« L’enseignement est une profession anxiogène »

Dans un recueil d’entretiens à paraître ce mardi 24 janvier, Lise Bissonnette se confie à l’historienne Pascale Ryan au sujet de son riche parcours, qui lui a donné un regard particulier sur le monde de l’éducation et du savoir. Extrait.

montage : L’actualité

Avant de s’engager dans une longue carrière en journalisme et en gestion, Lise Bissonnette a étudié les sciences de l’éducation, ce qui l’a fait voyager de son Abitibi natale à Hull, puis à Montréal et à Paris. Dans Lise Bissonnette : Entretiens (Boréal), elle replonge dans ses souvenirs, racontant notamment, et avec moult détails, les étapes de son cheminement scolaire et toutes les prises de conscience qui en ont découlé. Ses réflexions jettent un éclairage intéressant sur la philosophie qui sous-tend les décisions prises, au cours des dernières décennies, pour remodeler la façon d’enseigner aux enfants du Québec. 

Voici un aperçu de ses échanges avec Pascale Ryan, qui la ramène quelques années après la publication du rapport Parent, alors qu’elle entame son parcours universitaire, après avoir fréquenté « l’école normale ».

« L’Institut des sciences pédagogiques de l’Université de Montréal avait été transformé en 1965 en faculté. Cette transformation est-elle accompagnée d’une ouverture aux grands courants pédagogiques de l’heure ?

Encore une déception ! Nous n’étions plus immergés dans les bondieuseries, la dizaine de professeurs était de meilleur niveau, mais la haute voltige que j’étais si certaine de trouver à l’université manquait à l’appel. Le programme était très convenu. Je pouvais enfin approfondir les théories de l’éducation — de Jean-Jacques Rousseau à John Dewey en passant par Jean Piaget ou Célestin Freinet. Mais toute la pédagogie me rebutait après des années de fréquentation stérile. Je m’initiais surtout à l’histoire de l’éducation, offerte en option mineure. Notre professeur, Louis-Philippe Audet, avait écrit l’Histoire de l’enseignement au Québec, un travail de moine qui était alors la référence majeure. Il abordait le sujet en chroniqueur plutôt qu’en historien, il enseignait de façon linéaire, mais j’étais heureuse d’effectuer des travaux sous cet angle, une observation de société, de structures, d’évolutions. En somme, une forme de journalisme où je me trouvais à l’aise. Je ne peux oublier Arlette Joffe, d’origine belge, professeure d’éducation comparée. Je la revois, fumant comme une cheminée, brillamment verbeuse et sans notes, qui livrait une science formidable sur les systèmes européens d’éducation. Elle était très exigeante et il lui arrivait de me morigéner parce que je n’étudiais pas à fond. C’est elle qui a incarné au plus près l’idée que je me faisais des études universitaires.

D’autres professeurs étaient souvent d’anciens religieux issus d’établissements pédagogiques. L’un d’entre eux, Jérôme Poirier, se détachait du lot en militant pour de nouvelles méthodes d’enseignement. Il professait une foi ardente aux théories de pédagogie non directive, nous obligeait à participer à de pénibles exercices de dynamique de groupe qui tournaient parfois au drame, et vouait un culte au célèbre psychologue américain Carl Rogers. Nous devions tous devenir « rogériens », c’est-à-dire aborder l’élève sans lui proposer une science, en démontrant plutôt pour lui une profonde empathie qui le sécuriserait dans sa propre quête autonome du savoir. Nous étions loin de la pédagogie behavioriste autoritaire et mécanique prônée par l’école normale : fini les classes où on vous bourre le crâne et où on corrige les copies en rouge et en bleu, où il y a une note et un classement souvent cruel. Cette révolution était intéressante sans que le sujet arrive à me passionner. Je n’ai jamais été entichée du discours pédagogique, même le plus novateur. J’ai tort en partie, il fallait changer de paradigme. Mais j’étais d’autant moins rogérienne que j’enseignais. Je débarquais à longueur de semaine dans diverses écoles aux classes souvent difficiles, où l’empathie envers trente enfants inconnus, et indisciplinés sans leur titulaire, était une pure vue de l’esprit. Entre l’université et les écoles catholiques encore très autoritaires, je nageais dans les contradictions. Cette expérience m’a tout de même permis de comprendre et d’analyser de façon très critique, plus de trente ans plus tard, le terrible échec du supposé « renouveau pédagogique » adopté par l’État il y a vingt ans, qui a fait du savoir une notion suspecte au sein de l’école québécoise. L’enseignement est une profession anxiogène, je l’ai vécu comme suppléante, puis comme professeure d’anglais langue seconde dans une école secondaire montréalaise en 1967-1968. En cherchant à se transformer en « sciences » de l’éducation, la pédagogie, dont l’assise savante était très faible, n’a cessé de se rassurer et de se nourrir instinctivement en psychologie, un endroit où foisonnent les théories, les meilleures et les pires. Pour que l’école soit un milieu de vie et d’apprentissage plus attrayant, on a privilégié les approches qui imposaient le moins de contraintes possible, qui valorisaient l’enfant en le faisant le « constructeur » de savoirs qu’il pouvait puiser dans son environnement immédiat. Pourquoi s’encombrer l’esprit du nom et de la description des continents quand on peut faire le tour de son propre quartier ? Le « socioconstructivisme » a été proclamé doctrine scolaire de l’État en collaboration avec un milieu universitaire où les gourous se sont taillé une place étonnante en offrant, justement, non pas des réponses, mais des recettes pour vaincre l’anxiété générale. Rien n’est plus désolant, aujourd’hui encore, que de lire les programmes officiels, notamment dans les disciplines culturelles. Malgré les quelques corrections que les échecs ont provoquées, le fouillis intellectuel y règne toujours avec un jargon bien difficile à déloger. Entre Carl Rogers et ce socioconstructivisme bricolé, sans rapport avec le réel, la ligne est directe. Jamais je n’aurais imaginé, en écoutant Jérôme Poirier, que ces spéculations marginales à l’époque allaient si facilement conquérir un ministère, des facultés, des commissions scolaires et des écoles.

Même peu passionnante, ma licence en sciences pédagogiques m’a mise enfin sur une route qui me convenait et qui, tout compte fait, avait une parenté avec le journalisme. J’appréciais mes cours en histoire de l’éducation, en systèmes comparés d’éducation, et je me suis inscrite à des cours de sociologie hors faculté. À l’université, j’ai pu m’inscrire au cours de sociologie 101 donné par Guy Rocher, déjà notoire pour sa participation à la commission Parent, et j’ai fréquenté au surplus, au Collège Sainte-Marie, le cours d’André Grou, autre sociologue réputé à l’époque.

Durant l’été, je devais travailler. Dès ma quinzième année, j’avais été commis à la caisse populaire de Rouyn, au salaire de vingt-cinq dollars par semaine. Mon père en présidait le conseil, c’était bel et bien du népotisme ! J’en garde le meilleur souvenir, ce fut un bel apprentissage en même temps que du plaisir. Tout s’effectuait à la main : inscrire les dépôts, remplir les carnets des déposants, transcrire le tout dans le grand livre, équilibrer les comptes au sou près en fin de journée. J’y ai acquis une excellente disposition pour le calcul mental et une certaine discipline au boulot. En 1967, l’été de l’Expo, j’ai préféré demeurer à Montréal et j’ai pu décrocher un poste de secrétaire à la faculté pour gérer une équipe d’animateurs dispersés en région afin d’initier des enseignants aux méthodes actives. La faculté confiait à des étudiants avancés ou à des professeurs la responsabilité d’aller enseigner ces méthodes partout au Québec. C’est dans mon petit bureau que j’ai croisé Godefroy Cardinal, mon futur compagnon, pour la première fois, une rencontre peu prémonitoire, mais qui est demeurée dans nos annales… »

Lise Bissonnette : Entretiens

Les Éditions du Boréal, 210 p., 27,95 $. En librairie le 24 janvier.

Extrait publié avec la permission de l’éditeur.

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La passation du savoir par l’enseignement, une ancestrale technique qui a fait ses preuves, une technique qui durera infiniment. J’aimerais prospecter une avenue de l’ENSEIGNEMENT jamais tentée, QUE LES PREMIERS DE CLASSE VIENNENT EN AIDE à l’enseignant, que ceux qui n’ont pas compris la matière, se la fassent expliquer par les premiers de classes, et ce dès la première année, on se sait jamais, ça pourrait fonctionner. Une jeunesse qui se rendrait mutuellement utile.

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