L’électricien, c’est une fille

La représentativité, c’est tellement fort qu’après avoir vu une fille de ma taille faire des branchements, automatiquement, je me suis dit que je pouvais le faire aussi.

Photo : L'actualité

Faut pas que je le lui demande. Faut que je la laisse travailler. Faut pas que je sois la milliardième personne à lui poser les mêmes questions sur son métier. Mais j’ai du mal à m’en empêcher. Ça a sonné à la porte, l’entrepreneur a dit : « C’est l’électricien », j’ai ouvert et c’était une fille asiatique de 5 pi 2. Oh, mon Dieu ! Mon électricien est une fille ! Et une fille grande comme moi ! Excitation, à son comble.

Je vis pour ce qui détonne. C’est mon métier. Observer. Remarquer. Je le fais par défaut. C’est pour ça que j’aime écrire, c’est pour ça que j’aime blaguer, c’est pour ça que j’aime tweeter. Trouver l’angle. Me poser des questions. 

Normalement, je dois trouver l’élément que personne ne remarque, mais que tout le monde reconnaît. Comme l’énoncerait Arsène Lupin (dans la nouvelle série avec Omar Sy sur Netflix), « vous avez vu, mais vous n’avez pas regardé ». Mon truc à moi, c’est de regarder. Mais quand l’évident se pointe à ma porte, faut que je retienne mon souffle. Faut que je sois consciente que si c’est évident, tout le monde dit la même chose. Et j’essaie de ne pas imposer ça aux gens. Quand tu traînes un accent ou une couleur de peau qui sort de la majorité du pays où tu es, ou un nom de famille pas si facile à écrire, c’est sûr que, toute ta vie, les gens font les mêmes remarques. Posent les mêmes questions. C’est pas grave, il y a aussi une curiosité candide là-dedans, un intérêt pour ce qui est différent. Et c’est souhaitable. C’est s’intéresser à l’autre.

Mais ça peut aussi être lassant. J’en sais quelque chose, je me tiens (en règle générale) dans des loges de bars, de comédie-clubs ou de théâtres en humour. Et je suis une fille. L’humour est un boys club, c’est vrai. Mais la construction, alors là, ça bat l’humour.

N’empêche que la représentativité, c’est fort. J’étais heureuse de voir une de mes semblables travailler dans un métier hors norme. Je n’avais jamais, de toute ma vie, vu une électricienne. Bon, je ne passe pas mon temps à faire câbler ma maison non plus, mais on s’entend que c’est rare.

La représentativité, c’est tellement fort qu’après avoir vu une fille de ma taille faire des branchements, automatiquement, je me suis dit : « Eh ben, ça veut dire que moi aussi, je pourrais faire ça. » Bon, je n’entreprendrai sûrement pas un DEP en électricité. La ministre de la Culture a dit de se réinventer, mais c’est loin de ma tâche, quand même. Sauf que ça montre à quel point c’est important de faire de la place à des modèles différents dans les corps de métier. J’étais contente que ma fille se lève le matin et qu’elle enregistre juste que, si elle veut, plus tard, elle pourra être électricienne. La preuve était dans la cuisine.

Je n’ai pas posé de questions à l’électricienne, je l’ai laissée travailler. Je l’ai laissée avoir le luxe et le privilège de la majorité. Celui de ne pas se faire remarquer pour sa différence, d’être là tout simplement et visible pour sa compétence.  

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Bonjour Léa,

J’ai vécu la même expérience à 10 pouces près. Une technicienne est venue chez-moi pour installer un « router » pour la télé. Elle devait passer un fil d’un bout à l’autre de mon sous-sol, je lui ai proposé de prendre mon escabeau pour passer le fil dans les solives. Non, ça va aller. Elle a passé le fil facilement à bout de bras, elle mesure 6 pieds. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui poser quelques questions sur son métier, faire les raccordements à l’extérieur dans la neige, dans les poteaux, dans le bois, bref elle aime son travail, elle est compétente et elle aussi elle peux inspirer nos enfants garçons ou filles que tout est possible.
Michel Gignac

Je suis de la vieille école, j’ai fait mon Cégep dans les tout débuts (1967-71) et j’ai vu là des filles de mon âge suivre des cours techniques (elles étaient peu nombreuses certes, mais quand même) et qui se débrouillaient aussi bien que les gars, sans être regardées de travers par ces derniers.
Donc, je ne comprends absolument pas cet étonnement dans les regards d’aujourd’hui. Je m’interroge de voir encore aujourd’hui qu’on trouve bizarre que des femmes soient électriciennes, mécaniciennes ou quoi d’autre. Étions-nous plus évolués en 1970 qu’aujourd’hui ? Je crois que oui quand je regarde les réactions actuelles.
N’est-ce pas Renée Claude qui chantait ¨C’est le début d’un temps nouveau¨ dans ces années là ? Moi, j’étais déjà embarqué dedans, ce temps là; j’avais vingt ans. Il serait temps de quitter Mars et de revenir sur terre… on est en 2021 quand même.

« je ne comprends absolument pas cet étonnement dans les regards d’aujourd’hui »

Je suis moi aussi stupéfait qu’on s’étonne de voir une fille électricienne ! Je ne vois pas quel métier serait aujourd’hui inaccessible à une fille par la faute de son sexe (d’ailleurs les femmes sont partout et même surreprésentées dans des métiers jadis monopolisés par les hommes) et ne serais pour ma part pas le moins du monde étonné si une électricienne débarquait chez moi. Ce qui n’arrivera pas puisque j’ai du mal à concevoir qu’on fasse appel à quelqu’un pour tirer quelques fils électriques…

Bonjour Léa,

merci pour ce texte inspirant, j’ai une carrière dans un milieu principalement masculin et ça fait changement de vivre l’expérience »normale » et c’est grâce à cette belle réaction que l’électricienne l’a vécue !

Le problème n’a jamais été la capacité d’exercice mais bien les barrières pour y accéder. Profitons d’une pénurie de main-d’œuvre où maintes barrières tombent. Désapprenons tous et toutes nos préjugés car ils sont, par le fait même, faux. Encourageons les filles et les femmes à faire un vrai choix de carrière. Applaudissons les pour leur persévérance et ne leur manquons pas de respect avec des questions réductrices sur des aspects du métier ou de la profession qu’elles ont choisi et dont tous ceux et celles qui l’exercent font face.

J’ai commencé le métier de charpenterie-menuiserie en 2021 et il y a de plus en plus de femmes dans les corps de métier dit plus masculin. Il y a un groupe sur Facebook qui se nomme : » Les femmes de la construction » et c’est merveilleux de voir les femmes parler de leur job!