Les animaux ont-ils une morale ?

Depuis 40 ans, le primatologue Frans de Waal étudie le comportement des grands singes afin de déceler, chez nos plus proches cousins, les origines animales de nos propres comportements.

Curieux, un bonobo observe le plus récent ouvrage de Frans de Waal, qui a fait son lancement au zoo d'Arnhem, aux Pays-Bas. Les primates, dit-il, «ont un sens de l'équité, et cela nous indique que la morale est plus ancienne que l'espèce humaine». (Photo © Luuk van der Lee / Hollandse Hoogte / Redux)
Curieux, un bonobo observe le plus récent ouvrage de Frans de Waal, qui a fait son lancement au zoo d’Arnhem, aux Pays-Bas. Les primates, dit-il, «ont un sens de l’équité, et cela nous indique que la morale est plus ancienne que l’espèce humaine». (Photo © Luuk van der Lee / Hollandse Hoogte / Redux)

Chercheur de réputation internationale, Frans de Waal est connu pour ses ouvrages de vulgarisation portant sur les bases naturelles de la morale.

Le regard qu’il porte sur le monde animal abolit les frontières entre les espèces et replace l’être humain dans son contexte évolutif. Ses observations révèlent que les chimpanzés et leurs proches cousins les bonobos font preuve d’empathie et d’altruisme, qu’ils ont des codes de réconciliation après les agressions, qu’ils sont capables de pardon, de vengeance, de regret, et qu’ils ont même le sens de l’équité.

DeWaal-BonobosLes titres de ses ouvrages parlent d’eux-mêmes : De la réconciliation chez les primates, Le bon singe, Primates et philosophes, L’âge de l’empathie. Dans son tout dernier, Le bonobo, Dieu et nous (Les liens qui libèrent, 2013), Frans de Waal montre que les valeurs morales les plus élevées viennent d’en bas, c’est-à-dire des impulsions profondes, et non d’en haut, de Dieu. Bien que se déclarant athée, le primatologue refuse de faire le procès de la religion, qu’il considère comme l’un des traits distinctifs de l’humanité.

Le magazine Time a classé le chercheur d’origine néerlandaise parmi les 100 personnalités les plus influentes sur la scène mondiale en 2007. L’actualité l’a joint au Département de psychologie de l’Université Emory, à Atlanta, où il est professeur d’éthologie.

Que voulez-vous dire lorsque vous affirmez que « la morale vient d’en bas » ?

Il y a deux façons de considérer la morale. La première, qui fut très populaire après le siècle des Lumières, voit la morale comme un produit de la raison et de la logique. En étant conscients qu’il est préférable de faire preuve d’équité dans une société, nous élaborons des lois concernant la justice sociale et cherchons à nous y conformer. Les religions véhiculent cette même idée, à la différence que ce n’est pas la raison qui dicte les règles, mais Dieu. Dans cette perspective, la morale vient d’en haut.

La deuxième approche, qui est issue de la psychologie, des neurosciences et de la biologie, considère que le principal moteur de la morale vient de l’intérieur, des sentiments, de nos tendances à agir de telle façon. La morale est donc construite du bas vers le haut. Dans mes recherches, j’ai constaté que les primates ont des tendances du même type que celles qui fondent nos principes moraux. Cela est également observable chez d’autres mammifères.

Si un singe capucin, par exemple, reçoit une récompense de moindre valeur que celle que reçoit un autre capucin pour la même tâche, il compare ce qu’il reçoit et réagit en conséquence : il se rebiffe et préfère tout refuser plutôt que d’accepter l’iniquité. Cela démontre un sens de l’équité et nous indique que la morale est plus ancienne que l’espèce humaine.

Diriez-vous que les primates ont une morale ?

Je dis qu’ils ont les éléments pour construire une moralité, mais il leur manque le deuxième niveau, essentiel à la morale. Le premier niveau concerne les rapports individuels de personne à personne : comment partager les ressources, comment se réconcilier, comment respecter l’ordre hiérarchique, etc. Tous les animaux sociaux possèdent ces aptitudes. Mais il leur manque le second niveau, qui est le souci de la communauté. C’est cet élément qui amène l’espèce humaine à se préoccuper de l’harmonie et de la coopération dans le groupe et qui permet de justifier pourquoi on agit de telle ou telle façon. Ce niveau est très développé chez l’être humain : si vous voyez un voleur chez le voisin et que vous acceptez ce comportement, tout le monde risquera de se faire voler et la société va s’écrouler. Je ne crois pas qu’un chimpanzé se préoccuperait d’un vol qui ne le concerne pas. Et c’est pourquoi je n’appelle pas les chimpanzés des êtres moraux.

Vous réfutez l’idée selon laquelle l’altruisme ne serait qu’un vernis cachant l’égoïsme. Cette vision est pourtant conforme aux règles de la sélection naturelle…

La théorie du vernis, heureusement presque disparue, soutenait que nous n’avons pas de réelles tendances prosociales et que nous sommes mus uniquement par des principes utilitaires : si quelqu’un est gentil, il faut s’en méfier ! Les évolutionnistes reconnaissent maintenant que nous sommes des « supercoopérateurs ».

Cette théorie du vernis confondait deux choses, soit la dimension évolutive des comportements et leur dimension psychologique. Selon les lois de la sélection naturelle, toutes nos tendances comportementales sont censées nous rapporter un bénéfice. Mais nos motivations sont indépendantes de ces lois. La sexualité, par exemple, a évolué avec les besoins de la reproduction, mais la motivation sexuelle n’est pas liée à cette fonction de reproduction. Les animaux n’en savent rien et ils ont quand même des rapports sexuels. La même chose vaut pour l’empathie et l’altruisme que nous pouvons éprouver pour quelqu’un sans que ce soit motivé par le bénéfice.

Certains voient dans l’empathie envers des inconnus l’effet d’un « gène mal ciblé ». Pourquoi cette idée vous paraît-elle fausse ?

C’est une façon très négative de voir les choses et je préfère parler de potentiel plutôt que d’erreur. L’évolution a doté les mammifères sociaux de la capacité d’empathie, parce que nous en avons besoin pour assurer les soins parentaux et maintenir les relations dans le groupe. Mais une fois dotés de cette capacité, rien ne nous empêche, nous les humains, de la diriger vers des inconnus victimes d’un tsunami ou vers d’autres espèces. Et il n’y a pas que les humains qui agissent ainsi : des dauphins sauvent parfois des nageurs de la noyade et des chiens aident des humains. Même si mes mains sont adaptées à la préhension des branches et que c’est là la raison d’être des mains des primates, je peux aussi m’en servir pour jouer du piano. Qui dira que jouer du piano est une erreur ?

Bonobo-©SPL
Photo © Frans Lanting / Mint Images / Science Photo Library

Peut-on imaginer une société à la fois morale et sans religion ?

Le problème, c’est que nous ne connaissons pas de société humaine sans religion et qu’il est donc impossible de savoir empiriquement ce que serait la morale dans une telle société. Les seuls exemples d’expulsion de la religion — par Staline, Mao ou Pol Pot [NDLR : dirigeant des Khmers rouges au Cambodge] — ont été désastreux. Mais ça ne prouve pas que les religions sont importantes pour la moralité ni que les athées ne peuvent pas être moraux. Tout ce que je peux dire, c’est que la morale est plus ancienne que les religions. Je suis convaincu que nos ancêtres, il y a un million d’années, avaient mis en place des règles morales auxquelles il fallait obéir.

Outre la morale, la religion est composée de croyances en des êtres ou forces surnaturels. Comment expliquer ces croyances, en regard de la théorie de l’évolution ?

Nous n’avons que des spéculations. L’une d’elles est que notre curiosité concernant les causes des événements nous amène à attribuer à des causes surnaturelles ce que nous ne comprenons pas. C’est le « dieu bouche-trou ».

Une autre est liée à l’étendue des sociétés humaines. Dans les sociétés de primates ou dans celle de nos ancêtres, chacun peut avoir un œil sur les autres et chacun a une réputation à protéger — ce qui maintient les règles de conduite. Mais lorsque la société rassemble des milliers ou même des millions d’individus, ce n’est plus possible. Et le système moral risque de s’écrouler. À ce stade, nous mettons en place un pouvoir surnaturel à qui nous conférons le rôle de garder un œil sur chacun. En croyant à ce dieu et à ses punitions, nous permettons au système moral de se maintenir. Dieu est ici une solution pour les sociétés élargies.

Lors de violents orages, les chimpanzés semblent réagir comme si la nature était un prédateur qu’ils cherchent à faire fuir. Peut-on y voir un indice de « croyance » en des êtres invisibles ?

C’est une possibilité. Il est possible que certains animaux soient superstitieux, qu’ils imaginent des causes surnaturelles et croient pouvoir modifier le cours des choses — comme arrêter la pluie — par des gestes de rituel. C’est ce que font les humains. Mais il nous est impossible de savoir avec certitude ce qui se passe dans la tête des animaux à ces occasions.

Certains évolutionnistes soutiennent que la religion dérive d’une série d’aptitudes sociales — un épiphénomène, donc —, alors que d’autres y voient une adaptation particulière procurant un avantage pour la survie ou la reproduction. Quelle est votre position ?

L’hypothèse de l’épiphénomène n’est pas très populaire chez les biologistes, qui ne la considèrent pas comme une explication valable. La religion est l’une des choses les plus coûteuses qui soient sur le plan comportemental : les gens prennent d’énormes risques, font des kilomètres sur les genoux et se battent au nom de la religion ! Il faut expliquer pourquoi nous agissons ainsi, quels bénéfices nous en tirons. Ma position est que la religion aide à construire des liens sociaux dans une collectivité, à renforcer la cohésion sociale et le sentiment d’appartenance à un groupe. C’est là son caractère adaptatif. Le surnaturel joue ici le rôle de l’autorité morale, comme le ferait un mâle alpha superpuissant dans une communauté. L’image d’un dieu tout-puissant provient sans doute de là.

Mais la religion n’est-elle pas composée de multiples éléments — morale, rituels, réseaux sociaux, autorité — qui peuvent s’expliquer en dehors d’elle ?

Il est possible que la religion soit l’unification d’un ensemble de caractéristiques que nous partageons tous, comme la propension à nous rassembler et à chanter ensemble, tel que le mentionnait le sociologue français Émile Durkheim. Même dans cette perspective, la religion est une aptitude adaptative, puisqu’elle incorpore toutes ces tendances. Je ne suis pas prêt à dire que cette caractéristique si importante pour la société humaine, et que l’on retrouve dans toutes les cultures, soit uniquement un épiphénomène.

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2 commentaires
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Sur la photo, ce ne sont pas des bonobos mais des chimpanzés. Renseignez-vous sur leurs différences.