L’école de tous les dieux

En 2008, tous les élèves du Québec plongeront dans le monde des kirpans, du voile et de la torah dans le cadre d’un programme révolutionnaire déjà testé discrètement dans quelques classes. L’actualité a eu accès à l’une d’elles…

L’école Saint-Jean-Baptiste, dans la Haute-Ville de Québec, n’entretient plus que des relations de bon voisinage avec la religion catholique. La petite école primaire publique de la rue Saint-Jean loge toujours en face de l’église de la paroisse, un des joyaux du patrimoine religieux du Québec. Mais dans les classes, on ne parle plus seulement de Jésus: Mahomet, Bouddha et Guru Nanak, le fondateur du sikhisme, sont aussi à l’étude. Car derrière les murs de briques, dans la plus grande discrétion, des enseignants testent depuis septembre dernier un programme révolutionnaire, qui va bouleverser tout ce qui s’enseigne depuis 400 ans au Québec en matière de religion!

La rentrée 2008 fera date dans l’histoire du Québec: pour la première fois, l’école québécoise deviendra officiellement laïque, et n’offrira plus aucun enseignement confessionnel. Un nouveau programme, intitulé «Éthique et culture religieuse», sera toutefois obligatoire pour tous, de la première année du primaire à la dernière du secondaire.

L’objectif est ambitieux: éveiller les élèves à la diversité des religions, sans leur en enseigner les préceptes, tout en les incitant à se questionner sur eux-mêmes et les autres. Beau défi! Mais c’est aussi un compromis, qui permet de ne pas évacuer complètement la religion de l’école… Et qui n’est pas sans toucher de multiples sensibilités.

Depuis septembre 2006, huit écoles du Québec — cinq du primaire, dont une école privée juive de Montréal, et trois du secondaire — testent une première ébauche du cours. Pour éviter des remous comme ceux suscités, à la fin des années 1990, par le débat sur la déconfessionnalisation des écoles, le ministère de l’Éducation travaille dans l’ombre. On ne connaît encore que les grandes lignes du programme. Le Ministère refuse d’expliquer dans le détail comment on a choisi les religions à l’étude, encore moins de révéler ce qu’on en dira. Ou même de divulguer la liste des écoles qui l’expérimentent. Mais comme le hasard veut que mon fils soit inscrit dans l’une d’elles, maman la journaliste a réussi à en savoir plus!

Le jour de la rentrée, quand Lyse-Diane Laflamme, directrice de l’école Saint-Jean-Baptiste, a annoncé à tous les parents, classe après classe, la fin des cours de morale et de l’enseignement confessionnel, personne n’a protesté. Bon débarras, a-t-on entendu çà et là. Dans cet établissement fréquenté majoritairement par des enfants québécois de souche, et aux parents plutôt de gauche, la catéchèse n’avait déjà plus guère la cote: l’an passé, 80% des quelque 220 élèves étaient inscrits aux cours de morale, offerts comme option à la place de l’enseignement de la foi depuis la déconfessionnalisation du système scolaire, en 2000 — une proportion inverse de celle qui existe dans l’ensemble du Québec.

Après un trimestre, parents et élèves semblent emballés. «En équipe, dit Bérangère, 10 ans, on a raconté l’histoire d’Abraham avec sa femme Sarah et la servante Agar, dont il a eu un fils parce que ça ne marchait pas avec sa femme, puis sa fuite en Égypte à cause de la famine.» D’autres élèves ont planché sur Mahomet, Jésus et Bouddha. Des pays lointains, des drames, des pouvoirs surnaturels… tous les ingrédients d’une bonne histoire sont réunis, et ça plaît aux enfants.

Le volet «éthique» du nouveau programme vise à susciter des réflexions sur ce qu’il serait préférable de faire dans une situation donnée, par rapport à soi et aux autres. Sa première leçon d’éthique, Sophie Daigle, enseignante de 4e année, l’a faite lors d’une visite à la ferme, quand un élève a trouvé un mulot abandonné. Valait-il mieux le laisser là, sachant qu’il allait mourir, ou le ramener à l’école? Les enfants ont décidé qu’ils le garderaient à l’école après l’avoir laissé une fin de semaine chez celui qui l’avait trouvé… où il est mort au bout d’une journée. Dure leçon pour beaucoup.

Les volets «éthique» et «culture religieuse» se rejoignent parfois. Dans l’un et l’autre, on part du quotidien et du concret pour aborder, au fil des ans, des notions plus complexes. Ainsi, les petits de 1re année ont commencé par s’occuper d’une lapine, pour comprendre les responsabilités à l’égard d’un être vivant. Puis, Julie Saint-Pierre, leur enseignante, leur a demandé d’apporter à l’école un objet associé à leur naissance. «Le lendemain, j’avais des textes écrits par les parents et des photos de bébé de plus de la moitié des enfants!» dit-elle. Juste avant Noël, elle leur a raconté la naissance de Jésus, dont de nombreux élèves n’avaient jamais entendu parler. Plus tard, ce sera le tour d’autres prophètes et fêtes religieuses.

En 3e et 4 e année, les enfants ont d’abord apporté des objets de culte trouvés dans leur environnement. Cierges de baptême, robes de mariée, statuettes de Bouddha, chapelets musulmans leur ont permis de constater que le religieux laisse des traces dans leur culture. C’est à cette occasion que Mehdi Rehibi, neuf ans, est sorti de sa réserve pour parler de l’islam à ses copains. Ses parents, musulmans, ne lui ont donné aucune éducation religieuse, préférant le laisser choisir quand il sera plus âgé. «J’espère qu’il ne va pas risquer d’être ostracisé si un 11 septembre se reproduit», dit sa mère, Géraldine Dahoumane. Cette libraire, qui en a déjà entendu des vertes et des pas mûres à propos de sa religion, aurait préféré un cours de philosophie. Son conjoint, Slim Rehibi, se dit ravi qu’on parle enfin de religion de manière positive, hors du contexte des guerres, des intégristes et des attentats.

Dans sa classe de 4e année, Sophie Daigle a installé sept panneaux correspondant à chacune des religions au programme: christianisme, islamisme, judaïsme, bouddhisme, hindouisme, sikhisme et spiritualités autochtones. Plus un, pour les «autres», que certains enfants pourraient connaître ou qui auraient éveillé leur curiosité. Le choix et l’importance de chaque religion au programme est censé, selon le Ministère, refléter la diversité culturelle du Québec et respecter ses fondements historiques. «On part de ce que les enfants connaissent, puis on va à la découverte du reste. C’est une approche d’exploration, pas un apprentissage systématique avec des choses à mémoriser», raconte l’enseignante.

Pour chaque religion, elle a inscrit ce que les élèves en savaient. Après quoi, ceux-ci ont cherché les équivalences. Y a-t-il une bible pour les juifs? Un symbole du genre de la croix pour les musulmans? En fouillant dans des livres, puis en bricolant, les enfants ont dessiné ou fabriqué les objets manquants: une torah (faite avec des rouleaux d’essuie-tout), une amulette en argile, des tables de la Loi (en polystyrène)…

Pierre Boucher et Julie Frève, croyants mais non pratiquants, voient d’un très bon œil cette occasion d’enseigner la diversité et le respect des autres à Charlotte, en 4e année, et à Victor, en 2e. «Ça va aussi les outiller pour mieux démêler les religions des sectes et leur donner un regard plus critique sur le monde», disent-ils.

Au programme de la 6e année: les religions dans le monde, le message des prophètes, les pratiques alimentaires et vestimentaires. Les élèves approfondiront le contenu plus tard, puisque le programme se poursuivra jusqu’à la fin du secondaire.

Alice Guéricolas-Gagné, 11 ans, n’en est pas revenue de l’ignorance de certains de ses copains. «Plusieurs n’avaient jamais entendu parler du ramadan», dit-elle. Elle est ravie d’être débarrassée d’un cours de morale où elle s’ennuyait ferme. «Là, on a plein d’occasions de se déniaiser et de s’ouvrir à d’autres cultures.» Son amie Cécile Gagnon m’explique que la religion, c’est important dans la marche du monde, qu’on y croie ou non. «Je ne savais pas que l’islam, le judaïsme et le christianisme avaient autant en commun. Et j’ai été sidérée que tant de gens dans le monde croient à la réincarnation!»

Depuis septembre, les enseignants aussi ont travaillé dur. Cinq journées de formation avec six experts envoyés par le Ministère, qui leur ont laissé une grosse boîte de livres. Ils ont en outre navigué dans Internet, fouillé dans les bibliothèques… «Ça change aussi nos propres perceptions et on se rend mieux compte de toute l’étendue des préjugés», constate Julie Saint-Pierre, que la formation a fait changer d’avis sur la décision de la Cour suprême à propos du kirpan à l’école. «Le grand but du programme, c’est d’apprendre aux gens à mieux vivre ensemble», souligne la directrice Lyse-Diane Laflamme, persuadée qu’il conduira les générations futures à une plus grande tolérance.

Roger Delisle, responsable des 45 écoles primaires de la commission scolaire de la Capitale, est également convaincu du bien-fondé du nouveau cours. Mais aussi de l’énorme défi qu’il représente. «À l’école Saint-Jean-Baptiste, toute l’équipe est très motivée et a bénéficié de beaucoup de soutien. Le milieu était aussi très réceptif, explique-t-il. Ailleurs, ce sera plus difficile, car les écoles auront moins de temps et de moyens pour s’y préparer.» La première version du programme devrait être approuvée cet été par le ministre de l’Éducation, Jean-Marc Fournier. Les 23 000 enseignants du primaire et les 2 400 spécialistes qui donneront le cours au secondaire auront ensuite un an pour se familiariser avec le contenu.

«Dans le milieu scolaire, le programme va se heurter à beaucoup d’intolérance, autant chez les enseignants que de la part des parents», croit Roger Delisle, qui voit déjà des réactions. Pour le ministre Fournier, la soif de comprendre est telle qu’elle vaincra les obstacles. «Bien sûr, il y aura des ajustements. Mais on ne laissera pas les gens qui sont contre le dialogue imposer leurs vues», affirme-t-il. D’ici quelques années, ce seront peut-être les petits Québécois qui expliqueront le mieux l’accommodement raisonnable à leurs parents…