Les bulles qui ne pétillent pas

Dans l’ancien monde, le mot « bulle » évoquait la joie, l’insouciance. Il est aujourd’hui synonyme d’isolement et de grisaille.

Photo : Daphné Caron

Nos illusions tombent au même rythme que les arbres se dépouillent de leurs feuilles. Le premier ministre l’a dit, les autorités l’ont répété : le Québec est engagé dans un long corridor, celui de la lutte à la COVID, qui passe, la majorité le comprend, par une restriction de nos contacts sociaux. 

Pour la plupart d’entre nous, c’est désormais travail à distance ou école-maison. Nous nous encabanons. Certains ne quittent pas la maison ni Zoom, les autres se déplacent vers leur lieu de travail, généralement ceux qui fournissent les services, les préposés, les travailleurs de la santé, les employés de magasin, les enseignants. Quand je vais marcher, vers 6 h, je vois bien les fenêtres illuminées dans les sous-sols, les logements les plus modestes, je devine bien que ce n’est pas une réunion Teams qui se prépare. Les classes sociales sont de retour. Je salue les travailleurs de l’aube, essentiels à ce deuxième confinement, révélés lors du premier. Et je me dis que nos vies sont plus que jamais réglées comme du papier à musique. Prévisibles. Sous surveillance. Un tour de vis sanitaire est donné : masques à l’école, absence de réunions sociales, restos et culture décapités.

Je le redis : nous comprenons que c’est pour limiter les effets de la COVID sur le système de santé. Mais on commence à entrevoir que les effets des impératifs sanitaires modifieront la société pendant les mois où ils seront appliqués, mais sans doute plus durablement. La liste des libertés rognées s’allonge tous les jours, le doute est semé. Dans six mois, un an, trois, referons-nous spontanément la bise ou l’accolade, serrerons-nous des mains, improviserons-nous des banquets ? Accorderons-nous autant de valeur au spectacle vivant dont nous aurons été coupés de longs mois ? On s’habitue à tout, même au pire. Où ailleurs que dans le monde virtuel referons-nous le monde, entretiendrons-nous les amitiés, initierons-nous des liaisons ? Les nouvelles bulles vont tuer le social. On isole les vieux, les jeunes. On s’auto-isole, on n’est jamais assez prudents… Nous surveillons nos arrières, méfiants, et les voisins se chargent de la délation en cas de voiture inconnue garée dans l’entrée de garage. La suspicion règne. Ces bulles ne pétillent pas, elles nous grugent.

Si le premier confinement avait quelque chose d’héroïque, du mouvement collectif consenti pour combattre la maladie, si la foi des arcs-en-ciel illuminait cet effort commun, la situation actuelle est bien différente. On fait des réserves, l’automne sera dur et l’hiver imprévisible. On se calfeutre. Le tissu social se désagrège, on préfère le papier à bulles. On privilégie le sanitaire aux dépens de l’humain.

Je me répète : on comprend la nécessité. Mais en même temps, notre patience, notre moral, notre santé mentale nous envoient des signes qui ne trompent pas. L’arbitraire de certaines décisions. Les incohérences de plus en plus nombreuses et difficiles à avaler. Le clientélisme. L’élastique de notre tolérance est tendu au maximum. Nous sommes collectivement d’une tout autre humeur qu’en mars.

Les citoyens ordinaires qui s’inquiètent de la qualité de la vie sont légion. Pas la qualité de vie, égoïste, mais bien la qualité de « la » vie. Des liens réels, de l’isolement de plusieurs, de la détresse psychologique, du manque de stimuli, de la saveur des petits riens qui fout le camp, des rencontres, des voyages, des projets. La vie goûte moins bon, en tout. Ce virus est liberticide. Il nous impose une vie terne, surveillée, sans créativité ni lumière. Plus ça durera, plus les séquelles seront lourdes.

C’est quand même ironique que le mot « bulle », qui dans l’ancien monde évoquait la joie, l’insouciance, soit aujourd’hui synonyme d’isolement et de grisaille.

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Cela s’appelle une pandémie. Une guerre. Mais votre détresse est telle que vous devriez consulter. Et svp, ne généralisez-pas votre mal-être : plusieurs se réinventent, découvrent de nouvelles sources de motivation, de plaisir. Ce n’est ni de la résignation, ni de la soumission. Seulement de l’acceptation. Bon courage!

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»Dans six mois, un an, trois, referons-nous spontanément la bise ou l’accolade, serrerons-nous des mains? »

Je ne crois pas que ces spontanéités sont vraiment si essentielles à notre bien être.

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Madame, je vous ai suivie avec beaucoup d’intérêt et de plaisir depuis mars dernier. Vos observations, vos points de vue et vos humeurs étaient en général à propos et justes. Parfois amusants et généralement pertinents. Mais un seul commentaire me vient cette fois-ci: Déprimant! Je me questionne sur l’intérêt et l’utilité de transmettre à vos lecteurs vos états d’âme que tous et toutes peuvent reconnaître en ce moment, mais qui ne font de bien à personne. N’apportent rien du tout, sauf à enfoncer plus profondément le clou d’un mal être collectif plus ou moins justifié, selon la situation de chacun, chacune. Car quoi, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne pour faire face aux privations et contrariétés que nous impose cette pandémie et pour ma part, je me considère parmi les mieux « équipées » et j’aime penser que vous aussi, sans doute. C’est pourquoi je me dis chaque jour que malgré les voyages annulés, les déplacements limités, les règles à suivre, les contacts interdits, L’Halloween compromis, les bises et les sourires qui se perdent derrière le masque, tout ça va se terminer un jour, comme le soulignait sagement notre Janette Bertrand nationale hier soir à TLMP. La vie reprendra son cours comme avant avec, espérons-le, une conscience plus aigüe de la chance que nous avons de vivre ici et maintenant dans cette bulle qui nous protège du pire, malgré les errances et les tâtonnements inévitables de nos dirigeants. Car dans des circonstances aussi troubles que troublantes, que ferions nous de mieux?
Bref, si votre intention était de nous rendre maussades collectivement, c’est réussi…et pas qu’un peu. Mais notre réflexion n’a pas beaucoup avancé avec tout ça.

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Madame. Au lieu de vous plaindre , vaudrait peut-être mieux appuyer ces directives visant à protéger tout le monde. Ben non, vous ne voyagerez pas pendant un bout, mais ce sont ces voyages-memes qui font que vous et les autres voyageurs rapportent un tas de microbes et que vous en apportez là où vous allez . Vous vous forces pour trouver les endroits les plus reculés, les plus sauvages pour vous soustraire à une vie quotidienne qui semble vous ennuyer. C’est quoi un an ou deux dans une vie ?

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Vous le dites si bien. Isolement, méfiance et perte de liberté. La médecine a fait de grandes avancées depuis 1918, mais si on impose le confinement dès que le nombre de malades dépasse 0,5 % de la population, la capacité de soigner de nos institutions elle, reste très limitée. Ça ne tiendra pas. C’est déjà commencé.

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Je fais aussi cette lecture de la situation actuelle et pourtant, je n’arrive pas à me sentir atterrée. Nous vivons actuellement une période sombre, nous passons dans un long couloir balisé tant bien que mal par nos gouvernements. Le monde a frappé un mur. Moi qui ai souvent rêvé de voir les choses changer, de prendre le temps de me demander ce que je veux vraiment vivre, je sais maintenant que c’est possible. J’ai appris à regarder autour de moi, à observer les arbres, les oiseaux, le ciel, les pierres … Je commence à connaître les noms, les fruits, à entendre les chants, à nommer les planètes, les étoiles, à discerner la matière. C’est mon réconfort. Je constate les effets néfastes des décisions du passé récent et ancien. J’écoute les débats. Je constate l’épuisement des ressources humaines mais aussi financières, la radicalisation et l’incompréhension. J’éprouve un chagrin certain de ne pouvoir côtoyer mes petits enfants, c »est la « grève des câlins » comme l’a écrit Simon Boulerice. Pourtant, même si ce virus bousille ma vieillesse, je me donne le droit de vivre autrement et de l’apprécier.

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Cela s’appelle une pandémie, une guerre. Tellement moins pire que ce que nos aïeux ont connu avec tellement moins de moyens. En lieu de la déprime et des lamentations, nous avons le choix de nous réinventer : dans nos loisirs, nos façons de communiquer, de communier avec la nature, avec la vie. Penser qu’il y a bien pire que nous. À vous lire, je crois que vous auriez besoin d’aide, allez consulter.

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Je me reconnais dans cet article, en particulier dans ce passage : « La vie goûte moins bon, en tout. Ce virus est liberticide. Il nous impose une vie terne, surveillée, sans créativité ni lumière. »

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Et il y a toujours des bien pensants pour nous faire la leçon quand nous osons déplorer la situation. Ce pourrait être pire! Peut-on penser et dire que ça pourrait être mieux? Vraiment, les bulles, ce n’est plus pour la joie. Votre article, bien réaliste, me rejoint en ces temps de fausse solidarité.

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Tellement si bien écrit, c’est d’une grande tristesse que de voir le monde se déshumaniser ainsi. Nous le voyons dans le comportement des gens, la patience et la tolérance se fait rare quand les gens se sentent brimés. Mais ce qui m’attriste le plus c’est de voir nos enfants, oui, ils s’adaptent mais on voit clairement leur comportement changer, comme s’ils s’éteignaient tranquillement.

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Je pensais ça, tout bas. Je luttais à la recherche de mon équilibre en pensant à ces choses. Moi j’ai foi en Dieu et j’arrive à m’appuyer sur quelque chose, et malgré tout, ça fait peur! Qu’est-ce qu’on est en train de devenir?!

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J’ai perdu mon père lors du premier confinement. Je ne veux pas perdre ma mère durant le deuxième.

On a célébré les funérailles de mon père en septembre, il est décédé en avril.

Ma mère de 77 ans qui adorait Legault depuis le début de cette pandémie a été complètement CONSTERNÉE par la fermeture des restaurants, des cinémas, etc. en octobre. Elle habite à Québec.

La santé psychologique des citoyens est essentielle. Le gouvernement ne peut pas se préoccuper uniquement de la préservation du secteur public.

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Et si encore tous ces sacrifices apportaient des résultats à court ou moyen terme. Non, ils n’accomplissent rien de mieux que la Suède a accompli sans confinement et au moins elle a sauvé son économie et la santé mentale du peuple ELLE !

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Mme Bazzo, j’attendais depuis longtemps que quelqu’un de votre trempe ait le courage et la détermination de dire que si le gouvernement pense gagner le combat contre le virus avec la méthode actuelle ( méthode drastique du tout ou rien ), bien, il a dors et déja perdu le combat afin de garde la santé mentale et le bonheur minimum des citoyens. Que cette methode cesse au plus vite, car ca equivaut à tirer partout avec une mitraillette et c est devenu ridicule. Merci de ce bel article, cette declaration sociologique.

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