Les barricades de l’esprit

Les cercueils du caporal Nathan Cirillo et de l’adjudant Patrice Vincent ne serviront donc que de marchepied au gouvernement conservateur pour légitimer et intensifier son programme sécuritaire.

Les cercueils du caporal Nathan Cirillo et de l’adjudant Patrice Vincent ne serviront donc que de marchepied au gouvernement conservateur pour légitimer et intensifier son programme sécuritaire.

Pourtant, pour lutter contre le fanatisme violent qui a causé leur mort, à Ottawa et à Saint-Jean-sur-Richelieu, il y a d’autres moyens. Des pays européens, comme le Danemark et l’Allemagne, en expérimentent.

Renforçons la sécurité autour du parlement, bien sûr. Mais rappelons-nous que contre un homme prêt à mourir, il y a peu de parades.

Les lois ne régleront pas tout. Notre sécurité est également garantie par une foule de moyens sociaux et économiques, dont nos élus sont aussi les gardiens. Ne dressons pas trop vite des barricades contre la réflexion.

Entre le geste d’un Martin Couture-Rouleau au volant de sa voiture et les attentats commis par des « terroristes islamistes radicaux » à Bali (202 morts en 2002), à Madrid (191 morts en 2004) ou à Bombay (173 morts en 2008), il doit bien y avoir une différence ! Et des réponses de l’État à moduler en conséquence.

Dans le projet de loi C-44 — qui donnera des pouvoirs de surveillance accrus aux policiers et aux services de renseignement —, il ne se trouve guère de freins qui auraient ralenti la course meurtrière de Michael Zehaf-Bibeau vers le parlement. L’homme était accro au crack. Et Ottawa renâcle à renflouer les coffres des provinces, qui doivent sabrer les services de santé, y compris en santé mentale et en désintoxication.

La loi C-44 donnera surtout au gouvernement de nouveaux pouvoirs de surveillance sur les Canadiens à l’étranger. Elle renforcera aussi la capacité d’Ottawa de retirer la citoyenneté canadienne aux personnes qui ont une double nationalité et qui ont été jugées coupables d’actes terroristes par des tribunaux canadiens ou étrangers.

Fanatique d’une cause, Marc Lépine a tué 14 femmes à Mont-réal en 1989. L’État canadien aurait-il dû espionner et arrêter préventivement les personnes qui tenaient des propos antiféministes, comme la Gendarmerie royale du Canada (GRC) voudrait pouvoir le faire aujourd’hui à l’égard des partisans des islamistes ? Un autre projet de loi, sur la surveillance électronique, prévoit déjà donner des pouvoirs accrus aux policiers.

Si notre parlementarisme mérite d’être protégé au prix d’un plus grand pouvoir policier, pourquoi le gouvernement le méprise-t-il ? Pourquoi bafoue-t-il cette idée que les élus doivent débattre d’un projet de loi avant de l’adopter ?

Un tout autre projet de loi déposé la semaine dernière, sur le budget celui-là, incarne ce mépris : le C-43 modifie 36 lois et en crée 3 nouvelles. Députés et médias peineront à déchiffrer tout cela avant un vote. Il y a dans ce projet de loi « du bon, du mauvais et du vilain », comme l’a dit le critique néo-démocrate Nathan Cullen.

Une de ses mesures permettrait notamment aux provinces d’interdire aux demandeurs d’asile l’accès à l’aide sociale. S’ils ne peuvent pas travailler légalement, qu’ils n’ont pas droit à l’aide sociale et que l’État met des mois à statuer sur leur sort, comment ces demandeurs d’asile, souvent traumatisés par les guerres qu’ils fuient, survivront-ils ?

Voter cette mesure au moment même où des hommes en perte de repères cèdent au mirage de la violence et au discours simpliste des fanatiques semble contraire au sens commun.

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Carole Beaulieu: «Voter cette mesure [coupant l’aide sociale aux demandeurs d’asile] au moment même où des hommes en perte de repères cèdent au mirage de la violence et au discours simpliste des fanatiques semble contraire au sens commun.»

Et voilà, en effet. Et d’autres éditorialistes ou chroniqueurs – à La Presse ou au Devoir – ont écrit à peu près la même chose, mais il leur manque toujours, comme à madame Beaulieu, un argument décisif : à savoir que cet ostracisme est justement ce que les terroristes cherchent à obtenir.

J’étais adolescent au Québec vers la fin des années soixante-dix, et branché à fond – curieusement, dirons certains – sur l’Italie, qui s’étalait alors, via sa puissante production audiovisuelle, sur les petits et les grands écrans (francophones) de la province. Or, c’était l’époque des Années de plomb et du terrorisme tant d’extrême-gauche que d’extrême-droite. C’était l’époque du « compromis historique », gouvernement d’unité nationale résultant d’un pacte entre le principal parti au pouvoir, la Démocratie-chrétienne (DC), et le principal parti d’opposition, le Parti communiste italien (PCI). C’était l’époque de l’affaire Aldo Moro, principal architecte pour la DC dudit « compromis historique », enlevé puis assassiné par les Brigades rouges. Dans leur communiqué final, les Brigades rouges osèrent appeler « conclusion d’une bataille » l’exécution, d’une balle dans la nuque, d’un homme à genoux et sans arme. Le jeune spectateur/touriste que j’étais, le soir à Radio-Can ou TVA, sentait cette terrible tension dans les films italiens, des thrillers politico-policiers comme ‘CADAVRES EXQUIS’ ou ‘CONFESSION D’UN COMMISSAIRE DE POLICE AU PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE’ aux tragicomédies populaires comme ‘UN BOURGEOIS TOUT PETIT PETIT’ ou ‘UN JOUET DANGEREUX’.

On m’objectera que l’idéologie stalinienne des Brigades rouges et celle d’État islamique sont à peu près sans rapport, et c’est vrai. Mais le terrorisme est toujours le terrorisme. Le plus absurde avec les Années de plomb, c’est que les terroristes d’extrême-droite comme d’extrême-gauche poursuivaient au moins un but commun, en une parfaite illustration de l’adage selon lequel les extrêmes se touchent. Les néofascistes calculaient qu’en semant le maximum de chaos (exemple: l’explosion du train Italicus en 1974), cela forcerait l’État italien à devenir plus répressif, plus policier, éventuellement à se fasciser. À l’autre extrémité du spectre, les Brigades rouges et autres Prima linea calculaient qu’en forçant l’État italien à « montrer son vrai visage » (« fascisse », bien entendu, peu importe que la classe dirigeante italienne fût justement issue des rangs de la véritable Résistance contre un véritable fascisme), ça allait pousser les Italiens à faire la Révolution.

À un bout comme à l’autre, les terroristes CALCULAIENT, car c’étaient des stratèges paramilitaires hallucinés, de jeunes gens qui croyaient dur comme fer en la toute-puissance de l’organisation pour pallier au petit nombre. Et dans les calculs des uns et des autres entrait toujours l’idée de forcer l’État à se faire plus répressif, ce qui était censé entrainer une cascade de causes et d’effets, la chute des dominos et le triomphe de la Cause.

Une raison supplémentaire pour laquelle la réponse de l’État au terrorisme doit rester mesurée et calibrée, et ne pas verser dans le guantanamisme, c’est que les savants calculs tactiques des terroristes ont justement pour but de déclencher un ostracisme d’État qui pousse plus de désespérés et de déboussolés dans leurs fraternelles tentacules. Autrement dit, c’est une entreprise de recrutement. Les terroristes calculent, escomptent, espèrent que les Canadiens musulmans sentent peser sur eux cet ostracisme, que ce soit celui de l’État ou de la société, qu’ils se sentiront pointés du doigt, voire « peinturés dans le coin » et se radicaliseront. Une réaction excessive de l’État fait partie des buts poursuivis par le terrorisme.

Ce ne sera probablement pas la première fois que le remède imposé, sera pire que le mal. Surtout si ce dernier est bien géré.

Comme le mentionnait la semaine passée Alec Castonguay, aux « Coulisses du pouvoir », ce qui est à surveiller, notamment avec des « bills » tels le C-44 ; ce sont ces transferts d’informations destinés aux pays « amis » et en tout premier notre voisin du Sud.

Cette problématique existe déjà, ne serait-ce que pour tout ce qui relève de la moindre infraction présumée au code criminel. Hors dès lors qu’une information non avérée est entre les mains d’une puissance étrangère, vous perdez tout pouvoir de contrôle sur l’usage de l’information transmise. Ce qui laisse place à toutes formes d’exaction qui pourront par la suite être commises par ces « puissances » amies, au nom présumément de l’État de droit.

Sur cette scène d’activités pouvant de près ou de loin relever de toute forme de terrorisme plus ou moins présumé ; tout le monde se souviendra de l’affaire Maher Arar, qui lors d’un transit à l’aéroport JFK, s’est vu déporté en Syrie, emprisonné, puis torturé. Cette méprise reposait sur des informations détenues par les services douaniers américains, lesquelles furent transmises par la GRC. C’est précisément cette appropriation légale par une puissance étrangère et l’usage des renseignements transmis qui représentent un risque sérieux, cette fois pour le bienêtre, l’intégrité et la sécurité qui reviennent de plein droit à tout citoyen.

Disposer de moyens d’enquête supérieurs contre le terrorisme semble aller de soi, si ce n’est que ce qui va de soi peut aller à l’encontre des droits élémentaires qui reviennent dans le « monde libre » à tout un chacun.

— Le niveau de difficulté est grand entre assurer la sécurité pour tous et garantir les droits communs. Surtout quand la position d’autorité conférée à quelques-uns, l’emporte sur toute forme de bienveillance, laquelle comprend encore la présomption d’innocence. Quand la négation du doute supplante alors toute forme vertueuse de doute raisonnable. Dans ce cas, ce sont toutes les passions qui l’emportent sur ce qui devrait plutôt relever de la justice pour tous et de la raison.