L’ennemi numéro un des Chinois

Guéri d’une vilaine fracture du pied, Alexandre Despatie saura-t-il freiner la puissante équipe chinoise ?

Vénérés comme des demi-dieux dans leur pays, les redoutables plongeurs chinois ne craignent qu’un seul mortel sur le tremplin : Alexandre Despatie.

« Les journalistes de Pékin me répètent souvent que je représente le plus grand défi de l’équipe chinoise », raconte l’athlète lavallois, rencontré au bord de la piscine olympique de Montréal. Il n’y a pas un soupçon de prétention dans la voix de Despatie. Simplement l’assurance tranquille d’un athlète qui, à 23 ans, se mesure à l’élite mondiale depuis déjà plus d’une décennie. Et récolte des médailles avec la régularité d’un métronome.

Victime l’hiver dernier d’une fracture du pied lors d’un échauffement au sol, Despatie se présente à l’entrevue avec des béquilles. Pendant qu’à quelques mètres de nous les meilleurs plongeurs de la planète, réunis pour l’étape montréalaise du circuit du Grand Prix de la Fédération internationale de natation (FINA), peaufinent leur préparation en vue des Jeux, le roi canadien du plongeon doit se contenter d’encourager ses coéquipiers. Frustrant, certes. Catastrophique ? Non. « Beaucoup de gens m’ont dit : “Rien n’arrive pour rien.” Je commence à le croire… J’aurai eu deux mois complets pour m’entraîner avant les Jeux. Quand je vais me présenter à Pékin, en août, j’aurai plus envie de gagner que les autres. Je serai probablement plus concentré que si je n’avais pas eu cette blessure. »

Serein, affable et en pleine forme — il n’a jamais cessé ses entraînements au gymnase, malgré sa mésaventure —, Despatie porte fièrement, ce jour-là, le nouveau chandail de l’équipe de plongeon. Sur sa poitrine figurent des caractères chinois, qu’on peut traduire par « Courage, fabriqué au Canada ». Du courage, il en faudra beaucoup pour affronter les plongeurs chinois. Mais il en faudra encore davantage aux compétiteurs chinois, estime Despatie. Car la pression — de la part des amateurs, de l’État, des organisateurs, de l’équipe — sera énorme.

Les Chinois s’attendent à une performance sans faille de leurs spécialistes du tremplin et du haut vol. Nombre d’entre eux jouissent d’un statut comparable à celui des grandes vedettes de hockey au Québec. C’est le cas de Guo Jingjing, plongeuse de 26 ans, double médaillée d’or aux Jeux d’Athènes. Elle a eu droit à un aperçu, l’hiver dernier, de ce qui l’attend si elle commet un faux pas aux Jeux. Bombardée de questions sur sa « contre-performance » lors d’une étape de la Coupe du monde à Pékin (elle n’avait remporté que la médaille d’argent…), elle a été vertement critiquée dans son pays pour la mollesse de ses réponses aux journalistes.

Grand ami de Jingjing et du spécialiste de la tour Wang Feng, Alexandre Despatie a vu l’étau se resserrer autour d’eux lors des étapes de la Coupe du monde. Qu’ils soient à Madrid, Moscou ou Montréal, les plongeurs de ce circuit ont pris l’habitude, ces dernières années, d’aller souper ensemble après le dernier saut. « Pour les Chinois, ce n’est pas simple ; il leur faut demander la permission aux dirigeants de l’équipe », raconte Despatie. Or, en cette année olympique, peu de sorties ont été autorisées. Les athlètes chinois ont plutôt dû observer un couvre-feu et respecter l’interdiction d’accorder des entrevues aux médias étrangers.

La rigueur du système d’entraînement chinois et l’amélioration constante du niveau des meilleurs plongeurs ont poussé Despatie et son entraîneur à prendre une décision douloureuse en mars 2008 : abandonner la tour de 10 m et se concentrer sur le tremplin de 3 m. « Alexandre était le seul athlète d’élite à pratiquer encore les deux sauts en compétition », explique Michel Larouche. Si le saut de 10 m est perçu comme l’épreuve par excellence, le 3 m représente un plus grand défi technique, dit Despatie. « Si je commets une erreur en sautant, c’est plus facile de me rattraper au 10 m qu’au 3 m. »

L’athlète étoile pense déjà à l’après-Pékin — et même à la vie après le plongeon. Son expérience dans le film pour ados À vos marques… Party !, dans lequel il incarnait un plongeur (!), l’a convaincu : il tentera sa chance en tant que comédien. « Je veux être formé et m’entraîner avec les meilleurs, comme je l’ai fait en plongeon. »

En attendant, il veut à tout prix éviter un blues post-olympique, comme celui qu’il a vécu en 2004. En revenant d’Athènes, il s’est accordé un mois et demi de vacances. Il a fait la fête, s’est couché et levé tard, et a négligé sa forme physique. « À l’automne, je me suis heurté à un mur. Je n’arrivais pas à retrouver la motivation, la volonté de dépenser de l’énergie. » Il avait pris 15 livres (7 kilos), au grand dam de son entraîneur. Comment Alexandre allait-il se préparer pour les Championnats du monde, qui se tiendraient à Montréal l’été suivant ? Neuf mois plus tard, en juillet 2005, après une saison en dents de scie, Despatie triomphait devant une foule survoltée au Complexe aquatique de l’île Sainte-Hélène, remportant l’or aux tremplins de 3 m et de 1 m (le 1 m n’est pas une épreuve olympique).

Sa victoire a toutefois été assombrie par le départ fracassant, dans les jours suivants, d’Émilie Heymans, sa coéquipière du club CAMO. Critiquée publiquement par son entraîneur, Michel Larouche, après avoir raté de peu le podium, la jeune femme a décidé de changer d’entraîneur. Ce conflit a eu des répercussions sur tout le club. « Cet épisode a été difficile pour moi, dit Despatie. Ça m’a fait réfléchir à mon avenir. Mais dans ma tête, il n’y a aucun doute : j’ai besoin de Michel. J’étais un enfant quand j’ai commencé avec lui. On a grandi ensemble… »

De caractère passionné, Michel Larouche a aussi vécu durement le départ de sa protégée pour le club de plongeon de Pointe-Claire. « Il m’a fallu deux ans avant de m’en remettre », dit-il.

Très critique du système d’entraînement des plongeurs d’élite au Canada (il rêve d’un centre national d’entraînement, comme aux États-Unis et en Australie), Larouche envisage néanmoins les Jeux de Pékin avec un certain optimisme, du moins au 3 m. « Les Chinois savent qu’Alexandre peut les battre. Quand il se retrouve sur le même tremplin qu’eux, ça les intimide. » Le plongeur Xiang Xu l’avait admis avec franchise lors des Championnats du monde de 2005, à Montréal : « Alexandre est l’ennemi numéro un de l’équipe chinoise. »

Despatie, lui, refuse net de percevoir les autres athlètes comme des ennemis. « Je ne plonge pas contre eux. Je plonge avec eux. C’est un sport individuel, je dois penser à moi. Mes résultats ne dépendent pas des leurs. »