Leçons d’une catastrophe

Plus de gens mourront cette année des conséquences du tabagisme que de celles de la radioactivité. Pourtant, nous avons tous plus peur des secondes que des premières. Nous arrivons mal à admettre que quelque chose de risqué peut être bénéfique. Pourtant… c’est le cas !

L'édito de Carole Beaulieu : Leçons d’une catastrophe
Photo : G. Bull / AP / PC

La vie est un risque. Cette phrase peut sembler simpliste, mais il faudra se la répéter souvent pendant les semaines où le monde tentera de tirer les leçons de la catastrophe japonaise, dont on ignore encore toute l’ampleur au moment où j’écris ces lignes.

L’histoire humaine est faite de décisions que des hommes et des femmes doivent prendre « dans l’à-peu-près », en calculant au mieux leurs chances de succès. Et en assumant les conséquences d’un échec.

Il est facile pour nous de jouer aux gérants d’estrade. Les Japonais n’auraient pas dû construire leurs centrales dans une zone sismique, radote la rumeur matinale. Mais qu’aurions-nous fait de mieux ?

Presque tout ce pays est en zone sismique. Le Japon des années 1950, qui tentait de se relever de la Deuxième Guerre mondiale, devait faire des choix. Privés de carburants fossiles et de potentiel hydroélectrique, déterminés à relancer leur économie, des gouvernements successifs ont opté pour l’énergie qui leur semblait la plus susceptible de répondre à leurs impéra­tifs : nourrir la population, assurer l’avenir. Les Japonais auraient-ils dû se résoudre à la pauvreté ?

Depuis l’entrée en service du premier réacteur, en 1966, le Japon en a ajouté 54 autres, ce qui place le pays au troisième rang des producteurs mondiaux d’énergie nucléaire (derrière les États-Unis et la France). Au cours de ce demi-siècle, le niveau de vie des Japonais est devenu le troisième de la planète. Le risque aura donc été « payant ».

Mais le calcul de risque a connu des ratés au cours des dernières années.

Les accidents se sont multipliés et les dirigeants du géant électrique nippon TEPCO – propriétaire de la centrale de Fukushima – ont régulièrement été accusés de tenter de les camoufler. Le man­que de transparence des autorités a rendu difficile un calcul de risque raisonnable concernant la gestion de certaines installations vieillissantes. Au lieu d’être le chien de garde de l’industrie – laquelle est susceptible de privilégier rentabilité plutôt que sécurité -, le gouvernement japonais a même fait annuler, en 2009, la décision d’un tribunal qui exigeait la fermeture d’une centrale jugée inapte à répondre aux normes de sécurité.

La tragédie déclenchera une sérieuse réflexion au Japon. Mais elle ne risque pas de marquer la fin de l’énergie nucléaire, comme le souhaitent les écologistes. Le drame de Fukushima refroidira pendant un temps l’enthousiasme de quelques pays, comme l’Inde ou la Chine, qui ont chacune des dizaines de centrales sur la planche à dessin. Mais ça ne durera pas. En matière d’énergie, aucune solution ne répond parfaitement aux besoins de survie de millions d’êtres humains. Et les bienfaits offerts par l’énergie nucléaire dépassent encore les risques de son usage.

Or, les faits sont têtus.

C’est un calcul économique, plus que sécuritaire, qui pourrait bien ralentir la progression du nucléaire : son prix augmente aujourd’hui par comparaison à celui des gaz de schiste.

Par ailleurs, la peur de l’irra­diation – à ne pas confondre avec les effets d’une bombe atomique – est légitime, mais démesurée, vu la menace réelle qu’elle pose, et la maîtrise croissante que l’humanité a de cette technologie.

Des phénomènes émotifs et psychologiques bien documentés – une menace invisible, qui touche surtout les enfants, etc. – expliquent cette peur (voir Risque, le magnifique ouvrage de Dan Gardner).

La nature nous montre que pour un être vivant soumis aux risques de son environnement, la réponse la plus pertinente est d’accroître le niveau de complexité de celui-ci. Pas de le réduire. Le recul vers une époque plus « simple » n’est pas une solution aux menaces qui assaillent l’humanité. Seule la complexité en est une. Une complexité aussi bien technologique (des ordinateurs plutôt que des tablettes d’argile) qu’humaine (la collaboration de toutes les nations plutôt que la solitude d’un pays). Le séisme et le tsunami ont fait plus de victimes que l’accident de la centrale. Les coûts de reconstruction sont évalués à plus de 180 milliards. Pour venir en aide aux sinistrés du Japon, il faudra compter sur cette complexité.

 

À LIRE

Le blogue de Valérie Borde

Risque : La science et les politiques de la peur, de Dan Gardner (Logiques)

Risques et complexité, sous la direction de Jean-Louis Nicolet (L’Harmattan)

 

 

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