L’époque Trump

Donald Trump pose en surhomme, en invincible. Il entre dans sa propre légende. Il se pourrait qu’il l’emporte le 3 novembre. L’Amérique, elle, perdra.

Photo : Daphné Caron

Incrédules, ahuris, nous regardons au sud de la frontière et ne comprenons pas. Comment les Américains pourraient-ils de nouveau porter au pouvoir Donald Trump, cet homme qui s’aime infiniment plus qu’il n’aime son pays, et qui, cynique, regarde le champ de bataille rageur que sont devenus les États-Unis et s’en nourrit ?

Nous ne sommes pas les seuls. De Santa Fe à Flint, de Brooklyn à Denver, des sociaux-démocrates, des républicains traditionnels, des humanistes, des citoyens ordinaires ne comprennent pas comment ce clown, qui a rageusement détricoté les fils de la plus importante démocratie au monde, puisse être reconduit au pouvoir. Leur pays au bord du précipice, ils se prennent la tête à deux mains et imaginent four more years

Si Donald Trump est réélu, il le sera par des ultrariches morts de rire, mais surtout par des pauvres, des Latinos, des Noirs, des femmes, des travailleurs d’usine menacés par la mondialisation. Pas seulement par sa crowd habituelle — sa base fidèle et démonstrative, la casquette MAGA vissée sur le crâne — d’ultrareligieux, de machos anti #MeToo ou de Proud Boys, cette organisation qui s’est donné pour mission de « défendre l’Occident ». Les exaspérés par la bien-pensance et les laissés pour compte du libéralisme crépusculaire devraient pourtant voir que Trump ne sert pas durablement leurs intérêts, mais qu’il exploite leurs angoisses réelles.

Depuis quatre ans, il engrange les supporteurs malgré sa gestion calamiteuse. L’économie américaine va bien, ce qui l’aide considérablement. Mais surtout, Trump fédère le désespoir et la rage. Nous l’oublions, horrifiés par son odieux discours, mais il rallie. Il réussit parce que, au-delà de tout, il est en phase avec l’époque. C’est « son » époque. Il lui donne ses titres de noblesse, inscrits en lettres de feu. 

Un matin de novembre 2016, les Américains (et le monde) ont tourné le coin de la rue et ont vu le chaos, les fossés qui s’ouvraient partout. Les gens hurlaient, on tirait sur les Noirs, engloutissait des milliards dans un mur chimérique, les insanités étaient proférées en majuscules sur les réseaux sociaux. Et un homme orange au sourire narquois esquissait de grotesques pas de danse de triomphe.

Trump incarne cette époque désaxée, détraquée. Il dirige à l’envers un pays qu’il fait marcher sur la tête. Il a inventé le ton de l’époque. En baissant les impôts, il a enrichi les très riches et contribué à creuser le fossé des classes sociales. Il a flirté avec les plus grands potentats de notre temps, dont le chef suprême de la Corée du Nord. Par son type de gouvernance décomplexée et hors du cadre, il a légitimé les populistes autoritaires à la Bolsonaro, le président du Brésil. Alors que toute une génération se levait pour dénoncer et éradiquer l’intimidation dans tous les domaines, Trump a installé le bullying en mode de communication absolu. Il en a fait un axe de politique internationale, bouleversant la géopolitique, y compris avec le Canada. Il a instrumentalisé les fractures sociales, les creusant, méprisant des mouvements comme Black Lives Matter. À l’heure de #MeToo, il a « repimpé » le machisme. Il s’est servi du système qu’il dénonce, nommant à la Cour suprême des juges hyper-conservateurs, transformant ce faisant la société durablement. Dès l’aurore, il a joué au voyou sur Twitter, proférant des insanités en majuscules. 

Il a surtout menti à tous, lui, l’homme le plus puissant au monde, l’écume au coin des lèvres, vociférant ou se moquant. Il a changé les règles du jeu, libéré les paroles obscènes, belliqueuses. Dernier coup d’éclat en date, il a triomphé de la COVID — s’il en a été réellement atteint — reléguant au rang de mauviettes les victimes américaines qui se comptent par centaines de milliers, continuant le déni.

Donald Trump a réveillé cette part de lâcheté et de revanche qui sommeille en plusieurs. Il a libéré le laid. Il a installé le chaos, il se complaît dedans. Dorénavant, il pose en surhomme, en invincible. Il entre dans sa propre légende. Il se pourrait qu’il l’emporte le 3 novembre, ou qu’il refuse de céder le pouvoir en cas de défaite, adulé par un vaste public.

Il n’a pas de faille apparente, car il « est » la faille dans laquelle l’humanité et la décence s’engouffrent.

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Votre finale est très forte « il est la faille… ». Cette image le résume très bien, m’explique pourquoi il arrive à se maintenir et à drainer autant d’énergie de ce monde dans lequel nous vivons. J’espère seulement que Lorsqu’il n’aura plus accès à sa tribune actuelle, son départ aura un effet sur la tension dans les debats que nous avons même ici au Québec. Il n’est possiblement pas toutes les failles à lui seul mais juste fermer celle-ci permettrait d’apaiser un grand nombre de personnes dont je fais partie.

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Vous écrivez « il a légitimé les populistes autoritaires à la Bolsonaro » mais en fait c’est le contraire. Bolsonaro et les autres potentats plus récents se sont inspirés de Trump pour gagner leurs « élections » avec une approche populiste. On peut même ajouter que le coup d’état en Bolivie qui a chassé le président Morales a été inspiré par l’administration Trump et l’appui de sa CIA.

Mais là où vous avez parfaitement raison c’est qu’il incarne la faille dans la démocratie mondiale et rien ne sera jamais plus le même. Il a légitimé la fourberie, la trahison à ses alliés (demandez aux Kurdes…), l’autocratie dans plusieurs pays et l’intimidation à outrance. Pourra-t-on jamais s’en sortir ?

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Contrairement à plusieurs, j’ai toujours trouvé Trump assez avenant et le porte étendard d’un monde bien réel. Si ce n’est que cette réalité du monde ne plaît en général pas aux intellectuels. Cela les bouscule d’une certaine façon. Cela met en lumière la face cachée, celle qu’on planque (un peu honteux) de l’autre côté de la Lune.

Ce qu’on devrait plutôt retenir, c’est que ceux et celles qui ont voté pour Trump et dont un certain nombre votera encore, ce sont les gens des campagnes souvent laissés pour compte, les personnes aux revenus modestes souvent laissées pour compte, les personnes qui n’ont pas pu se payer des études coûteuses souvent laissées pour compte, des gens qui ont servi sous les drapeaux – parfois au péril de leur vie – qui sont laissés pour compte, qui souffrent de syndromes post-traumatiques dont ils ne guériront jamais.

Alors évidemment, c’est facile de personnifier le mal, pointer du doigt le fauteur de troubles, mais si nous sommes si « smart », c’est peut-être parce qu’ils y a des gens qui soufrent par millions qui n’ont qu’une fois tous les quatre ans seulement l’opportunité de pouvoir faire valoir leur voix.

Personnellement j’éprouve de la compassion pour Trump et pour ces millions de damnés de la Terre à qui il aura tenté pour une fois de leur donner une voix. Peut-être n’était-ce qu’un rêve chimérique ou peut-être que quelque part, c’est notre espèce d’aveuglement volontaire qui nous fait mal paraître.

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Le « Goofy Jackass en chef » des E.U.A. est moins la cause que le produit.

Capitalisme débridé + Néo-libéralisme extrême = Hostile vulgarité

C’était criant de prévisibilité il y a, bof, une bonne quarantaine d’années.

« Trickle down economy »…Suckers!

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Si jamais, comme le souhaitait récemment son adversaire, l’empereur fou « faisait ses valises et rentrait chez lui », on ne pourra cependant oublier que nos démocraties, que l’on croit à tort établies sur des fondations inébranlables, sont en fait extrêmement fragiles et en proie aux ambitions hallucinées du premier potentat venu.

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Trump est un résultat, plus qu’une cause.

Et il est aussi une cause à laquelle adhère une foule hargneuse et envieuse trop éblouie par son exubérante rhétorique diffamatoire à l’égard d’opposants qui partagent pourtant la même fortune et aisance que lui.

Le résultat de l’inconscience des dominants et de l’insouciance des dominés. Les premiers n’ont certainement pas pâti de ses frasques et exactions. Ils se sont bien marrés de sa superbe iconoclaste de la bien-pensance. Ils rient toujours d’ailleurs, derrière des portes un peu plus closes. Les seconds n’en ont pas vraiment profité et périssent de la COVID comme ils seront emportés dans le/les prochains cataclysmes.

Mais Trump ensorcèle encore le rêve américain. Il incarne la loi et l’ordre chère aux anxieux et craintifs du partage, du socialisme ou simplement d’un avenir toujours plus glauque pour eux et plus brillant pour ceux qu’ils dénoncent. Et il attise l’envie chez les défavorisés de toute classe envers les confortables tenants du statu quo de droite comme de gauche. Plus sa grossièreté éclabousse les mains gantées de blanc de ceux qu’il a remplacés avec ses gants noirs, plus les intimidés manifestent leur indignation. Plus ses tenants trouvent qu’il a raison de les démoniser, même si ça ne leur procure rien de mieux. Les pauvres restent pauvres, les riches changent d’habit et de discours mais pas de fortune. Sous les gants des uns comme des autres, des mains grasses qui amassent!

Qu’on soit appâté par l’âpreté au gain et l’avidité ou par la justice sociale et le partage, on reste au bout de la ligne de ceux qui tiennent la canne. Y’a toujours eu plus de poissons que de pêcheurs!

Quoi qu’il advienne demain, on prêtera toujours aux pauvres juste ce qu’il faut pour qu’ils survivent sans s’émanciper et on donnera encore aux riches pour que leur bien-être survive et qu’ils puissent en profiter.

Jusqu’à cette prochaine catastrophe, biologique, climatique, géographique ou socio-économique qui éliminera les moins résistants, les plus malchanceux et les moins nantis, tant qu’un nouvel ordre mental n’inspirera pas l’espèce à se défaire des paradigmes agonisants de la pensée régnante actuelle.

Trump, Biden: deux faces de cette même médaille du déni qui refuse de voir l’humanité s’engouffrer dans sa propre perte et qui ne souffre pas encore assez pour le constater, réagir et s’adapter. On ne peut changer ce qu’on ne reconnaît pas.

J’ose parler de déni systématique!

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Il est la faille… Très juste comme formule. Trump c’est aussi cela l’Amérique, violente, raciste et avide d’argent. Il a et aura longtemps des appuis, même s’il perd.

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