L’école qui répare les cerveaux

Enfant, Barbara Arrowsmith était étiquetée déficiente mentale. Elle a pourtant surmonté ses difficultés et étudié à l’université. Aujourd’hui, elle dirige une école qui rafistole les cerveaux asymétriques.

Pendant une semaine, Kelly MacDonald a fait des « a » avec son fils Frasier, 10 ans. Des « a » en couleur, en noir et blanc, en carton, en biscuits, en pâte à modeler, en gâteaux, en pièces de Lego. « À la fin de la semaine, raconte- t-elle, je lui ai demandé de tracer un “a” sur une feuille. Il n’en a pas été capable. »

Frasier était pourtant un petit garçon allumé, joyeux, sociable et très intelligent. Mais, en 2 e année, il ne savait toujours pas lire et se révélait incapable de dire si cinq était plus grand ou plus petit que sept.

Paniquée, Kelly MacDonald, enseignante de profession, a fait passer des tests à son rejeton. Résultats : intelligence normale, mais troubles d’apprentissage importants. « J’ai trouvé toutes sortes d’écoles qui me proposaient de lui accorder plus de temps. Ou qui voulaient lui apprendre à compenser ses faiblesses, dit-elle. Mais personne ne parlait de l’aider vraiment. Puis, j’ai découvert l’école Arrowsmith. »

C’était en 2005. Pendant les trois années qui ont suivi, Frasier a suivi le programme très peu orthodoxe de cette école pas comme les autres. Au menu : seulement deux cours par jour, un de mathématiques et un d’anglais. Et six heures d’exercices conçus par Barbara Arrowsmith Young. Depuis, Frasier a rattrapé tout son retard. Il sait lire, écrire, compter comme un jeune de son âge et réintégrera l’école ordinaire l’an prochain.

Miracle ? Charlatanisme ? Ni l’un ni l’autre. Mais une méthode qui met à contribution la « neuroplasticité », cette faculté encore peu connue qu’aurait le cerveau de se remodeler tout seul. Mise au point par Barbara Arrowsmith Young avec l’espoir fou de se sauver elle-même, cette méthode aide maintenant des milliers d’enfants un peu partout en Amérique du Nord.

Barbara Arrowsmith Young, belle Torontoise de 57 ans, est née avec un cerveau « asymétrique » : elle avait du mal à parler, ne parvenait pas à se repérer dans l’espace, éprouvait beaucoup de difficulté à lire et encore davantage à se concentrer. Elle était incapable de comprendre les liens et les relations. Des mots comme « sur », « dans » ou « pour » n’avaient aucun sens pour elle. Elle ne faisait pas la distinction entre les expressions « la sœur de ma mère » et « la mère de ma sœur ». Et elle ne savait toujours pas lire l’heure à 27 ans. « J’avais l’impres-sion de vivre dans un océan de barbe à papa, dit-elle. Un truc collant et opaque qui m’empêchait de comprendre le monde. »

Étiquetée « déficiente mentale » (« Les troubles d’apprentissage étaient peu connus à l’époque », dit-elle), elle réussit pourtant à terminer son secondaire. Son secret : elle lit tout 20 fois et apprend tout par cœur. Malgré les obstacles, elle poursuit ses études en éducation, au bac, puis à la maîtrise, où elle s’intéresse, bien sûr, aux enfants qui éprouvent des difficultés d’apprentissage. « J’ai eu des problèmes pendant toute ma scolarité, dit-elle. Mais à la maîtrise, je me suis heurtée à un mur. Je travaillais 20 heures par jour rien que pour rester à flot. J’avais atteint la limite de mes capacités. »

La vie de Barbara Arrowsmith Young a changé grâce à deux textes qu’elle a découverts à quelques mois d’intervalle. Le premier était le journal d’un pauvre soldat russe de la Première Guerre mondiale qui a vécu plus de 30 ans après qu’un éclat d’obus eut détruit une partie importante de son cerveau. Imperméable à la logique, incapable de se repérer dans l’espace ou de distinguer la droite de la gauche, capable d’écrire mais pas de lire, Lyova Zezetsky présentait exactement les mêmes symptômes qu’elle ! « Ça m’a permis de comprendre que tous mes problèmes étaient causés par une défectuosité du gyrus angulaire, une région précise de mon cerveau », dit-elle.

Le second était un article scientifique de Mark Rosenzweig, chercheur de l’Université de Californie à Berkeley, qui établissait que le cerveau des rats se remodelait lorsque ces derniers étaient placés dans des milieux stimulants intellectuellement. À la dissection, on a pu observer que le cerveau des rats stimulés était plus lourd, mieux irrigué et plus riche en connexions neuronales et en neurotransmetteurs que celui des rats du groupe témoin. « Bref, dit-elle, Rosenzweig montrait que le cerveau n’est pas construit une fois pour toutes, qu’on peut le modifier. »

Barbara Arrowsmith Young a donc décidé d’essayer de se « réparer » en inventant des exercices qui pourraient peut-être renforcer les parties déficientes de son cerveau. Incapable de lire l’heure, elle a dessiné sur des fiches des centaines d’horloges indiquant des heures différentes et a demandé à quelqu’un d’inscrire l’heure au verso. « J’ai passé des mois à essayer de lire les horloges, puis à vérifier mes réponses », raconte-t-elle.

Son but n’était pas d’apprendre à lire l’heure, mais de stimuler la partie du cerveau qui permet de saisir les liens et les relations. Comme le joueur de hockey qui lève des poids, non pour devenir haltérophile, mais pour renforcer sa musculature et réussir de meilleurs lancers.

Ça n’a rien donné pendant des semaines. Puis, peu à peu, elle a commencé à comprendre le rapport entre les deux aiguilles. À lire les horloges de plus en plus rapidement. Elle a alors ajouté une trotteuse, puis une aiguille pour le jour, une pour la semaine, une autre pour le mois… Au bout de plusieurs mois, elle avait inventé des horloges à 10 aiguilles et pouvait lire ce qu’elles indiquaient…

Mais surtout, elle s’est mise à noter d’autres changements. « J’arrivais à comprendre le sens d’un texte après une seule lecture, à faire le lien entre des événements, à me promener en ville sans me perdre. Ça fonctionnait ! » dit-elle, encore émerveillée.

Encouragée, elle a persévéré, a inventé d’autres exercices. Puis, elle est retournée à l’université pour faire sa scolarité de maîtrise, pendant laquelle elle a travaillé avec des élèves dyslexiques. Elle a ensuite commencé à offrir des ateliers à des jeunes qui éprouvaient, eux aussi, des troubles d’apprentissage. Finalement, elle a décidé d’ouvrir son école à Toronto. C’était en 1980.

Cette année, près de 600 élèves étu dient dans une des 24 écoles Arrow- smith, au Canada et aux États-Unis. Sans compter les sept écoles de la Toronto Catholic District School Board, qui offrent depuis une douzaine d’années le pro gramme à l’intention d’élèves aux prises avec de sérieux troubles d’apprentissage. Les enfants admis sont évalués et reçoivent un programme d’exercices sur mesure. Il y a, bien sûr, celui des aiguilles d’une horloge, de même que ceux où les élèves s’appliquent à recon naître et à reproduire des symboles d’une langue étrangère, à interpréter des illustrations, à améliorer leur mémoire auditive. En tout, des dizaines d’exer -cices conçus pour améliorer 19 régions du cerveau.

La méthode Arrowsmith est pourtant loin de faire l’unanimité. Malgré des centaines de témoignages enthousiastes de parents, d’ex-élèves et d’enseignants du Canada et des États-Unis, il lui manque la caution que pourraient apporter des études publiées dans des revues spécialisées reconnues.

Linda Siegel, professeure à la Faculté d’éducation spécialisée de l’Université de la Colombie-Britannique, s’est élevée publiquement contre la méthode et menace de poursuivre la CBC, parce que cette dernière a retiré ses propos critiques d’un documentaire sur les écoles Arrow-smith récemment diffusé. La spécialiste reproche à ces écoles de vendre très cher une méthode d’enseignement aux résultats incertains. Il est vrai que ces établissements privés ne reçoivent aucune subvention et que les droits de scolarité sont très élevés : plus de 18 000 dollars par année. « Bien sûr que c’est cher, trop même. Je n’aurais pas les moyens d’y envoyer mes enfants », dit en soupirant Barbara Arrowsmith Young, qui souhaite que le programme soit offert dans plus d’écoles publiques.

Pour sa part, Patricia O’Campo ne partage pas l’avis de Linda Siegel. Épidémiologiste diplômée de l’Université de Californie à Berkeley et de Johns Hopkins, directrice du Centre for Research on Inner City Health de l’Hôpital St. Michael’s, à Toronto, et professeure aux universités de Toronto et Johns Hopkins, elle n’est pas du genre à tomber dans les griffes de charlatans. C’est pourtant à Barbara Arrowsmith Young qu’elle et son mari, psychiatre et chercheur, ont confié leurs fils Gabriel et Daniel, éprouvant tous les deux — bien que de façon différente — des difficultés d’apprentissage.

« Nous avons pris rendez-vous avec Barbara, raconte-t-elle. Et nous l’avons bombardée de toutes les questions scientifiques possibles. Ses réponses étaient parfaitement satisfaisantes. Il y a plusieurs façons d’apprendre. Et plusieurs façons d’enseigner. »

La neuroplasticité intéresse de plus en plus de spécialistes. Fatalement, les études viendront. Et nous en apprendrons encore davantage sur cette curieuse matière tapie entre nos deux oreilles…