L’école de la différence

Élitiste, le privé ? L’école Félix-Antoine réussit depuis 10 ans – sans subvention ! – à diplômer des adultes abandonnés par le système public. Et elle risque de fermer si un mécène ne se pointe pas au plus vite.

Le plafond qui coule. Des toilettes vraiment rudimentaires. Une seule salle de classe, un minuscule bureau pour les profs, une cuisine commune. Le tout niché au dernier étage d’un vieux bâtiment, dans le nord de Montréal. Mais oubliez le décor. L’école Félix-Antoine est un miracle.

En raison des élèves, d’abord. Ils ont 20 ans, ou 37, ou 43. Ils sont dyslexiques. Ou dysorthographiques. Ou autre chose. Toute leur vie, ils sont tombés dans les fissures du système scolaire. Oubliés dans le fond des classes, relégués dans des programmes de cheminement particulier, où ils n’arrivaient pas à cheminer, puis à l’éducation permanente, où ils échouaient aussi. Aujourd’hui, ils ont des emplois, des enfants, des contraintes et des responsabilités d’adultes. Mais toujours pas de diplôme. Et la tête assez dure pour avoir encore le désir et le courage de travailler fort pour l’obtenir, ce fichu diplôme.

Pour les y aider, un improbable duo. Lui, Martin Beaulieu, a 38 ans, un diplôme de biologie et l’air de celui qui s’est couché trop tard. Elle, avec ses 60 ans, ses cheveux gris, son 1,60 m et ses 60 kilos, a l’air d’une petite chose fragile. Mais il faut trois minutes pour comprendre que Denise Mayano est une force de la nature. Et une redoutable tête de pioche.

Avec quelques complices, ces deux-là tiennent à bout de bras cette école unique au Québec. À temps partiel, sans salaire, sans subvention et avec trois bouts de ficelle, ils réussissent là où tout le réseau scolaire s’est cassé les dents. L’école Félix-Antoine a reçu plus d’une centaine d’élèves depuis sa fondation, en 1996. Et l’immense majorité d’entre eux en sont ressortis avec un diplôme en poche.

Ce jour béni approche pour Violaine Casimir, 37 ans. Grande Noire à la chevelure spectaculaire, mère d’un enfant, elle a derrière elle des années d’échecs et de déceptions. Dyslexique non diagnostiquée, elle a quitté l’école après avoir redoublé deux fois sa 1re secondaire. Elle a ensuite passé des années ballottée d’entrepôts en usines, retournant périodiquement aux études. Chaque fois, pour essuyer un nouvel échec.

Violaine est une femme magnifique qui pourrait gagner très bien sa vie, comme serveuse dans un bar chic par exemple. Ça ne l’intéresse pas. Elle veut son diplôme. « Sans 5e secondaire, tu n’es personne. Même dans une usine, tu es la première mise à pied. Je veux une place dans cette société, une vraie place. »
À Félix-Antoine, il ne lui a fallu que trois ans pour venir à bout de presque tout le programme du secondaire. Elle est en 5e en français, en 4e en maths. Elle vient aussi de réussir son examen d’histoire de 4e. « Un exploit, dit-elle. Je suis en train de me prouver que je suis capable d’étudier, d’acquérir une assurance que je pourrai transmettre à mon fils et d’apprendre ce qu’est la réussite. »

Félix-Antoine, c’est l’idée de Denise Mayano. Au milieu des années 1980, elle a fondé la section secondaire francophone de l’école Vanguard, établissement spécialisé pour les enfants atteints de graves troubles d’apprentissage. Une place de choix d’où observer les élèves qui, même là, n’arrivaient pas à décrocher leur diplôme avant l’âge de 18 ans. Étudiante au doctorat, elle a poursuivi sa recherche sur les conditions susceptibles de les faire réussir. « Elle l’avait presque terminée », raconte Colette Dufresne Tassé, sa directrice de thèse à l’époque. « Elle n’avait plus qu’à s’asseoir quelques années, le temps d’expliquer, dans sa thèse, le type d’école nécessaire. Elle a plutôt choisi de laisser tomber le doctorat pour aller la fonder, l’école en question. »

Son école, c’est celle de l’écoute, de la souplesse, de l’adaptation. L’enseignement y est plutôt magistral (« Le cheminement individuel ne fonctionne pas très bien pour ces élèves », dit Denise Mayano), mais les groupes sont petits — une dizaine d’élèves — et les profs extrêmement attentifs aux difficultés de chacun. Il y a aussi du mentorat, un suivi personnel.

Et une grande imagination. « Les gens comme moi sont intelligents, mais ont une capacité d’attention et de concentration limitée, dit Hugo Poirier, ancien élève de Denise Mayano. Martin et Denise en tiennent compte tout le temps. Et s’ils voient que ça n’entre pas par la porte, ils vont essayer la fenêtre. » Il raconte avoir déjà vu Denise Mayano juchée sur son bureau pour mimer un concept abstrait !

Hugo Poirier est la preuve vivante que la méthode Mayano fonctionne. À 32 ans, il respire le succès et l’assurance. L’entreprise de mécanique du bâtiment qu’il dirige compte une vingtaine d’employés et a fourni et installé les postes de pompage des stations de métro de Laval. Dysorthographique non diagnostiqué (les dysorthographiques écrivent au son et ont beaucoup de mal à apprendre l’orthographe), Hugo Poirier a vécu une enfance marquée par des difficultés scolaires. Il a été de la première cohorte à entrer à l’école secondaire Vanguard mise sur pied par Denise Mayano. Et il a obtenu son diplôme d’études secondaires — en cinq ans, comme tout le monde. « Je reste un dysorthographique, dit-il. Mais j’ai une adjointe qui corrige mes lettres et la confiance en moi qu’il faut pour rire de mes fautes. Je fais ma vie. » Aujourd’hui père de famille, il est membre du conseil d’administration de Félix-Antoine.

Tous ces soins et cette préoccupation seraient inutiles sans le dernier ingrédient : la prise en considération réelle des besoins pratiques des élèves. « Ces gens-là ont des emplois, des logements, des enfants, dit Denise Mayano. Et des blessures. Si on n’en tient pas compte, rien n’est possible. » Les cours ont lieu le jour ou le soir, selon les disponibilités de chacun (les profs aussi ont des emplois ailleurs !), les devoirs peuvent être donnés et rendus par Internet. Il y a une laveuse et une sécheuse dans la cuisine. Et des fruits, des légumes, du pain, du lait dans le frigo. Le jour de mon passage, il y avait même une grosse soupe-repas pour tout le monde, fricotée par madame la directrice elle-même.

« Cette femme est un patrimoine national, une véritable richesse naturelle. Moi, je l’appelle Denise Miracle, dit Colette Dufresne Tassé. Elle rescape de jeunes adultes intelligents et capables qui, sans elle, deviendraient peut-être des déchets de la société. » Son secret, selon son ancienne directrice de thèse : « Elle comprend très bien les difficultés des élèves, n’a pas d’idées préconçues et pas de méthode universelle. Elle révise son diagnostic et ses méthodes à mesure que l’élève évolue. Elle voit la personne dans son ensemble. »

Les élèves de Félix-Antoine n’ont jamais cadrénulle part. Leur école non plus n’entre dans aucune case. C’est un établissement privé offrant un enseignement secondaire général aux adultes ayant de graves troubles d’apprentissage. Un segment de la population dont le ministère de l’Éducation commence tout juste à reconnaître les besoins. L’école n’a eu son premier permis d’enseignement qu’en 2004 (une grande victoire, qui a nécessité des années de travail, de démarches). Mais toujours pas de financement. Car l’éducation des adultes n’est financée que par le truchement des commissions scolaires, ce qui exclut Félix-Antoine, établissement privé.

En 2000-2001, 17 951 élèves québécois ont quitté l’école secondaire sans diplôme, soit plus de gens qu’il n’en faut pour peupler Gaspé ou Mont-Laurier. Et, selon le Ministère, seulement le tiers des élèves qui passent à l’éducation des adultes y décrochent un diplôme, quel qu’il soit. « Aux adultes, on est 30 par classe, dit Violaine Casimir. Si tu as besoin d’explications, tu mets ton nom au bas de la liste. Parfois, il faut une semaine pour que ton tour arrive. Je n’avais pas une chance. » Sans compter que selon les règlements, très stricts, tout élève qui s’absente plus de trois fois est exclu d’office. Pas génial quand on a des enfants ou qu’on travaille alternativement de jour, de soir et de nuit…

« Des écoles Félix-Antoine, il en faudrait des dizaines au Québec seulement », dit Martin Beaulieu, le complice de Denise Mayano.

L’école vivotait depuis des années grâce aux dons ponctuels de quelques fondations. Mais en 2007, il n’y a rien, sinon quelques dons privés. L’école ne pourra payer son loyer des prochains mois qu’à l’aide de l’argent recueilli lors d’une gigantesque vente-débarras organisée par ses élèves. Qui aidera l’école Félix-Antoine ?

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