la musique, les mathématiques, à commencer par l’arithmétique, ont des applications pratiques dans le quotidien, qui consistent à quantifier et à mesurer. D’autres symboles (+, –, x, √, ∑) indiquent que l’on peut transformer les chiffres en d’autres chiffres. Et c’est là que ça se gâte.

Ayant fait des études en maths plus poussées que la moyenne, et comme je fréquente un certain nombre de scientifiques, je m’avancerai à dire que seule une minorité de gens sait manipuler correctement les chiffres. La plupart des ingénieurs, des physiciennes, des mathématiciens et des actuaires sont fréquemment scandalisés par toutes les erreurs de comparaison et d’appréciation dont ils sont témoins au quotidien, et qui découlent d’un manque de maîtrise des principes mathématiques enseignés en 6e année, notamment les fractions. Pendant la pandémie, des reportages entiers étaient basés sur une mauvaise interprétation de statistiques et de données scientifiques.

Par exemple, n’importe quelle personne bien formée en mathématiques voit l’erreur dans la phrase « nous avons vacciné 10 fois moins de monde aujourd’hui qu’hier ». Mathématiquement, « x fois moins » est impossible. Si 300 personnes ont reçu une injection hier et que 3 000 se sont présentées aujourd’hui, il y en a bien eu 10 fois plus. Mais si le groupe est passé de 3 000 à 300 individus, on peut parler d’une baisse de 90 %, puisqu’il y a eu 2 700 personnes de moins que la veille (2 700 / 3 000 x 100 = 90 %). Ou alors on peut dire que le second jour, l’achalandage était à peine de « 1 sur 10 » par rapport à la veille (300 / 3 000 x 100 = 10 % ou 1 sur 10). Dans ces deux derniers exemples, vous ne pouvez pas dire « 10 fois moins » parce que le dénominateur n’est pas 300 comme au début, mais 3 000. 

Le problème s’illustre d’une autre façon. Si les 420 milliards de dollars d’actifs de la Caisse de dépôt et placement du Québec fondent de 140 milliards, on constate une perte du tiers de la valeur, ou 33 % (140 / 420 x 100 = 33 %). Mais si elle part de 280 milliards et remonte à 420, on est devant une remontée de combien ? La réponse est 140 milliards, donc un ajout de 50 % par rapport aux 280 milliards qu’on avait au départ (140 / 280 x 100 = 50 %). Si vous avez pensé 33 %, vous vous êtes trompé de dénominateur en mettant 420 à la place de 280. Incidemment, cet exemple vous explique pourquoi, en finance, il est toujours plus difficile de monter que de descendre.

L’écriture mathématique est un langage en ce sens qu’en dehors de quelques symboles, qui permettent de quantifier, ses phrases sont des équations. Et cette écriture fonctionne elle aussi seulement si on combine les éléments dans le bon ordre. Une simple opération comme la division est en réalité un algorithme qui combine diverses opérations (multiplication, addition, soustraction) devant être effectuées dans un ordre précis (si vous faites les opérations dans le mauvais ordre, vous arrivez à un mauvais résultat).

Évidemment, les mathématiques sont un langage différent de ceux que nous utilisons pour écrire ou de la musique, et le fait d’exceller dans l’un ne garantit pas que l’on va briller dans l’autre.

Arrêtons d’incriminer l’école

Certains vont me dire : à quoi servent 11 années de français et 9 années de mathématiques si la moitié de la population écrit et compte mal ? L’école est-elle si nulle ? Est-ce qu’on ne pourrait pas faire mieux ?

Même si on peut toujours faire mieux, la perfection est inatteignable — comme je l’ai souvent écrit. Il ne faut pas se méprendre sur le but de l’école, qui ne vise pas à faire des champions de l’orthographe ou des mathématiques, mais à initier la population à ces notions, à lui donner de quoi se débrouiller et à permettre à ceux qui auront la bosse des maths ou celle de la langue de se découvrir.

Je pense qu’on impute un peu trop à l’école les problèmes d’orthographe et de grammaire de la population, et pas assez à la grammaire et à l’orthographe elles-mêmes.

Quand on considère la musique, les mathématiques et le français, le problème se pose différemment. Personne ne maîtrise l’écriture musicale parce que personne ne l’enseigne. Il serait possible, théoriquement, que plus de gens réussissent une dictée musicale si on se donnait la peine d’essayer, mais je doute qu’on puisse faire mieux qu’avec l’orthographe. 

En ce qui concerne les maths, on peut se consoler en se disant que ce serait encore pire si on avait conservé la notation romaine et qu’on demandait aux jeunes de compter sur leurs doigts. Ce qui facilite les mathématiques, c’est qu’on les a dépouillées d’un certain nombre de bêtises historiques, comme les chiffres romains. Les Romains ne connaissaient pas le zéro ni la notation des nombres par colonnes. Pour multiplier XLII par XVII, un ingénieur ou un comptable devait avoir manipulé des paquets de billes pour mémoriser le bon résultat, soit DCCXIV. Alors qu’un petit Québécois de 12 ans peut résoudre l’équation 42 x 17 = 714 en 10 secondes sans y avoir jamais pensé auparavant. 

Logiquement, neuf années de mathématiques devraient suffire pour enseigner à la population à se débrouiller avec des pourcentages, des fractions et des règles de trois. Ce n’est pas le cas, parce que la discipline est abstraite et que l’effort de transposer en formule mathématique un problème exposé verbalement est clairement au-dessus des forces de la grande majorité, y compris de bien des lettrés. Mais au moins, on peut se rassurer : si on dit « dix mille huit cent quatre-vingt-quatorze », la plupart des gens pourront écrire 10 894. C’est déjà ça. 

L’écrit devrait avoir l’avantage du concret. Il transpose une chose intrinsèquement humaine : la parole. Un cheval, des chevaux, ça traverse la rue. Mais l’écrit a le défaut de traîner une série de casseroles qui le rendent très difficile à maîtriser. Les Romains avaient créé un alphabet de 23 lettres qui correspondait aux sonorités de leur langue. Nous avons maintenu leur alphabet, auquel nous avons ajouté trois lettres (J, U, W), pour transcrire 36 phonèmes. Pour régler ce problème, différentes conventions orthographiques ont été mises au point au Moyen Âge, mais elles ont ensuite été contredites par d’autres conventions, sans qu’on annule les premières.

Nous charrions tout ce bagage illogique en demandant aux enfants de l’apprendre. Et cela fait deux siècles que l’élite lettrée refuse tout aménagement et toute simplification des conventions orthographiques. Vraiment, on ne s’aide pas du tout pour enseigner la langue.

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Bravo. Un texte très logique et qui expose clairement le problème de l’apprentissage de l’orthographe.
Ce texte devrait être envoyé aux décideurs du Ministère de l’Education et aux personnes qui prennent des décisions dans l’apprentissage de la langue française.

Merci.

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