Les 12 travaux du prochain gouvernement

Quels sont les défis que devra relever le prochain gouvernement fédéral? 

De quoi le Canada a-t-il besoin ? Quels sont les défis que devra relever le prochain gouvernement fédéral ?
Une course à trois partis est une boîte à surprises, et bien malin celui qui peut prédire qui s’installera aux commandes le 20 octobre. Mais peu importe le nom du premier ministre et la couleur du gouvernement, celui-ci ne pourra échapper aux 12 chantiers qui l’attendent. Les voici, présentés par l’équipe de L’actualité.

1. Prioriser la guerre ou l’humanitaire

La mission militaire canadienne contre le groupe armé État islamique (EI) en Irak et en Syrie prend fin le 30 mars 2016. Doit-elle être renouvelée ? Le débat aux Communes promet d’être corsé.

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Photo : Petros Giannakouris / AP / PC. Illustration : Sophie Casson

L’intervention militaire constitue-t-elle une manière efficace pour le Canada de lutter contre l’EI, comme l’estiment le Parti conservateur et le Bloc québécois ? Est-ce qu’Ottawa devrait mettre davantage l’accent sur l’aide humanitaire, notamment pour les millions de réfugiés, comme le souhaitent le Nouveau Parti démocratique et le Parti libéral ? Doit-on intensifier les efforts en diplomatie afin de mettre un terme au chaos de la guerre civile en Syrie — dirigée par le dictateur Bachar al-Assad —, qui donne de l’oxygène au groupe État islamique ?

Le Canada a effectué environ 4 % des frappes aériennes de la coalition internationale — largement menée par les États-Unis — contre l’EI en Irak et en Syrie depuis octobre 2014. L’opération militaire canadienne coûte environ 160 millions de dollars pour six mois de déploiement des chasseurs CF-18 et des forces spéciales, qui aident à la formation de l’armée irakienne. (Alec Castonguay)

2. Encadrer l’aide médicale à mourir

Dans un jugement unanime rendu en février dernier, la Cour suprême a invalidé l’article 241 b) du Code criminel, qui interdit d’aider quelqu’un à mourir, et a donné un an au gouvernement fédéral pour se conformer au jugement en réécrivant cet article. Le plus haut tribunal a statué que « la prohibition de l’aide médicale à mourir porte atteinte au droit à la vie, à la liberté et à la sécurité » des gens aux prises avec des souffrances intolérables et persistantes en raison d’une maladie chronique grave.

Le gouvernement conservateur a tergiversé pendant six mois avant de créer un comité pour consulter les spécialistes et les Canadiens. Ce groupe de trois personnes a dû cesser ses travaux pendant la campagne électorale, de sorte que le prochain gouvernement n’aura probablement pas le temps de modifier le Code criminel avant le 7 février 2016. Ottawa peut toutefois demander un délai supplémentaire à la Cour. La réponse du gouvernement fédéral lancera un fort débat au Parlement et dans les provinces — responsables des services de santé — et pourrait aider le Québec à appliquer sa propre loi sur les soins en fin de vie, qui entrera en vigueur en décembre. (Alec Castonguay)

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3. Régler le sort du Sénat

Le Sénat est de plus en plus dysfonctionnel, au point qu’il pourrait paralyser les travaux de la Chambre des communes dans les prochains mois. Les sénateurs doivent étudier et approuver les projets de loi qui émanent des députés, mais il y a 22 sièges vacants sur 105. Les comités manquent donc de sénateurs afin d’examiner rapidement les législations. Or, Stephen Harper et Thomas Mulcair se sont engagés à ne pas nommer de nouveaux sénateurs. Le nombre de sièges vacants pourrait alors augmenter. Harper souhaite forcer les provinces à lui proposer un projet de réforme afin d’améliorer le fonctionnement du Sénat, alors que Mulcair veut l’abolir, ce qui nécessiterait l’unanimité des provinces. Justin Trudeau affirme qu’il nommerait des sénateurs selon un nouveau processus moins partisan. Une solution qui ne redonnerait cependant pas toute sa crédibilité à l’institution, sérieusement ébranlée par des enquêtes de la GRC et par les accusations criminelles portées contre plusieurs de ses membres — Mike Duffy, Patrick Brazeau, Mac Harb.

Le Sénat n’est cependant pas la seule enceinte qui a besoin d’un coup de balai à Ottawa. Le rôle des députés est de plus en plus marginal, écrasé par la puissance des chefs de parti et de leurs adjoints non élus. Il faut redonner une voix aux députés et augmenter les votes libres. Le cabinet du premier ministre, devenu omnipotent, doit jeter du lest. Le directeur parlementaire du budget a également besoin de plus de ressources et de pouvoirs pour bien faire son travail de chien de garde des programmes du gouvernement. (Alec Castonguay)

4. Ouvrir son jeu sur le climat et l’énergie

Tout un sprint attend le prochain premier ministre s’il veut que le Canada respecte ses engagements internationaux en matière de lutte contre les changements climatiques : en 2020, le pays devra avoir diminué ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 17 % par rapport au niveau de 1990. Or, si la tendance se maintient, la baisse ne sera que de 1 %, selon Environnement Canada.

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Photo : Kevin Frayer / La Presse Canadienne

À la fin novembre, alors que s’ouvrira à Paris la 21e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, 195 pays tenteront de s’entendre sur un accord contraignant, plus sévère que le protocole de Kyoto — dont Ottawa s’était retiré en 2011. Le Canada est dans le peloton de tête des émetteurs de GES par habitant et pourrait se voir imposer des pénalités s’il manque ses cibles.

Des provinces, dont l’Ontario et le Québec, ont des objectifs beaucoup plus ambitieux, et se donnent plus de chances de les atteindre, notamment par la création d’un marché du carbone. Le prochain gouvernement devra faire face à leurs pressions croissantes.

En juillet dernier, après trois ans de négociations, les premiers ministres des provinces et territoires se sont entendus sur une nouvelle Stratégie canadienne de l’énergie, par-delà leurs propres intérêts. Cette politique pourrait aider le Canada à mieux profiter de ses énormes ressources en hydroélectricité, pétrole, uranium et énergie éolienne, en misant sur l’efficacité énergétique, la diminution de l’empreinte carbone et l’innovation. Le prochain gouvernement devra soutenir cet effort, qui pourrait rapporter gros… bien au-delà de la fin de son mandat. (Valérie Borde)

5. Diversifier l’économie

Diversifier l’économie. Facile à dire en campagne électorale, mais tout un mandat pour le nouveau gouvernement.

D’abord, qu’est-ce que ça veut dire au juste ? Ne plus tout miser sur le pétrole ou les mines ? Sur ça, tout le monde est d’accord, d’autant qu’on ne voit pas le jour où le baril se vendra 145 dollars, comme en 2008, ou même 100 dollars, comme à l’été 2014.

Le Canada a profité d’une conjoncture bénie pendant la décennie où les prix des matières premières sont restés élevés. Les retombées de ce secteur ont été telles que la croissance économique canadienne a été la plus forte des pays du G7 entre la reprise de 2009 et la fin de 2014. Pendant cette période, le Canada s’est classé deuxième pour la création d’emplois, derrière les États-Unis.

Ces belles statistiques en ont cependant caché une autre : le Canada est passé du 9e rang en 2009 au classement du Forum économique mondial (FEM) à la 15e position en 2014-2015. Il est chaque année de moins en moins compétitif !

Le huard a perdu 20 % de sa valeur par rapport au billet vert, ce qui rend les produits canadiens moins chers aux États-Unis. Avec la baisse du dollar canadien, la hausse des exportations vers les États-Unis aurait dû se chiffrer à 10 % ; elle ne serait que de 5 %, selon la Banque TD.

Si le Canada ne fait pas mieux, c’est en gros parce que les entreprises canadiennes ont perdu des parts de marché au sud de la frontière. En 2005, leurs exportations comptaient pour 15 % des importations américaines, contre 11 % en 2014. Le Mexique, lui, augmentait ses parts de marché, les faisant passer de 10 % à 13 %, si bien qu’il devance dorénavant le Canada sur son principal marché d’exportation.

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Photo : iStockPhoto

Par ailleurs, la chute du dollar canadien n’est plus un avantage concurrentiel décisif, puisque presque toutes les autres devises, dont le peso, ont aussi reculé par rapport au billet vert. Il faut être meilleur que les autres, pas seulement offrir de meilleurs prix. À ce jeu, les Mexicains distanceront facilement les Canadiens à tous les coups. Car pour vendre, il faut innover. Et c’est là le point sensible : le Canada ne figure qu’au 22e rang du FEM au chapitre de l’innovation.

Diversifier l’économie canadienne signifie d’abord améliorer la compétitivité des entreprises grâce à l’innovation. C’est plus facile à dire qu’à faire.

L’hebdomadaire britannique The Economist rapportait à la fin août que 20 000 entreprises manufacturières canadiennes avaient disparu entre 2003 et 2012 et que 500 000 emplois avaient été éliminés dans ce secteur. Le Canada compte peu de multinationales, peu de leaders mondiaux, et 90 % des investissements étrangers au pays sont plutôt liés aux ressources.

La situation est préoccupante. Le pays investissait moins en R-D en 2012 (21,8 milliards de dollars américains) qu’en 2004 (22,7 milliards). Ces dépenses représentaient 1,69 % de notre PIB, bien en deçà de la moyenne des pays membres de l’OCDE (2,4 %).

Le gouvernement Harper a pourtant accordé 400 millions de dollars à des fonds de capital de risque pour qu’ils investissent dans des entreprises innovantes. Il a repensé la mission du Conseil national de recherches, changé les règles pour l’attribution des crédits d’impôt à la recherche et au développement et créé un Fonds d’excellence en recherche pour les universités.

Le paradoxe, c’est qu’il se fait de la bonne recherche au pays, mais qu’elle ne débouche pas nécessairement sur des produits commerciaux innovants. Et quand le miracle se produit, comme c’est le cas avec la Série C de Bombardier, une bataille commerciale épique menace de clouer l’appareil au sol.

Diversifier l’économie, c’est engager une guerre sur plusieurs tableaux. Il faut compter sur une main-d’œuvre instruite, un environnement fiscal concurrentiel, une science de pointe, des relations constantes entre l’université et l’entreprise, de l’aide gouvernementale intelligente et, surtout, des entrepreneurs ambitieux.

Diversifier l’économie, c’est bâtir une armée de conquérants. Il faut un « ministre de la Guerre », pas juste de l’Industrie. (Pierre Duhamel)

6. Réinvestir dans la science

Gouverner sans s’appuyer sur des données solides sur l’état de son pays, c’est un peu comme conduire de nuit avec des lunettes de soleil. Pour diminuer les dépenses de l’État, le gouvernement Harper a tenté le pari et réduit considérablement les investissements dans les laboratoires fédéraux, en environnement, mais aussi dans la santé, l’agriculture et les ressources naturelles. Il a également mis fin à plusieurs enquêtes et analyses, par exemple en abolissant le formulaire long du recensement de Statistique Canada, et s’est fait critiquer pour le musellement imposé aux chercheurs.

En 2012, pour la première fois dans l’histoire du pays, les scientifiques sont sortis de leur réserve afin de manifester à Ottawa contre la « mort de la preuve ». La révolte gronde aussi dans les universités, où le resserrement des critères de subvention des organismes fédéraux laisse de plus en plus de chercheurs sans fonds.

Aucun parti n’a mentionné de plan pour réinvestir dans la science et l’innovation, sujets traditionnellement absents des débats électoraux. Pourtant, sans un sérieux revirement, l’avenir s’annonce bien sombre, à une époque où les idées nouvelles valent plus que les ressources naturelles.

En 2013, le Canada a consacré 1,6 % de son produit intérieur brut à la recherche et à l’innovation, contre 2 % en 2006. Pendant ce temps, la plupart des autres économies ont accru leurs investissements à ce chapitre, comme la Corée (4,2 %), l’Allemagne (2,9 %), les États-Unis (2,7 %) et la Chine (2,1 %).

Même s’il a favorisé la recherche industrielle au détriment des découvertes fondamentales, le gouvernement Harper n’a pas réussi à contrer le désintérêt croissant des entreprises canadiennes pour l’innovation. En 2012 — dernière année pour laquelle Ottawa dispose de données —, elles y ont consacré un milliard de dollars de moins qu’en 2006. Ailleurs, les efforts d’innovation des entreprises ont remonté la pente depuis la récession de 2008. (Valérie Borde)

7. Faire face au vieillissement de la population

Le Canada vieillit rapidement. En 1999, le pays disposait de près de quatre travailleurs pour chaque aîné. En 2029, il y aura à peine plus de deux travailleurs par aîné (voir le graphique). On est coincé par les deux bouts : plus il y a d’aînés, plus les soins de santé coûtent cher ; et comme il y a moins de travailleurs, on produit de moins en moins de revenus pour répondre à ces besoins croissants.

Comment le prochain premier ministre peut-il aider le pays à traverser cette passe délicate ? En agissant de manière à accroî-tre le taux d’emploi et à amé-liorer l’autonomie financière ainsi que la santé des aînés. Énumérons cinq possibilités d’intervention.

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Nombre de personnes au travail par personne âgée de 65 ans ou plus (en millions)

1. Puisque les soins de santé aux aînés coûtent cinq fois plus cher que les soins aux plus jeunes, le gouvernement fédéral devrait accorder un transfert en santé plus important aux provinces où il y a proportionnellement plus d’aînés. En même temps, il devrait convier les provinces à un examen en profondeur du modèle canadien de la santé, dont le rendement est reconnu comme l’un des pires parmi les pays riches.

2. Plutôt que de verser seulement des prestations sans conditions, comme la prestation fiscale canadienne pour enfants et la prestation universelle pour la garde d’enfants, le gouvernement fédéral devrait imiter la politique familiale et sociale du Québec. Depuis 15 ans, celle-ci établit un lien entre l’aide financière aux familles et leur participation au marché du travail (congés parentaux étendus, garderies à tarif réduit, prime au travail, salaire minimum). L’effet favorable de cette politique sur le taux d’emploi féminin a été amplement démontré.

3. Plutôt que de privilégier des outils d’épargne qui profitent surtout aux contribuables fortunés, comme le REER et le CELI, le gouvernement fédéral devrait appuyer le régime de retraite proposé par l’Ontario pour les salariés de la classe moyenne qui ne bénéficient d’aucun régime d’entreprise. Ce régime serait semblable au nouveau régime volontaire d’épargne-retraite québécois (RVER), mais les employeurs et les employés y cotiseraient obligatoirement et à parts égales. Les retraités de la classe moyenne jouiraient d’une plus grande autonomie financière.

4. Contrairement à une opinion répandue, l’immigration atténue peu le vieillissement et ne fait guère augmenter le niveau de vie de la population en général. De plus, le chômage des immigrants récents est très supérieur à celui des natifs. Plutôt que de continuer à accroître sa cible annuelle d’immigration, le gouvernement fédéral devrait la stabiliser à son niveau actuel (260 000) et mettre l’accent sur l’intégration rapide et durable des immigrants au marché du travail. Par ailleurs, accueillir des réfugiés de guerre reste un objectif humanitaire important à poursuivre.

5. Enfin, les besoins supplémentaires du gouvernement fédéral en matière de revenus fiscaux devraient surtout être comblés par la lutte contre l’évasion fiscale et les paradis fiscaux, et par un « grand ménage » des avantages de complaisance (déductions, crédits, congés, etc.) consentis à de multiples clientèles pour des raisons purement politiques dans le passé. Le fractionnement du revenu dans l’impôt des particuliers, qui est coûteux et profite surtout aux familles riches, est un exemple évident de mesure à éliminer. (Pierre Fortin)

8. Composer avec des finances publiques capricieuses

L’économie ne fera pas de cadeau au prochain gouvernement. Les mêmes raisons qui ont permis d’effacer les déficits des dernières années se retourneront brutalement contre le ministre des Finances.

On dit souvent que le gouvernement Harper a été malchanceux en héritant de la plus dure récession depuis les années 1930, mais il a aussi bénéficié pendant une décennie des prix élevés des matières premières, à commencer par le pétrole. Cela a suscité beaucoup d’investissements, créé beaucoup d’emplois et permis au fédéral d’engranger d’énormes recettes fiscales. De l’exercice 2012-2013 à celui de 2015-2016, la croissance des revenus aura été quatre fois plus importante que celle des dépenses. C’est ce qui a permis d’effacer les lourds déficits postrécession. C’est encore la croissance économique qui a donné le dernier coup de pouce nécessaire pour l’atteinte de l’équilibre budgétaire au cours du précédent exercice.

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Photo : iStockPhoto

Le nouveau gouvernement ne pourra en espérer autant. Les prix du pétrole et des minerais sont en chute, les investissements diminuent, le marché de l’emploi est refroidi. Le pays était même en récession technique en début d’année. À la fin de l’exercice financier, en mars 2016, la croissance des recettes fiscales sera forcément modeste, moindre que prévu — on parle de 1,6 % plutôt que de 2 % —, et les revenus espérés ne seront pas au rendez-vous.

L’équilibre budgétaire exigera des arbitrages nombreux et difficiles. Si le nouveau gouvernement veut ajouter des programmes fédéraux tout en maintenant le solde budgétaire à zéro, il devra s’assurer de nouveaux revenus fiscaux. Ce qui pourrait avoir un effet négatif sur la croissance économique.

On peut aussi sortir du cadre existant et faire le pari que de modestes déficits publics — de l’ordre de 10 milliards de dollars — relanceront la croissance.

C’est un pari. (Pierre Duhamel)

9. Rétablir l’équilibre entre liberté et sécurité

En matière de sécurité publique, le prochain gouvernement devra relever tout un défi : adopter des politiques basées sur la réalité et non sur les perceptions… sans donner une impression de mollesse dans la lutte contre ces menaces réelles que sont le terrorisme, la mafia et les gangs criminels.

Avec la Loi antiterroriste de 2015, entrée en vigueur en juillet, les conservateurs croient avoir trouvé l’équilibre entre la sauvegarde des libertés individuelles et la lutte contre les nouveaux terroristes, qui se radicalisent sur le Web. Cette loi confère au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) des pouvoirs accrus. Désormais, la collecte et le partage de renseignements, la détention à l’étranger, les interrogatoires musclés, le pouvoir de perturbation clandestine, les audiences secrètes, toutes les mesures liberticides qui ont fait la honte des États-Unis depuis 2001 sont à la portée de l’agence canadienne.

La population appuie les mesures, selon des sondages. Mais pour combien de temps ? Plus les détails de la loi sont connus, plus le scepticisme est de mise. La réforme se résume à trois « plus » pour le SCRS — plus de sécurité, plus de surveillance, plus de pouvoirs — et un « moins » pour les Canadiens : moins de reddition de comptes.

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L’attentat au parlement d’Ottawa, en octobre 2014, a contribué à faire monter l’appui de la population aux mesures de sécurité des conservateurs. (Photo : Adrian Wyld / La Presse Canadienne)

En février dernier, quatre anciens premiers ministres du Canada (les libéraux Jean Chrétien, Paul Martin et John Turner ainsi que le conservateur Joe Clark) et 18 sommités du droit et de la sécurité publique ont déploré l’absence d’un mécanisme « efficace et complet » d’examen des agences de sécurité nationale du Canada, soit le SCRS et le Centre de la sécurité des télécommunications (l’équivalent canadien de la NSA américaine).

Le comité de surveillance du SCRS, formé de cinq civils et d’un directeur général, n’a ni les ressources financières ni les pouvoirs pour surveiller l’agence, prévenir et mettre fin aux violations des droits de la personne qui pourraient résulter des excès dans la lutte contre le terrorisme. Pour les professeurs en droit Kent Roach et Craig Forcese, c’est la partie la plus inquiétante de cette loi. Celle-ci est d’ailleurs contestée en Cour suprême, l’instance qui aura le dernier mot sur les politiciens.

Trois possibilités sont envisageables, selon le résultat du scrutin. Stephen Harper s’entêtera à défendre le projet et à alimenter le sentiment d’insécurité des Canadiens. Justin Trudeau modifiera la loi, après avoir appuyé les conservateurs aux Communes (l’équivalent de « marcher sur la peinture après s’être peinturé dans le coin », comme dirait Jean Chrétien), et Thomas Mulcair l’abrogera. Du moins, c’est ce que disent les chefs en campagne.

Le Canada a fait le choix paradoxal de durcir la sévérité de peines pour une série d’infractions, alors que le taux de criminalité poursuit une baisse amorcée au début des années 1990 ! Ces politi-ques ont un prix, dont l’engorgement des prisons provinciales.

Au Québec, il y a près de 5 200  prisonniers, en hausse de 11 % depuis l’adoption de la loi imposant des peines minimales. Le gouvernement Couillard évalue à entre 75 et 100 millions les coûts de cette réforme. Le Québec et cinq autres provinces demandent à Ottawa de payer la facture.

Les conservateurs ont battu la grosse caisse de l’ordre public pendant leurs trois mandats. Un premier ministre qui voudra parler de prévention et de réinsertion sociale aura l’air de jouer du triangle dans un orchestre. (Brian Myles)

10. Réoxygéner notre télévision publique

Une véritable « opération de démantèlement ». Voilà comment Alain Saulnier, l’ex-grand patron de l’information de Radio-Canada, décrit les vagues successives de compressions dont a été victime son ancien employeur depuis quelques années.

Le budget de la société d’État a fondu de centaines de millions de dollars, et des milliers de postes ont été abolis. La purge n’est peut-être pas terminée : un récent rapport d’un comité du Sénat, formé majoritairement de conservateurs, recommande de réduire encore davantage la taille du diffuseur public.

S’ils prennent le pouvoir, libéraux et néodémocrates promettent tous deux de réinvestir dans Radio-Canada. Mais la crise identitaire du diffuseur public, alimentée par la révolution numérique, ne s’estompera pas pour autant — surtout que le public ne semble guère ébranlé par les coupes à répétition dans le budget de la société d’État.

Quel qu’il soit, le premier ministre devra réfléchir à une question plus profonde : a-t-on encore besoin, en 2015, d’un télédiffuseur public ?

Pour Alain Saulnier, auteur d’un livre sur les relations mouvementées entre le pouvoir politique et Radio-Canada (Ici était Radio-Canada, Boréal, 2014), c’est plus essentiel que jamais. « Les Google, Facebook et autres géants du Web déterminent de plus en plus, avec leurs algorithmes, le genre de culture et d’information que les gens consomment, déplore-t-il. Pour contrer cette influence, il faut un diffuseur public qui produise des contenus indépendants, conçus de façon libre de toute forme d’attache, pour qu’on puisse parler de tous les sujets, sans aucune limite. » (Jonathan Trudel)

11. Briser l’apartheid des Autochtones

Le taux de décrochage scolaire dans les communautés autochtones est six fois supérieur à celui de la moyenne nationale. Ottawa doit y voir, disent les principaux concernés.

Pourtant, au début de 2014, le gouvernement fédéral rendait public un plan de réforme du système d’éducation des Premières Nations, à qui il en confiait la gestion. Or, faute d’unanimité parmi les chefs autochtones, le projet de loi C-33 était abandonné aussitôt né.

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D’autres enjeux clés : réconciliation nationale, logement, protection de l’enfance, services de santé, commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées et réforme de la Loi sur les Indiens. (Photo : J. Tang / La Presse Canadienne)

En 2012-2013, en excluant les sommes consacrées à l’entretien des établissements, Ottawa a versé 1,62 milliard de dollars à l’éducation primaire et secondaire, soit une moyenne de 14 342 dollars par élève. C’est environ 6 000 dollars de moins que les dépenses consacrées par élève pour l’année scolaire 2010-2011 dans l’ensemble du pays, selon des chiffres compilés par Statistique Canada pour le compte de l’OCDE.

En outre, si l’on tient compte de la croissance démographique et de l’inflation, le financement de l’éducation autochtone — dont la dernière mise à jour date de 1996 — est nettement insuffisant, selon l’ex-premier ministre Paul Martin, très engagé auprès des autochtones et fondateur d’un organisme voué à leur instruction. « La grande majorité des Canadiens n’enverraient pas leurs enfants dans les écoles autochtones », dit-il.

Car même si ces dernières comptent des enseignants « de grande qualité », dit-il, leur sous-financement compromet les chances de réussite des élèves. « L’égalité des chances pour les enfants autochtones est une question de moralité. Mais c’est aussi un enjeu économique : en tant que pays de 34 millions d’habitants en concurrence avec des géants comme la Chine, on ne peut pas se permettre de gaspiller ce talent. » (Martine Rioux)

12. Se réconcilier avec Washington

Rarement les relations entre un premier ministre canadien et un président des États-Unis n’ont été aussi mauvaises.

Le froid entre Barack Obama et Stephen Harper pourrait se résumer en deux mots : Keystone XL, soit le nom de l’oléoduc que cherche à construire Trans-Canada pour transporter vers les États-Unis du pétrole issu des sables bitumineux de l’Alberta. Ces dernières années, le gouvernement conservateur a multiplié les pressions sur Washington pour faire approuver le projet. En vain. Citant notamment des préoccupations environnementales, Obama a opposé l’hiver dernier son véto à Keystone XL. Les républicains promettent de ressusciter le projet s’ils pren-nent les commandes de la Maison-Blanche, en 2016.

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Le premier ministre n’aura pas le luxe d’attendre le départ de Barack Obama pour établir de plus saines relations avec Washington, notamment pour la construction de l’oléoduc Keystone XL. (Photo : Pablo Martinez Monsivais / AP / La Presse Canadienne)

Mais de l’avis général, le prochain premier ministre n’aura pas le luxe d’attendre de connaître l’identité du prochain président avant de rétablir de plus saines relations avec Washington — à commencer par l’ambassadeur des États-Unis.

Après tout, 70 % des exportations canadiennes vont vers les États-Unis (qui exportent à leur tour moins de 20 % de leurs produits au Canada).

Et le Canada aura absolument besoin de l’appui de son principal partenaire commercial dans le sprint final des négociations du Partenariat transpacifique, ce traité de libre-échange concernant une douzaine de pays dans le corridor de l’Asie-Pacifique.

Comme le disait l’an dernier l’ex-premier ministre Brian Mulroney dans une entrevue au réseau CTV, au cours de laquelle il reprochait à Stephen Harper de ne pas entretenir de liens assez étroits avec Barack Obama, le premier ministre fédéral devrait consacrer autant d’efforts à cultiver la relation Canada–États-Unis « qu’un jardinier en met à s’occuper des fleurs les plus délicates de son jardin ». (Jonathan Trudel)

ET LE CHANTIER EN PRIME…

13. Survivre à la composition du NOUVEAU Parlement!

Le prochain Parlement a de fortes chances d’être dirigé par un gouvernement minoritaire, comme ce fut le cas de 2004 à 2011. Le défi le plus pressant du nouveau premier ministre sera de survivre assez longtemps pour mettre en place quelques-unes de ses politiques publiques avant que le pays retourne en élections — généralement dans les 24 mois suivants. Gouverner en faisant des compromis ? Diriger un gouvernement de coalition en nommant des ministres d’un autre parti ? Plusieurs possibilités existent.

Selon un sondage CROP-L’actualité, les Québécois souhaitent que le parti au pouvoir fasse des compromis. Pas moins de 77 % affirment que la formation qui obtiendra le plus de sièges devra faire les compromis nécessaires sur son programme afin de ne pas retourner en élections trop rapidement, alors que 23 % préfèrent que le gouvernement tente d’appliquer intégralement le programme pour lequel il a été élu, quitte à provoquer des élections plus tôt que prévu. (Alec Castonguay)

(Le sondage CROP a été mené du 17 au 20 septembre par l’intermédiaire du Web auprès de 1 000 personnes représentatives de la société.)

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J’ajouterais établir une véritable politique du logement, dans le but de réduire la pauvreté et les inégalités de même que d’accroître la mobilité et la mixité sociales. Cela rejoint les politiques touchant les autochtones et l’immigration (intégration sociale par le milieu de vie et les écoles de quartier). Il faut mettre fin à la pauvreté (sous toutes ses formes) à la ghettoïsation et à l’exclusion.

À ma réflexion plus haut, j’ajoute que l’habitation est sous juridiction provinciale. Hélas, les provinces ne font pas leur travail, par impéritie ou parce qu’elles n’ont pas les moyens de leurs ambitions. Le fédéral doit les y pousser en mettant l’épaule à la roue.

Notez d’ailleurs que l’on permet la construction de communautés fermées (gated communities) au Canada, et au Québec, ce qui est à mon sens proprement scandaleux.

Il faut absolument réduire l’écart entre les riches et les pauvres. Il faut chercher plus d’argent chez les mieux nantis et les grandes entreprises pour les services collectifs. Aller chercher les argents cachés dans des abris fiscaux. Réduire les salaires, primes, pensions monstrueux des grandes entreprises ainsi que des organismes comme Hydro-Québec. À part quelques pays de l’Europe du Nord toute la planète souffre des trop grandes inégalités. Ça presse !

Je ne peux pas croire qu’on puisse encore parler de finances publiques sans aborder le problème de l’évitement et l’évasion fiscales. Nos finances publiques ne sont pas « capricieuses » elles sont l’objet d’une arnaque institutionnalisée.

Une liste impressionnante, mais il manque l’encouragement des arts dont la juridiction se partage entre les trois paliers de gouvernements; Municipal, provincial et fédéral. En s’attaquant à Radio-Canada, le gouvernement fédéral veut sonner le glas du rôle capital que Radio-Canada a joué depuis sa création sur le développement des arts et des artistes: musique, théâtre, danse, création, qualité de la langue, développement des institutions culturelles… Mais il n’y a pas que Radio-Canada. Un pays ne peut survivre sans mettre la priorité sur la culture sous toutes ses formes et sur la qualité de ses artistes, la relève, la formation dans les milieux d’enseignement, la diffusion de ses artistes à l’étranger.