L’école de l’espoir

À Mostar, en Bosnie-Herzégovine, le Collège du monde uni bouscule les mentalités en intégrant Serbes, Croates et Bosniaques dans les mêmes classes. Une expérience unique dans un pays où les divisions et les préjugés sont toujours forts.

Photo : Francis Plourde

Dans une classe du Vieux Gymnase, un bâtiment historique de Mostar, une conseillère pédagogique donne quelques trucs à une cinquantaine d’élèves réunis pour choisir l’université où ils souhaitent aller. « Le plus important, c’est que vous optiez pour un endroit que vous aimez, où vous vous sentirez bien », explique-t-elle dans un anglais teinté d’un ac-cent d’Europe de l’Est.

La scène pourrait se dérouler dans un cégep de Montréal ou une high school de Vancouver. Elle serait alors banale. Mais elle est unique en Bosnie-Herzégovine : des jeunes d’origines bosniaque, croate et serbe sont assis côte à côte, suivent les mêmes cours et se lient même d’amitié.

Bienvenue au Collège du monde uni, un établissement qui œuvre à la résolution de conflits. Pour Dzenan Hakalovic, professeur d’histoire de 26 ans, c’est une « oasis dans le désert ». Pour Katarina Kosmina, élève de 17 ans venue de Belgrade, c’est « ici qu’on perd ses préjugés ». Et pour bien des habitants de Mostar, comme Miran, 31 ans, c’est une bonne expérience pour les jeunes, afin qu’ils puissent mieux se connaître. « Et puis… ça nous donne un peu d’espoir », conclut-il.

Dans une Bosnie-Herzégovine divisée en deux – République serbe et Fédération croato-musulmane – depuis qu’elle a été secouée, de 1992 à 1995, par une guerre opposant Serbes orthodoxes, Bosniaques musulmans et Croates catholiques, le Collège du monde uni fait figure d’exception. Ailleurs au pays, les élèves d’origines diverses vont chacun dans leur école, suivent leurs propres programmes et apprennent une histoire différente. À certains endroits, deux écoles sont situées dans le même bâtiment, mais les jeunes de chaque groupe ethnique ont des horaires distincts et, parfois, leur propre porte d’entrée. C’est ce qu’on appelle « deux écoles sous un même toit ». C’est d’ailleurs le cas du Vieux Gymnase, qui, en plus d’abriter le Collège, loge deux autres écoles de niveau préuniversitaire, l’une croate, l’autre bosniaque.

La situation est telle que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a fait de l’éducation en Bosnie-Herzégovine son cheval de bataille depuis 2002. Selon cet organisme, le système d’éducation actuel est un des principaux obstacles à l’avenir du pays.

Le Vieux Gymnase est situé là où, à Mostar, se trouvait la ligne de front entre Croates et Musulmans pendant la guerre. Lors de mon passage, on venait d’y refaire la peinture – des teintes vives de jaune et d’orange – pour qu’il re-trouve son lustre d’antan. L’édifice détonne dans ce no man’s land où les bâtiments bombardés et incendiés pendant le conflit n’ont pas été reconstruits. « Ça aurait été inacceptable, politiquement, de nous installer ailleurs que dans ce quar-tier qui a acquis une valeur symbolique », explique avec conviction le directeur du collège, Paul Regan, un Britannique de 58 ans d’un naturel calme.

Il se rappelle son arrivée à la tête du Collège, en 2006, quelques mois avant son ouverture : « Personne ne savait, à cette époque, si des jeunes voudraient venir étudier ici. » Aujourd’hui, le Collège compte 200 élèves : 105 de la Bosnie-Herzégovine et 95 venus de l’étranger. Le processus de sélection est rigoureux, et les candidatures affluent.

Le programme préuniversitaire de deux ans se donne en anglais, à l’exception des cours de langues, pour lesquels les élèves sont séparés afin d’approfondir leur connaissance de leur langue maternelle. Le Collège respecte les normes du baccalauréat international. Ainsi, après leur séjour à Mostar, les élèves peuvent s’inscrire à l’université partout en Amérique du Nord ou en Europe. Ils peuvent même obtenir des bourses universitaires pour financer leurs études !

Mais c’est aussi l’aspect politique qui attire élèves et professeurs au Collège. « Pour les jeunes de la région, le fré-quenter, c’est affirmer qu’ils sont en faveur de l’unification du système scolaire dans tout le pays », explique Paul Regan.

Car les divisions et les préjugés sont toujours forts. Avant son arrivée au Collège, Katarina Kosmina, originaire de Belgrade, a eu droit à des avertissements de la part d’amis et de proches soucieux de sa sécurité : « Ils étaient inquiets pour moi. Ils me recommandaient de ne pas parler serbe, parce que ça allait offenser les gens. Finalement, ça ne pose pas de problème. » À Mostar, elle s’est liée d’amitié avec Ana Puhac, Croate d’origine. Elles sont la preuve vivante du succès du Collège. « J’ai même commencé à apprendre l’albanais, malgré les tensions entre la Serbie et le Kosovo », explique Katarina. Sa copine Ana renchérit, enthousiaste : « C’est assez provocateur, aussi ! »

Pour les professeurs également, travailler au Collège se révèle une expérience surprenante. « On a plusieurs couples mixtes parmi les élèves, un peu trop, même… », souligne, le sourire aux lèvres, Tanja Cvoro, professeure de serbe. « C’est normal, ils vivent ensemble pendant deux ans, ils sont tout le temps ensemble. » Elle-même a noué une amitié avec les professeures de bosniaque et de croate.

Le climat de confiance qui règne au Collège ne s’est toutefois pas instauré sans heurts. Au cours de la première se-maine de cours, en 2006, des élèves croates dont les dortoirs étaient situés dans la partie musulmane de la ville avaient demandé à déménager dans la résidence de la partie croate de Mostar. Demande qui a été refusée. « Aujourd’hui, une telle requête serait impensable », dit Paul Regan.

Après deux ans d’existence du Collège, élèves et professeurs s’engagent de plus en plus dans leur collectivité. À l’école, des affiches faisant la promotion de la Semaine des droits de l’homme tapissent les murs. Le thème : « Bâtissons des ponts, pas des murs. » On présente des pièces de théâtre, diffuse des films et organise des discussions sur divers sujets, comme la tolérance, la diversité, la résolution de conflits…

Plus tôt dans l’année, le Collège a aussi tenu sa Semaine des Balkans, pendant laquelle les élèves ont pu faire parta-ger leur culture, leur histoire, et parler de la guerre civile qui les a touchés. Une première pour une école de la région ! « Il y en a qui trouvent qu’on ne s’intéresse pas assez à certains pans de leur histoire, mais il faut offrir une vue d’ensemble », souligne Dzenan Hakalovic.
Le Collège n’échappe quand même pas aux divisions politiques du pays. Une dizaine de jours avant ma visite, une partie de soccer a opposé les deux équipes de la ville de Mostar, l’une croate, l’autre musulmane. Les cours au Vieux Gymnase ont dû être interrompus en raison des risques d’altercations.

Même si le Collège a su démontrer que Serbes, Bosniaques et Croates peuvent étudier ensemble, son avenir n’est pas assuré. «On a constamment des problèmes de financement », soupire le directeur. Deux années d’études au Collège coûtent un peu plus de 30 000 dollars pour l’hébergement, l’administration, les cours et le matériel. Ces frais sont principalement assumés par le réseau international des Collèges du monde uni, qui comprend 12 établissements dans divers pays. Les coûts d’exploitation de l’école sont financés entre autres par l’État norvégien – qui appuie l’entreprise depuis le début et croit en la capacité du Collège de servir de modèle pour une réforme de l’enseignement au pays – et par la fondation mise sur pied par le groupe sidérurgique mondial ArcelorMittal. Les autorités publiques du pays fournissent les locaux et paient les salaires des professeurs bosniaques, qui sont là de manière permanente. Un apport qui ne repré-sente qu’une fraction des coûts de fonctionnement.

Pour le moment, la direction a trouvé du financement pour 40 nouveaux élèves en septembre. Elle peine toutefois à mettre sur pied une méthode de financement à long terme. À cette mention, Paul Regan réfléchit quelques secondes, puis précise : « Cette école a déjà fait beaucoup pour la collectivité de Mostar et pour la Bosnie-Herzégovine. Et on a encore beaucoup à apporter, ça, c’est certain. »