L’épaule à la rue

Érik Desbois vient en aide à des sans-abri qui tentent de se réinsérer.

Photo : Nick Westover
Photo : Nick Westover

Une puissante odeur d’urine, de sueur et de crasse m’assaille. En compagnie d’Érik Desbois, travailleur de rue originaire du Québec, je me fraie un chemin parmi les sans-abri entassés dans l’église First United, au cœur du Downtown Eastside, le quartier le plus défavorisé de Vancouver – et du pays. Ex-psychiatrisés, toxicomanes, alcooliques et autres écorchés tentent de trouver le sommeil accrochés à leur barda. Il est 14 h… « C’est un carnaval macabre », me glisse Desbois, qui a travaillé ici quelque temps.

L’église sert de refuge aux sans-abri depuis décembre 2008. « Ce devait être une solution temporaire, mais ça dure depuis un an », ajoute cet ex-toxicomane de 39 ans, qui a mis sa vie au service des autres. Il est l’un des responsables de La Boussole, organisme communautaire qui offre des services en français – hébergement, aide juridique, interprétation… – aux francophones démunis de Vancouver, notamment aux sans-abri. Je l’ai suivi pendant une journée dans le Downtown Eastside. Depuis 12 ans, ce gaillard aux yeux verts sillonne le quartier chaque jour. Il y rencontre les sans-abri francophones, majoritairement des Québécois qui ont fui les hivers rigoureux. Dans la rue, ils sont surreprésentés : 10 % des 1 500 à 5 000 itinérants de la ville parlent la langue de Papineau. « Alors qu’ils ne forment que 1,6 % de la population de la Colombie-Britannique. »

Érik Desbois a quitté le Québec à 21 ans (en 1991) pour planter des arbres avec des copains et vivre une aventure dans l’Ouest. Il a pris goût à la drogue, a connu un bref passage dans la rue, s’est repris en main et a fait une cure de « désintox ». Il est abstinent depuis 1997. S’il est devenu travailleur de rue, c’est d’ailleurs « pour se reprendre et aider les autres ». Beaucoup le connaissent et l’arrêtent dans la rue, lui demandant de les accompagner à la cour, de les diriger vers différents services ou encore, dans le cas des Québécois, de les aider dans leurs démarches pour revenir au Québec… À l’écoute, Érik compatit, les soutient du mieux qu’il peut, sachant qu’auprès des sans-abri le travail est souvent à recommencer. Parmi ceux qu’il a aidés à sortir de la rue, certains y sont retournés. « J’en ai même revu près de la station Berri-UQAM, à Montréal ! »

La pénurie de logements qui sévit à Vancouver a fait grimper les prix des loyers. Résultat : les habitants les plus démunis se sont retrouvés dans le Downtown Eastside, où ils peuvent encore trouver une chambre abordable dans un hôtel souvent miteux. Pour les plus pauvres d’entre eux, par contre, c’est la rue. Et la situation ne va pas en s’améliorant. Les immeubles de condos ont commencé à pousser dans le quartier. Un embourgeoisement qui a inévitablement des effets sur… les prix des loyers. Et qui force les plus démunis à trouver refuge ailleurs.

Nationaliste convaincu – il a des images des Patriotes tatouées sur les biceps -, il rentrera au Québec d’ici quelques années, quand sa fille de 15 ans sera adulte. Il est aussi papa d’un garçon de deux ans, qu’il élève avec sa nouvelle copine, et il veut le voir grandir au Québec.