Les années zéro

Le grand défi du Québec de demain sera de composer avec le déclin de sa population. Une tourmente dont on ne mesure pas encore toute l’ampleur.

Une loterie pour encourager la famille? L’idée peut paraître farfelue, mais pas aux yeux des jeunes parents réunis en ce dimanche de décembre à l’école La Frontalière, à Coaticook, en Estrie. Tandis que leur marmaille virevolte sur des trampolines et des glissoires gonflables géantes, ils sont des centaines dans l’amphithéâtre à attendre impatiemment le clou de cette grande fête annuelle de la famille.

Debout sur l’estrade, le maire s’apprête à remettre une vingtaine de chèques, d’une valeur totale de 15 000 dollars – dont une bonne partie sera réservée aux « valeureuses » familles de trois enfants et plus. « Si on veut que notre population se maintienne, il faut absolument soutenir la famille », dit André Langevin, énergique grand-père aux cheveux blancs et au sourire timide. « On n’achète pas des bébés, mais on peut faciliter la vie aux gens qui en veulent. »

Primes à la naissance, subventions pour l’achat d’une maison, service de couches réutilisables: en 20 ans de « règne », cet ancien directeur d’école a multiplié les mesures pour contrer le dépeuplement qui guette sa région. Et il rêve de voir sa politique reprise à l’échelle du Québec. « La dénatalité, c’est une tragédie pour un petit peuple comme le nôtre. Il faut agir, c’est urgent. »

À côté de dossiers « brûlants », comme les relations avec Ottawa, les trous dans les finances publiques ou l’emplacement du CHUM, la chute du taux de natalité n’a jamais pesé bien lourd dans le débat public. Mais le vent commence peut-être à tourner. Selon un sondage CROP réalisé pour L’actualité, plus de la moitié des Québécois – et 56 % des francophones – se disent assez ou très préoccupés par le phénomène.

Jacques Henripin est du nombre. « Ce n’est pas normal qu’une espèce vivante ne se renouvelle pas », dit le démographe, qui suit l’évolution des courbes de natalité québécoises depuis plus d’un demi-siècle. « Si on apprenait que les caribous arrêtaient de se reproduire, on s’en inquiéterait. C’est la même chose pour nous. »

Le Québec commence à peine à prendre la mesure des bouleversements qui s’annoncent. « Ça reste encore trop abstrait, dit Simon Langlois, sociologue à l’Université Laval. Le Québec n’est pas encore vieux. Il est d’âge mûr. L’âge médian y est de 40 ans (contre 26 en 1971). On a l’impression que le Québec va bien; ça empêche la pleine prise de conscience des enjeux.»

Selon l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), l’ensemble de la population québécoise devrait continuer à croître pendant encore 25 ans – jusqu’en 2031 -, avant d’amorcer un lent déclin. Mais la pénurie de bébés, jumelée à l’exode des jeunes, est déjà une réalité criante dans de nombreuses régions – et pas seulement en Gaspésie et sur la Côte-Nord, où le déclin est entamé depuis plusieurs années. Pas moins de la moitié des municipalités régionales de comté (MRC) verront leur population diminuer d’ici 2026, parfois dramatiquement. Dès 2020, le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus aura presque doublé par rapport à aujourd’hui et il y aura davantage d’enterrements que d’accouchements dans « la Belle Province » – qu’on pourra alors officiellement surnommer « la Vieille Province ».

L’effet de la dénatalité se fera toutefois sentir bien avant. En 2011, soit dans six petites années, les premiers baby-boomers commenceront à toucher leurs chèques de pension de vieillesse. Deux ans plus tard, la population active du Québec se mettra à décliner, en chiffres absolus. Dès ce moment, le rapport du nombre de travailleurs au nombre de retraités dégringolera rapidement, passant de quatre à deux pour un.

Certains évoquent déjà le « choc de 2013 ». « La dénatalité deviendra alors vraiment perceptible. On sera en plein coeur du problème », dit l’actuaire en chef de la Régie des rentes du Québec (RRQ), Denis Latulippe. Le Québec fera face à un défi colossal. « S’il n’y a plus de croissance démographique, il faudra générer de la croissance ailleurs. Il y a deux solutions: lutter contre le chômage et augmenter la productivité. Chose certaine, il faudra prendre un virage. »

Au lieu de parler de choc démographique, on devrait parler de « défi », croit pour sa part le président de la FTQ, Henri Massé. « Nous, on ne croit pas au Bonhomme Sept-Heures. Si on prend les bonnes décisions, on peut régler le problème et " revirer ça boutte pour boutte" ».

Un conte pour enfants, l’effet du vieillissement et de la dénatalité sur les finances publiques? « Si on attribuait à la population d’aujourd’hui la structure par âge qu’elle atteindra dans 20 ans, tout en conservant les règles fiscales et les engagements de dépenses actuels, les revenus fiscaux du Québec diminueraient de 5 milliards et les dépenses augmenteraient de 5 milliards. Au total, le " trou budgétaire " d’origine démographique atteindrait donc 10 milliards », écrivaient récemment les économistes Pierre Fortin, de l’UQAM, et Marc Van Audenrode, de l’Université Laval.

Ce n’est pas d’hier que les pouvoirs publics s’inquiètent des conséquences du déclin démographique. Déjà en 1990, l’ancien premier ministre Robert Bourassa se confiait ainsi à un journaliste: « Tous les mois, on m’apporte des statistiques démographiques et je me dis: on a beau faire des efforts sur le plan économique, l’essentiel va nous manquer un jour, parce qu’il y aura un vieillissement accéléré de la population. »

Quinze ans plus tard, son successeur à la tête des libéraux québécois, Jean Charest, a les mêmes craintes. Quand l’ISQ a publié la mise à jour de ses prévisions démographiques, l’hiver dernier, le Conseil exécutif – le « ministère » du premier ministre – en a demandé une présentation le matin même. « Le plus difficile, c’est de ne pas avoir l’air trop alarmiste dans nos résumés, dit Normand Thibault, démographe à l’ISQ. On indique où le Québec se dirige si la tendance se maintient. Aux décideurs de bouger s’ils n’aiment pas ce qu’on leur annonce. »

Message reçu. Quelques mois plus tard, Jean Charest convoquait plus de 75 organismes à un Forum des générations, en banlieue de Québec, pour discuter des moyens de faire face au déclin démographique. Patrons, syndicats, aînés, étudiants, autochtones, tous ont tour à tour proposé des pistes de solutions. Parmi ces dernières, celle du président du Collège des médecins, Yves Lamontagne, qui a suggéré que l’État cesse de rembourser les vasectomies et les ligatures des trompes, a particulièrement soulevé la controverse…

Au début de l’automne, les jeunes libéraux ont aussi fait du « choc démographique » le thème de leur congrès. « Je n’ai jamais vu de sujet aussi rassembleur », dit Simon Bégin, 21 ans, président de la Commission-Jeunesse du PLQ. Ce militant a participé à d’innombrables rencontres, aux quatre coins du Québec, pour préparer le congrès. « Les discussions étaient passionnées et se terminaient souvent tard dans la nuit, dit-il. La Constitution, ça n’intéresse pas tout le monde. Mais les jeunes se sentent tous interpellés par la dénatalité. C’est un consensus générationnel. »

Les « trois mousquetaires », ces trois jeunes députés péquistes qui ont sillonné le Québec l’an dernier pour prendre le pouls de la génération montante (et qui ont causé un électrochoc au sein du PQ avec leur rapport sur la « désuétude » de la souveraineté aux yeux d’une partie de la jeunesse), tirent les mêmes conclusions. « Ç’a été un des dossiers fétiches tout au long de notre tournée », dit Alexandre Bourdeau, 26 ans, député de Berthier.

Est-ce un hasard? Depuis l’automne, les « mousquetaires » ont gagné à leur cause deux collègues qui se passionnent eux aussi pour la question. Nicolas Girard, 32 ans, terminait un mémoire de maîtrise sur la conciliation travail-famille au moment de l’élection partielle rendue nécessaire par le départ du député péquiste André Boisclair. « Les parents souhaitent plus de flexibilité dans les horaires et je vais me battre pour eux. C’est une des raisons pour lesquelles je me suis lancé en politique», dit le nouveau député de Gouin, à Montréal.

Elsie Lefebvre, la plus jeune femme jamais élue à l’Assemblée nationale (à 25 ans), a aussi axé sa campagne électorale, dans Laurier-Dorion, sur la politique familiale. « Les valeurs collectives doivent changer, dit-elle. Bien des parents ont l’impression de déranger en se promenant avec leurs enfants en autobus ou dans les lieux publics. C’est déplorable. »

Changer la perception de la société à l’égard des enfants, c’est aussi le rêve que caresse Jacques Lizée, directeur général du Carrefour action municipale et famille. Créé il y a une quinzaine d’années, cet organisme s’est donné une mission singulière: aider les villes et les villages « à penser et à agir en fonction des familles ». « Je voulais que les populations locales s’approprient le discours sur la famille, dit cet ancien travailleur social. C’est fini, l’époque où les villes géraient seulement les poubelles et le déneigement. Si on croit au Québec des régions, si on veut que les jeunes y restent et fondent des familles, il faut redonner des pouvoirs aux milieux locaux et y améliorer la qualité de vie. »

Avec une équipe de formateurs constituée d’anciens élus et de hauts fonctionnaires municipaux, Jacques Lizée conseille les villes qui veulent élaborer des politiques familiales. « On ne réinvente pas le bouton à quatre trous », admet-il. L’opération permet d’abord aux villes de rassembler, dans un document, toutes les mesures pro-famille qu’elles offrent déjà et de les faire connaître à leurs habitants. Certaines municipalités font preuve d’imagination. New Richmond, en Gaspésie, offre gratuitement aux nouveaux parents, pour une durée de six mois, l’approvisionnement en couches et en lait maternisé. Victoriaville, dans le Centre-du-Québec, organise chaque mois un tirage pour les parents de nouveau-nés. Les prix à gagner? Des arbres à planter en l’honneur des poupons. « On n’a pas la prétention de relever la natalité en plantant des arbres. Mais c’est un symbole, un message qu’on envoie », dit Marie-Josée Monfette, responsable du dossier de la famille à Victoriaville.

Depuis deux ans, grâce à des subventions du ministère de la Famille, 80 villes québécoises se sont ainsi dotées de politiques familiales. Un modèle unique en Amérique, dit Jacques Lizée, qui vient de présenter cette success story au dernier Sommet mondial de la famille, en Chine.

Le maire de Coaticook, André Langevin, n’a pas attendu l’aide de Québec avant de lancer sa propre politique familiale. Dans les années 1980, alors qu’il était directeur de l’école secondaire de la ville, il se désolait de la diminution constante, année après année, des inscriptions, phénomène directement lié à la dénatalité et à l’exode des jeunes vers les grandes villes. «C’est à ce moment que j’ai décidé de me lancer en politique », dit-il. Au fil des ans, il a mis en place un audacieux programme d’aide financière aux familles, comportant notamment un « cadeau de bienvenue » de 1 500 dollars (plus 500 dollars par enfant) pour celles qui achètent une maison dans la municipalité et des primes à la naissance de 500 à 1 000 dollars par enfant. La Ville assume aussi 50 % du coût des activités sportives pour les familles nombreuses (trois enfants et plus), une mesure particulièrement appréciée. « Ça fait toute la différence quand on a un seul salaire », dit Natalie Labrie, 28 ans, arrivée à Coaticook il y a deux ans avec son conjoint. Rencontrée à la Fête de la famille, à l’école La Frontalière, en décembre dernier, la jeune mère rayonnait. Elle venait de gagner 1 000 dollars au Loto-famille, autre initiative du maire.

André Langevin en est convaincu: sa politique donne des résultats. « On réussit à maintenir le taux de natalité au-dessus de celui des autres régions rurales. Si ça se faisait à l’échelle du Québec, la natalité augmenterait. »

Pourrait-on envisager un autre baby-boom? Jacques Henripin en doute. La dénatalité est « une tendance lourde comme un éléphant », dit d’un ton grave le démographe en se calant dans le fauteuil de son salon, à Mont-Royal. La dernière génération à avoir engendré assez d’enfants pour assurer son renouvellement est celle qui est née en… 1942! Et il y a plus de 35 ans que le taux de fécondité au Québec a chuté sous la barre des 2,1 enfants par femme.

Mais ce n’est surtout pas une raison pour ne rien faire, dit Jacques Henripin. « La dénatalité, on en parle depuis 20 ans, mais on n’agit pas », s’indigne celui qui a formé une bonne partie des démographes du Québec au cours de ses 40 ans d’enseignement à l’Université de Montréal. « Le poids de l’immédiat dans les démocraties est tel qu’il l’emporte sur tout le reste. »

À 78 ans, il a momentanément quitté le confort de sa retraite pour écrire un essai de vulgarisation sur les enjeux auxquels doit faire face le Québec. Dans Pour une politique de population (Éditions Varia, 2004), il propose une série de mesures musclées pour soutenir la natalité et s’adapter aux conséquences de la dénatalité et du vieillissement. « Ce sera le grand défi du prochain demi-siècle. »

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