L’école du large

En apprivoisant le Saint-Laurent, des jeunes sans emploi reprennent la barre de leur vie. Bienvenue à bord du voilier-école d’ÉcoMaris.

À bord du voilier-école d'ÉcoMaris, sur le fleuve Saint-Laurent (Photo: Caroline Hayeur)
À bord du voilier-école d’ÉcoMaris, sur le fleuve Saint-Laurent (Photo: Caroline Hayeur)

À cheval sur le mât de beaupré, Jonathan Laflamme s’apprête à ferler le foc. Le soleil décline, le vent claque, le froid brûle joues et doigts en cette fin d’avril, mais l’apprenti marin de 23 ans reste concentré sur sa tâche: plier la voile d’avant et la sécuriser en l’attachant avec des garcettes (petites cordes). Nous sommes à bord du voilier-école d’ÉcoMaris, sur le Saint-Laurent, entre Rimouski et Havre Colombier. Le ketch de 26 m file vers la Côte-Nord à quatre nœuds, avec un vent de travers. Devant lui sur le beaupré, Ariane Tessier-Moreau, première officière, 32 ans, guide le stagiaire. La manœuvre est périlleuse: tous deux portent un harnais de sécurité, et un filet protecteur les sépare du fleuve, glacial en cette période de l’année.

«J’ai tellement aimé ça que je dormirais dans le filet: ça me ferait un hamac!» crâne Jonathan, regard brillant. Emmitouflé dans son imper jaune, il s’enorgueillit de son expérience auprès de ses coéquipiers. «C’est un travail difficile, reconnaît Ariane. Il fait froid et on manœuvre à mains nues pour mieux sentir ce qu’on fait.» Jonathan est l’un des 12 participants (8 gars, 4 filles) du programme de réinsertion sociale Sextant, qui permet à des jeunes de 18 à 35 ans de reprendre la barre de leur vie tout en s’initiant aux métiers de la mer. «Pour moi, c’est un nouveau début», me confiera le jeune homme, qui a vécu bien d’autres remous, entre familles d’accueil et séjours dans les rues de Montréal.

C’est le marin et éducateur Simon Paquin, 41 ans, qui a fondé ÉcoMaris en 2006. «Une entreprise d’économie sociale qui vise à redonner l’accès au fleuve aux Québécois», dit-il, tignasse en bataille et yeux bleu océan. Financé par Emploi Québec, le programme Sextant est la principale activité du voilier-école, qui a accueilli 87 jeunes sans emploi depuis son lancement, en 2013. Tous s’engagent pour deux semaines de navigation (au départ de Sorel-Tracy, Québec ou Rimouski) et trois jours d’atelier de préparation. Comprenant un «plan d’action en employabilité» réalisé par leur centre local d’emploi, le programme s’inscrit dans la Stratégie maritime du Québec — qui vise à encourager les jeunes à opter pour ce secteur en manque de main-d’œuvre qualifiée. Selon le ministre délégué aux Affaires maritimes, Jean D’Amour, le Québec aura besoin de 2 500 nouveaux travailleurs dans les trois prochaines années, à tous les échelons de l’industrie.

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      Les moussaillons accueillis à bord sont loin d’être taillés dans le même moule. Certains n’ont pas terminé leur 5e secondaire, d’autres sont hyperdiplômés, d’autres encore viennent de familles dysfonctionnelles, ont des troubles anxieux, sont en réorientation après un épisode d’épuisement professionnel… Bref: les chicanes sont inévitables. «Mais sur un bateau, impossible de garder ses réflexes terriens, de couper la communication ou d’exclure les gens de nos vies», dit Ariane Tessier-Moreau. Une harmonie finit donc toujours par s’installer.

      Le soleil entre à flots dans le carré (pièce centrale du voilier), à travers un puits de lumière. La vie à bord n’a toutefois rien d’une croisière de luxe. Allergiques à la promiscuité s’abstenir! Les stagiaires dorment dans d’étroites couchettes superposées, disposées de part et d’autre du carré. Ce soir, le bateau est à l’ancre, dodelinant dans la baie paisible de Havre Colombier. Des insom­niaques fument sur le pont, allumé par les étoiles.

      Le matin, un pas suffit pour passer du lit à la table pour déjeuner. Embrumés de sommeil, certains ont du mal à ouvrir les yeux, mais on peut compter sur Patrick Phaneuf, 28 ans, pour pimenter l’ambiance. Bouille joviale et blagues en rafale, c’est le boute-en-train de la cohorte qui m’accueille. «Je n’aurais jamais pensé travailler sur un bateau», dit ce costaud aux yeux bleus coquins, survivant d’une enfance douloureuse, qui a vécu en banlieue puis dans une ferme. «Mais je crois que c’est ma vocation!» Vocabulaire marin, lecture des cartes, fabrication des nœuds, utilisation du compas, de la boussole… tout l’intéresse. «Le métier de marin ne finit jamais : on apprend tout le temps.» Y compris à préparer des repas santé pour 20 personnes, en équipe de deux, dans une cuisine exiguë où le mal de mer rôde.

      Le gros du travail se déroule au grand air, à la force des bras. Tous ne deviendront pas matelots ou capitaines, mais se forgent des compétences qui leur seront utiles sur terre: travail d’équipe, sens des responsabilités, gestion du stress… Les périls de la vie en mer font aussi grimper l’adrénaline. «On a parfois l’impression que ces jeunes sont paresseux, parce qu’ils n’ont jamais été stimulés, dit Simon Paquin. Mais ils aiment ça, forcer, avoir des défis, avoir peur: en devant faire face aux éléments plus puissants qu’eux, ils se sentent en vie.»

      Cet après-midi, les stagiaires se succèdent à la barre du navire, sous l’œil bienveillant du capitaine, Lancelot Tremblay, belle gueule burinée de 56 ans. «Au début, ils croient tous en être incapables, mais je les encourage à se faire confiance et ils y arrivent», dit-il de sa voix douce. Comme d’autres membres de l’équipage, le capitaine tient aussi lieu de figure paternelle pour bien des stagiaires qui n’en ont jamais eu. Joues rosies par le froid et la fierté, Geneviève, 23 ans, tient la roue comme une pro. «J’en ai toujours rêvé!» lance-t-elle. «Être à la barre m’a donné un vrai sentiment de maîtrise de soi, dit Nicolas, 21 ans. C’est la première fois que j’ai eu les commandes de quelque chose.»

      De Sorel à Rimouski en passant par Tadoussac, le parc national du Bic, la rivière Saint-Maurice… pas facile de redescendre sur terre après une telle aventure. «Pour qu’ils ne tombent pas à l’eau après le stage, on les accompagne pen­dant au moins un an», dit Mariano Lopez, intervenant psy­chosocial et responsable de la formation. Environ la moitié des stagiaires sont attirés par un emploi dans le domaine maritime, et le quart persévèrent. Samuel (prénom modifié à sa demande), 26 ans, est de ceux-là. Il a suivi une formation de trois semaines en mesures d’urgence à l’Institut maritime du Québec, s’est inscrit au syndicat des marins et s’est embarqué sur un navire commercial. «En découvrant de nouveaux horizons, je me suis découvert moi-même.» Bon vent!

      TQcBP

      Quand la navigation sur le fleuve Saint-Laurent à bord d’un voilier-école ravive les rêves de jeunes sans emploi et à risque de décrochage… Ne manquez pas l’émission Banc public, diffusée le 13 décembre à 21 h sur les ondes de Télé-Québec. Guylaine Tremblay en discute avec Simon Paquin, fondateur d’ÉcoMaris.