Les ados répondent au doc !

Alain Vadeboncoeur dénonçait en 2016 la dépendance aux réseaux sociaux. Mais il ne se doutait sûrement pas que trois ans plus tard, 67 élèves du secondaire lui répondraient! Voici quelques-uns de ces textes, qui ont permis d’initier un dialogue inter-générationnel.

Photo : iStockPhoto

« Ce genre de dépendance cause-t-il vraiment toujours un problème? Posez la question à des adolescents et ils ne comprendront sans doute même pas de quoi vous parlez. »

Ouch! En 2016, je commettais cette phrase dans un texte portant sur la dépendance aux réseaux sociaux, écrit sans doute parce que je commençais à me rendre compte que je n’étais pas immunisé contre le phénomène.

L’auteur en train d’examiner calmement c’est à dire comme un adulte l’état du monde sur son outil de communication préféré dont il n’abuse jamais. Photo: Maude Vadeboncoeur.

Pourquoi diable ai-je alors pensé que je pouvais le réaliser mieux que les adolescents? Sans aucun doute, cela pouvait ressembler aux propos d’un vieux crouton un peu condescendant. Auquel il fallait bien que des ados répondent! Ce qui fut fait, et de belle manière.

Jean-Pierre Faust, professeur en français au 5e secondaire de l’École secondaire des chutes, de Rawdon, m’a informé voilà quelques semaines que mon texte, soumis à ses classes, ferait l’objet d’une réflexion écrite par ses étudiants et servirait même d’exemple pour « modéliser la variation des types de phrases dans le discours argumentatif ». Rien de moins!

Au fait, je tentais alors de cerner le phénomène de la dépendance elle-même, notant au passage les inquiétantes tendances suivantes, il est vrai plus marquées chez les adolescents: « Quel temps passons-nous réellement sur les réseaux sociaux? Dans le monde, les gens y consacrent 1,77 heure par jour, ce qui est en augmentation. Et les jeunes de 16 à 24 ans les utilisent à raison de 2,68 heures par jour. Cela représente près de 1 000 heures par année! Et cela fait beaucoup de temps et parfois beaucoup de temps perdu. »

Et j’étais (je le suis toujours d’ailleurs) irrité par la propension de certains à accepter d’être constamment envahis par les « notifications », cette plaie quand elles deviennent trop abondantes et concernent tout et rien sans discrimination : « Je trouve insupportable l’habitude de consulter constamment son cellulaire lors de rencontres sociales «en personne». Et ceux qui acceptent d’être constamment «alertés» par leurs courriels, textos, messages Facebook et autres devraient réfléchir à cet envahissement excessif dans leur vie courante. »

Trois réponses nettes

Qu’en pensent les 67 jeunes m’ayant répondu? Les trois productions écrites sélectionnées par les élèves (processus que j’avais demandé pour les publier) vont dans le même sens que plusieurs de mes constats sur la dépendance. J’imagine qu’au-delà de la qualité des textes, ils ont reçu cet appui parce qu’ils représentent une opinion largement partagée dans leur groupe? Le professeur m’a également fait parvenir quatre autres textes appréciés, avouant qu’il n’avait pas été facile de les départager. J’en citerai aussi des extraits.

Aimablement, mais fermement, les trois textes choisis invalident vertement mon idée erronée – et écrite sans trop y réfléchir – que les adolescents ne se rendraient pas compte de leur dépendance. Commençons par l’intéressant point de vue de Léa Gendron :

« Bonjour monsieur Vadeboncoeur, j’écris ce texte en réponse au vôtre : Tous dépendants aux réseaux sociaux ? Ça se soigne ! Vous dites, je vous cite : « ce genre de dépendance cause-t-il vraiment toujours un problème ? Posez la question à des adolescents et ils ne comprendront sans doute même pas de quoi vous parlez. »

Premièrement, je tiens à préciser que je suis totalement en accord avec le fait que les réseaux sociaux empiètent sur nos vies. Alors, oui ! Je crois que la surutilisation de ceux-ci cause encore et toujours un problème.

Je côtoie des jeunes tous les jours, et je vous assure qu’il est rarissime qu’un de mes collègues n’ait pas son cellulaire en poche ! Que leur appareil soit « en mode vibration » ou « avec le son activé », il est de coutume que dès qu’ils reçoivent des notifications, ils vérifient leur écran. J’en connais même qui vivent un stress immense lorsqu’ils sont séparés de leur précieux cell ! Exactement ! Vous avez bien lu ! Selon moi, cela démontre une dépendance plutôt flagrante !

Comment cela sera-t-il dans une dizaine d’années ? Si l’on sépare un ado de son appareil, il fera un arrêt cardiaque ? C’est à craindre ! Je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet, puisque vous devez avoir compris mon point de vue. Toutefois, je tiens à spécifier que bon nombre de jeunes savent ce à quoi ils font face. Tout à fait ! Ils sont, pour la plupart, dépendants des réseaux sociaux, mais ils en sont conscients et plusieurs tentent même de réduire leur temps passé à surfer sur le net tout comme vous et n’importe quel autre adulte.

Bref, en réponse à votre texte, je crois que ce genre de dépendance est un fléau qui est malheureusement présenté comme une ravissante pomme empoisonnée. »

Léa, tu me désavoues, et c’est tant mieux : tu es visiblement tout à fait consciente du problème de la dépendance, et mentionnes que tu es loin d’être la seule. Tu décris également avec précision la nature même de la dépendance des ados, une forme de sevrage, par ce « stress intense lorsqu’ils sont séparés » de leur cellulaire.

L’analogie avec la personne abusant de substances est forte et intéressante. Je dois reconnaître que moi aussi, j’éprouve une certaine anxiété quand j’oublie mon cellulaire, surtout une journée de travail. Par contre, en repos ou en vacances, je n’ai pas trop de problème avec cela.

Dans notre bulle

Je poursuis avec le second des trois textes retenus, celui où Kimberley Morin abonde dans le même sens que Léa :

« Pour répondre à votre question « La dépendance aux réseaux sociaux cause-t-elle vraiment toujours un problème ? », je crois bien que oui. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

À mon avis, les réseaux sociaux prennent beaucoup trop de place dans notre vie et nous leur accordons trop de temps et d’importance. Parce qu’après avoir défilé notre « feed » sur Facebook et après avoir « liké » quelques photos et vidéos, on n’en retient pas grand-chose. En plus, toutes ces heures que nous passons sur les réseaux tels Facebook, Instagram ou Snapchat, ce n’est que du temps perdu. Moi-même, je l’avoue, je passe beaucoup trop de temps sur ces plate-formes. J’en ai développé une sorte de dépendance. Chaque matin, avant de me lever, je regarde mon « fil d’actualité » sur Instagram. Et pas juste le matin ! Je peux passer une heure par jour sur cette application.

Ce n’est pas tout ! Je peux passer une heure sur Snapchat et une autre sur Facebook. Cela fait donc trois heures perdues par jour. Énorme ! Ceci peut devenir un problème. Une telle dépendance nous isole du « vrai monde ». Laissez-moi vous expliquer. Quand nous sommes « branchés » sur notre téléphone, nous sommes dans notre petite bulle. Le résultat ? C’est notre vie sociale qui en prend un coup.

En conclusion, je trouve qu’on ne passe pas assez de temps avec nos amis et notre famille… et trop de temps sur notre cellulaire. Et vous, docteur, qu’en pensez-vous? »

Vraisemblablement, j’en pense comme toi, Kimberley! Et je vois que toi aussi, tu es consciente du problème et souhaiterais même te dégager un peu de cette dépendance lourde à porter. Par ailleurs, je suis content de réaliser en te lisant être resté à distance de Snapchat (que mes filles utilisent beaucoup) et d’Instagram. Peut-être que c’est parce que je trouve plus intéressant l’écriture et la lecture que les images et les mèmes.

J’imagine que Facebook et Twitter font mon affaire parce que l’écrit y est prépondérant, même si le premier est un réseau qui, dit-on, perdrait du terrain chez les jeunes que vous êtes. Pour le reste, tu prends à peu près les mêmes termes que Léa pour décrire ta relation un peu difficile (et ambivalente) avec les réseaux sociaux, et ses effets, notamment l’isolement (alors qu’en théorie, un réseau « social » devrait pousser vers la socialisation)!

L’auteur ne se prenant pas du tout pour un ado en train de socialiser légitimement par le biais d’un usage rationnel et méthodique d’un réseau social non identifié. Photo: Maude Vadeboncoeur.

Gaspiller le temps

Je termine donc avec ce troisième texte où Kate McDuff ne contrarie pas les deux autres et au contraire s’inquiète plutôt, de belle façon, de tout ce temps perdu  :

« Bonjour monsieur Vadeboncoeur. J’ai cru comprendre que selon vous, les adolescents ne voient pas le problème avec la dépendance aux réseaux sociaux.

En tant qu’adolescente, je suis consciente de l’ampleur que prend ce phénomène. Donc cette dépendance est-elle vraiment néfaste? Absolument! Les jeunes sont tellement accrochés à leur cellulaire que celui-ci est devenu l’ennemi numéro un des parents. Au départ, ceux-ci, inquiets, achètent des cellulaires à leurs adolescents pour pouvoir les joindre en tout temps. Et finalement, quel est le résultat?

Laissez-moi vous répondre. Les parents se retrouvent à payer un cellulaire presque uniquement pour les réseaux sociaux. Ils se retrouvent avec des adolescents absorbés par leur cellulaire. Nous nous éloignons du but premier, n’est-ce pas? Les adolescents absorbés par leur cell? Parlons-en! Avec les heures de sommeil en moins, la perte de concentration à l’école et le temps, avouons-le, gaspillé, nous nous retrouvons embarqués dans ce cercle vicieux.

Nous avons même des routines! Nous nous réveillons, ensuite: Facebook, Instagram et Snapchat… Et hop! Nous sommes prêts à passer au travers de notre journée. Finalement, comble de malheur si nous réalisons que notre cellulaire n’a pas chargé durant la nuit. Comme un alcoolique a besoin de sa bière, les ados ont besoin de leur cell. C’est ce qu’on appelle une dépendance, non? »

Bien d’accord Kate! J’ajouterais que de reconnaitre une dépendance est un premier pas vers une « guérison » éventuelle ou du moins vers un certain contrôle de ses effets sur notre vie de tous les jours.

D’autres réponses bien senties

Je suis donc heureux de m’être trompé et de constater avec ces trois élèves qu’elles sont conscientes du problème, probablement davantage que bien des d’adultes, et que ce constat paraît partagée par les jeunes de leur entourage.

Je donne aussi raison à Emerik Bruneau, auteur d’un des quatre autres textes, qui me répond avec aplomb ainsi : « Nous sommes tous conscients de cette phase technologique, mais cela fait partie, maintenant, du quotidien de chaque personne. Autant les adolescents que les adultes, et même vous, un professionnel de la santé ! » Bien dit!

Tant mieux! Mais quelle est la suite? Personnellement, j’utilise surtout des moyens « externes » pour m’éviter de consulter trop longtemps les réseaux sociaux. J’ai par exemple « nudgé » tous mes réseaux, pour abolir les notifications visuelles et ne suivre que ceux et celles qui me tiennent à coeur. J’ai aussi aboli depuis longtemps les notifications sonores pour qu’elles ne polluent pas ma vie.

Nudge en train de me gruger l’écran pendant que j’exerce pourtant mes activités intellectuelles le plus sagement du monde sur Twitter. Capture d’écran: Anonymous.

Lorsque requis, je garde ouvertes quelques notifications de textos – un mode de communication peut-être archaïque pour la jeune génération. Je dois dire que bien des gens me regardent bizarrement lorsqu’il me demandent si j’ai reçu leur message Facebook et que je leur réponds que je n’y ai pas accès jusqu’au lendemain matin. Ça fonctionne assez bien, dans la mesure où je peux ainsi éviter de perdre mon temps quand je souhaite travailler ou ne pas être dérangé.

Pour l’instant, je ne réagis pas avec autant d’intensité que Megan Veillette, une autre des sept élèves dont les textes ont été choisis, qui lance un cri du coeur ne pouvant laisser indifférent : « C’est comme si toute ma vie était à l’intérieur de mon cell! Enlevez les téléphones cellulaires des adolescents d’aujourd’hui durant une semaine et dites-moi comment ils vont réagir… Je doute fortement qu’ils soient contents ! Pourtant, ce n’est qu’un fichu objet ! »

Elle montre aussi qu’elle est aussi parfaitement au courant de la situation. Et repaf!

Mais… le positif?

Une chose me frappe toutefois dans les trois textes principaux, c’est qu’on ne parle pas des effets potentiellement positifs des réseaux sociaux. Parce qu’au-delà de la stimulation de notre dopamine (le neurotransmetteur de la récompense), y-a-t-il matière à trouver que ces réseaux sont parfois utiles, malgré le phénomène de dépendance?

Je donne ici raison à Janie Savenberg (dans un des autres textes) quand elle argumente que ce n’est pas toujours sombre, toute cette histoire de réseaux sociaux : « Peut-on dire que la dépendance cause toujours un problème? Je ne crois pas! Chaque cas est différent. Des gens de tous les âges utilisent les réseaux sociaux. Certains pour le travail, d’autres par pur divertissement. Quand la dépendance devient-elle un problème? Quand le réseau social empêche quelqu’un de vivre normalement, ou lorsque la personne est rendue au point où elle choisit ses activités en fonction du contenu intéressant que cela pourrait créer. »

Pas de doute, cela dépend avant tout de l’impact sur nos vies. Personnellement, j’y trouve quelques points favorables (peut-être que je les mentionne simplement pour justifier ma dépendance, mais bon). Exemple, j’ai croisé (au moins virtuellement) plein de gens que je n’aurais jamais rencontrés autrement et avec qui j’échange encore de temps en temps. Je pense à ces jeunes militants, suite à la grève étudiante de 2012, qui m’ont beaucoup appris sur de nouvelles manières de voir le monde, ou encore à des amis perdus, qui habitent loin, et que je n’aurais jamais pu retrouver autrement.

J’apprécie également les réseaux pour leur capacité de diffusion de l’information, que j’utilise abondamment. Grâce à eux, je me mets aussi au courant sur une foule de sujets, particulièrement grâce au fil de twitter, où il est plus facile de choisir qui suivre en fonction de ses intérêts. Enfin, ayant un côté un peu obstineux, il est rare que je refuse une bonne discussion, pourvu qu’elle soit respectueuse et sensée. Rien de tel pour s’assurer que nos propres idées sont solides.

J’imagine que tout cela montre qu’on peut utiliser les médias sociaux de manière un peu plus positive. Et que, comme dans tout, même si c’est ben plate et crouton comme commentaire, la modération a meilleur goût, même dans le monde virtuel.

On peut donc conclure avec la proposition joliment tournée de Carolane Naud, qui lance avec intensité: « Ne voyez-vous pas que votre histoire s’effiloche derrière vous sans que vous y participiez ? Mais bon sang, éteignez ce téléphone et levez-vous ! Marchez, dansez, hurlez, vivez. »

Que voilà un sage conseil, Carolane!

Et merci à toutes et tous pour cet échange! On se croisera peut-être un jour sur les réseaux sociaux!  Ah non, zut. Alors, ailleurs! Genre.

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2 commentaires
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Moi aussi j’ai longtemps blâmé tout le monde et son père pour l’utilisation débile, selon moi, des réseaux sociaux. Personnellement, je ne suis abonnée à aucun, je n’ai pas de téléphone intelligent et même pas de cellulaire (quoique j’y pense). D’accord, je suis une vieille retraitée, mais quand même, j’ai un ordi que j’utilise tous les jours ou presque (cours d’espagnol, courriels, recettes, etc.).
Par contre, et voici mon bémol, j’écoute la télé à peu près tous les soirs, je m’y installe vers 19-20 h et je file parfois jusqu’à passé minuit, certains soirs, j’y passe quelque 6-7 heures. Comment pourrais-je donc blâmer ceux et celles qui fréquentent Facebook ou autres Snapchat, quelques heures par jour ?

Mille Bravos aux ados qui se sont prêtés à ceci. Bravo à vous monsieur Vadeboncoeur, aurais-je dû dire docteur?

Étant une vieille personne, bientôt soixante, qui utilise les réseaux sociaux quotidiennement pour mon travail, m’informer et aussi prendre le poul de ce qui se raconte, je suis ravi de constater que des gens, comme celles et ceux qui ont participé à cet exercice soient conscient des enjeux du phénomène « réseaux sociaux ». (cette dernière phrase est tellement longue! Jamais elle n’aurait survécue à la moulinette de ce que j’écris pour être lus parfois).

Dix mille bravos à un enseignant qui a proposé cette réflexion. Je ne réagis vraiment presque jamais directement aux articles que je lis sur le magazine L’Actualité ou ailleurs, mais c’est drôle, je me sens émus d’avoir lus celui-ci. Merci à vous.