Les bienfaits d’être poche

« L’anxiété de performance est un poison qui prend des airs vertueux », écrit notre chroniqueur David Desjardins. Et si la solution, c’était simplement de cesser de se prendre trop au sérieux ? 

Photo : Daphné Caron

Elles étaient une dizaine d’exposantes à l’entrée d’un petit centre communautaire. Cinquante ans ou un peu plus, chacune derrière sa table recouverte d’une nappe, comme enluminée par des tableaux accrochés à des treillis métalliques. 

Selon les cas, les œuvres étaient soit malhabiles, soit carrément abominables. La première artiste du dimanche ne comprenait rien à la perspective. La deuxième entretenait une insoutenable obsession du mauve. Une autre singeait une sorte d’expressionnisme douloureux. Et pourtant, je trouvais ces femmes tout à fait épatantes. 

Elles osaient publiquement ce dont notre époque nous dissuade fortement : s’essayer à une activité pour laquelle on n’a aucun talent.

« C’est vraiment important de faire ça pour sortir de la performance et de l’image, m’a dit mon ami psychologue Marc-André Dufour. Ça donne une pause au système nerveux si nous arrivons réellement à ne pas nous prendre au sérieux. »

La chose agit sur l’esprit comme un baume. Ce que décrit le psychiatre américain Judson Brewer, spécialiste des effets de la méditation sur le stress et les dépendances, dans son ouvrage The Craving Mind. Lors de ses recherches, il a constaté, grâce à l’imagerie médicale, qu’à partir du moment où notre attention se fixe sur des éléments aussi simples que la respiration pour chasser le flot de pensées qui nous assaille, des zones entières du cerveau se désactivent. « Une activité qu’on ne fait que pour le plaisir, en se concentrant (comme dans la méditation), ça met sur pause nos préoccupations et la surstimulation à laquelle nous nous sommes malheureusement habitués », m’a expliqué Marc-André en me félicitant.

Car la discussion découlait d’une annonce : je m’étais procuré une guitare. Or, si j’ai une bonne oreille et que je chante convenablement, mon talent musical est, disons, négligeable. 

Juste avant la pandémie, Marc-André a publié Se donner le droit d’être malheureux, un ouvrage dans lequel il décrit comment nos existences de façade nous privent du contact avec nos émotions réelles, qui ne ressemblent pas toujours à la fête foraine que l’on expose, surtout en ligne. 

Par bouts, des fois, la vie est juste poche.

Comme moi en musique. Ce dont, pour ces aléas comme pour mon absence de talent, je tente de prendre acte sans m’apitoyer sur mon sort. Au contraire, après des mois à m’escrimer avec l’instrument, sans grand succès, c’est une des choses que j’apprécie le plus de mon quotidien : descendre au sous-sol, allumer l’ampli et massacrer l’intro — ridiculement facile — de « Paranoid », de Black Sabbath. 

Malgré mon assiduité et mes cours en ligne, ma progression est d’une lenteur désolante. Mais j’y retourne. Je fais (mal) des gammes. Je supplicie l’intro de « Sweet Child O’ Mine », je peux passer une heure à répéter un enchaînement d’accords simple, en vain. Jamais un groupe sur terre ne serait assez mal pris pour m’engager. 

Et c’est parfait.

Comme le souligne mon ami psy, la performance est extrêmement importante dans nos vies. Notre travail doit être remarquable, et les attentes auxquelles nous tentons de répondre en tant que parents ou dans le couple sont de l’ordre du conte de fées. La pression sociale liée à la réussite est immense. Nous la transmettons à nos enfants, qui n’en peuvent plus. Un fait que dépeint Louis Morissette dans le film Le guide de la famille parfaite

L’anxiété de performance est un poison qui prend des airs vertueux. Après tout, exceller, c’est bien, non ?

J’ai pour ma part de la difficulté à entreprendre une chose sans avoir la conviction que je serai parmi les meilleurs. Ma fille a hérité de ce trait souvent nuisible de ma personnalité. On ne peut pas être bon en tout, et il est superbement libérateur, comme le propose Marc-André, de « cesser de toujours se prendre au sérieux », en adoptant une activité où notre absence de talent nous confine à l’unique ambition de la faire pour soi. L’égo rangé hors de vue.

Je joue de la guitare par pur plaisir. Je n’ai pas plus de style, de talent ou de créativité que les dames qui exposaient leurs tableaux au centre communautaire. Je me suis enregistré l’autre jour. C’était lamentable. Je riais en m’écoutant.

Venant d’un type qui carbure à l’insatisfaction permanente, ce geste-là, je le sais, en est un de sagesse. De guérison, aussi. Mon obsession de la performance m’a amené à commettre des actes d’autosabotage, provoquant des ratages complets que je préfère à des résultats moyens. À quelques années de mon admissibilité à la FADOQ, il était à peu près temps que je m’extraie, au moins par moments, de cette joute. L’espace d’un solo désastreux qui m’injecte un peu de saine humilité. Un minimum vital d’autodérision.

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Monsieur Desjardins,
Votre article m’a fait sourire, et fait du bien. J’ai comme vous, décidé de me mettre à la guitare. J’ai aussi une oreille et une voix relativement justes. Mais côté coordination, on repassera. Mes deux mains ont dû mal à s’entendre sur un même rythme. Même le métronome n’arrive pas à les mettre au pas. Résultat: les airs que j’arrive à jouer ne sont reconnus que de moi. Vous auriez dû entendre mon « interprétation » du fameux Adeste Fideles!
Mais à chaque jour, je descends m’enfermer au sous-sol et je reprends les mêmes morceaux , mesure par mesure. Et j’ai du plaisir à le faire, à écouter vibrer mon instrument, l’oreille collée contre sa caisse de résonance . J’accepte « humblement » d’être poche et peu performant. Même si ça doit parfois irriter les oreilles de mon prof à chaque rencontre. Et ça me fait grandement du bien, après une longue carrière marquée par l’anxiété de performance…
Merci de continuer à partager vos réflexions toujours inspirantes.

Bravo! Faire, créer, n’importe quoi, pour son bon plaisir ou pour le plaisir des autres (je pense à la cuisine) c’est nourrir la parcelle du divin en nous, c’est échapper discours anxiogène de notre époque hyperconnectée.

Votre texte est très inspirant et en lien avec le contexte actuel. J’ai avec mes cours d’espagnol sorti de ma zone de confort et arrive difficilement à comprendre les finesses de cette belle langue. Çà me permet d’apprendre à mon rythme sans avoir à subir des évaluations de performance.

«Mon obsession de la performance m’a amené à commettre des actes d’autosabotage, provoquant des ratages complets que je préfère à des résultats moyens.»
À l’école, en temps de pandémie, les élèves font de même !

C’est le début obligatoire de la sagesse: sachant qu’on ne pourra jamais plaire à tout le monde, on regarde tout ce qu’on produit de beau et de bon et on NE se compare PAS à ses frères, sœurs, voisins, collègues…On accepte ses limites quitte à les éduquer…tout doucement et sans le faire pour épater qui que ces soit. Guiness n’a aucun besoin de notre nom à rajouter dans son répertaoire.

Merci à David Desjardins de nous rappeler que ni nous, ni nos enfants avons à exceller dans tout et que si nous éprouvons du plaisir, c’est ce qui est important,non?

David, prends des cours de guitare classique, avec un prof. Tu vas voir, c’est le chaînon manquant dans ton histoire. Tu ne seras probablement jamais un guitariste génial, mais tu as le droit de devenir bon si tu pratiques des choses intelligentes, intelligemment !

Voici un article phénoménal. C’est excellent. C’est la définition même de ne pas se prendre au sérieux et de faire des choses par pur plaisir. Félicitations pour cet excellent articles.