L’entraide

« L’entraide, c’est pas forcément un échange réciproque entre deux personnes. C’est une chaîne. On est tous à la fois l’aidé et l’aidant. »

Photo : Andréanne Gauthier

J’ouvre la boîte à lettres. Je vérifie le courrier 12 fois par jour ces temps-ci. Je me souviens qu’il y a longtemps, j’avais un voisin de palier qui faisait ça. Je le voyais sortir et ouvrir la boîte à lettres plusieurs fois au quotidien. Peut-être qu’il se sentait seul. Le facteur est une forme d’espoir pour bien des gens. J’en profite pour saluer Robert, qui travaille à la poste de Saint-Camille, qui me suit sur Twitter. J’ai su qu’il était confiné chez lui avec sa fille, qui est handicapée. Je le sais, je lui ai lâché un coup de fil. Juste parce que. Parce que c’est ça qu’on doit faire ces temps-ci, se lâcher des coups de fil.

Dans ma boîte à lettres ce matin, il y a une petite enveloppe. Une enveloppe blanche avec écrit dessus, en multicolore, toutes les lettres qui forment le prénom de ma fille. Une de ses amies de maternelle a dû venir la déposer. Si c’est celle à laquelle je pense, elle habite en haut de notre rue, c’est la meilleure amie de ma fille. Et de chez elle à chez nous, il suffit de se laisser glisser sur une trottinette et en deux minutes on y est. Trajet express. Toc.

Ma fille rentrera tantôt, mon mari l’a amenée au service de garde d’urgence. Il travaille dans un hôpital. C’est pas idéal, les éducatrices ont peur et sont stressées. On a aussi peur de promener les enfants entre là-bas et chez nous, même si c’est pas loin. Mais aux grands maux, les grands remèdes, on doit tous se trouver un système de soutien d’urgence. C’est ce filet, ce nouveau filet que l’on doit se tisser.

Cette petite lettre est un espoir. Comme l’est la vidéo qu’a enregistrée ma sœur pianiste pour souhaiter bonne fête à la femme d’un collègue. C’est rien, mais mon Dieu qu’on en a besoin. L’entraide, ça passe par ça. Et bien souvent par timidité on se retient de le faire. Ou on tombe rapidement dans une dynamique de préservation. « Mais si moi je donne, qu’est-ce qu’on va me donner en échange ? » Et on se replie sur soi-même.

Le téléphone sonne, c’est Colin, qui est travailleur social au CLSC — qui nous sert de groupe de médecins de famille. Ma docteure a su par ma pharmacie que je voulais renouveler le médicament que je prends pour casser mes crises d’angoisse. Elle a demandé à Colin de m’appeler pour savoir comment je vais. Est-ce que ça a changé ma vie ? Oui. Et je lui ai demandé au téléphone « mais vous, Colin, qui vous aide ? Vous devez parler à beaucoup de gens qui sont stressés et ont peur en ce moment ? » Ils ont des ressources, oui. Comme ça, la grande chaîne est maintenue.

L’entraide, c’est pas forcément un échange réciproque entre deux personnes. C’est une chaîne. Une sorte de « donnez au suivant ». On est tous à la fois l’aidé et l’aidant. Et ça ne prend pas grand-chose. Et t’as à peine besoin de réfléchir à l’impact que tu veux ou dois avoir. Ça ne prend pas un grand plan (t’es pas le premier ministre) ou des grands moyens, ça prend juste d’agir un peu. D’écrire la petite lettre. De demander au voisin si ça va. Mes parents m’aident, j’aide mes enfants. Qui aide mes parents ? Leurs voisins, qui eux doivent être aidés par d’autres gens. Et ainsi se forme la chaîne.

Je dis ça parce que ça m’aide. De savoir que je suis l’arbre de mes enfants et que d’autres sont mon arbre. Ça met les choses en perspective. Je remarque aussi que si je regarde trop les nouvelles ou passe trop de temps sur les médias sociaux (parce que je m’ennuie beaucoup de vous), ça alimente mon sentiment d’insécurité. Au-delà de l’immense charge négative que ça rajoute à mon cerveau, je sais qu’à la longue je finis par m’inquiéter pour tout le monde. L’internet nous a donné accès à la planète au complet ! Mais ça, c’est beaucoup trop gros pour une seule personne. On ne peut pas se mettre à essayer de conceptualiser l’ensemble des problèmes mondiaux, vous êtes fous ? On va craquer. Ça serait comme vouloir avaler un éléphant. C’est juste trop. Ça sert à rien et c’est indigeste.

Les médias sociaux et les sources d’actualité en continu finissent par nous donner une sorte de portrait global. Et moi, en tout cas, j’en viens à croire que c’est ma job de penser à tout ça. Alors que dans les faits, je suis l’arbre de trois personnes. Je suis jardinier de mon petit coin de terre. C’est là que je dépose mon amour. C’est là que je travaille. C’est là que j’aide. J’aide comme d’autres m’aident. J’accepte de faire partie de la chaîne. 

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J’aime beaucoup votre sens de l’humour madame Léa…j’allais dire même quand vous parlez de sujets sérieux, mais peut-être je pourrais aussi dire surtout quand vous le faites. C’est rafraîchissant et surtout dédramatisant de vous lire. Je cherchais d’ailleurs à vous découvrir davantage parce que vous m’avez fait beaucoup rire avec votre article sur monsieur Trump publié dans l’Actualité tout récemment. L’après-midi même suivant cette lecture j’étais aller prendre une longue marche jusqu’à ma librairie francophone favorite dans le Marché By à Ottawa pour acheter votre livre « La vie n’est pas une course ». Malheureusement il était ‘out of stock ». Alors je patiente encore parce qu’on m’avait dit que vous étiez en réimpression? J’ai bien hâte, mais entre temps c’est vraiment un plaisir de vous lire. Bonne continuation à vous!

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