Les campagnes contre-attaquent !

Équipés de connexions Internet haute vitesse, les habitants de villages partout au Québec créent des communautés virtuelles et se mobilisent pour prendre leur avenir en main.

Les campagnes contre-attaquent !
Photo : P. Halley

Les 40 vaches de Gaston Blais, propriétaire d’une ferme familiale à Plaisance, en Outaouais, ont 1 641 amis Facebook. Des « potes » qui habitent aussi loin que Notre-Dame-de-la-Salette, Buckingham ou Papineauville, et qui tous se sont engagés à boire leur lait ou celui d’une trentaine d’autres producteurs laitiers de la région sur la page « Je bois le lait de la Laiterie de l’Outaouais ». « Elles sont heureuses de se faire traire pour les familles de la région », s’amuse le fermier de 62 ans, tandis que Becky, Rose et leurs compagnes ruminent paisiblement dans une étable située à proximité de la route 148, à une cinquantaine de kilomètres de Gatineau.

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L’élan de solidarité envers les vaches de l’Outaouais est né après la fermeture de la laiterie Château, en 2006. Ce fleuron du village de Buckingham nourrissait les poupons comme les adultes de la région depuis plus de 70 ans. « Les gens du coin en ont eu assez de voir leurs entreprises agroalimentaires fermer les unes après les autres », dit Maxime Pedneaud-Jobin, 43 ans, conseiller municipal du secteur de Buckingham, à Gatineau. « On avait déjà perdu la fromagerie de Plaisance, puis l’encan des animaux de Gatineau. Ça suffisait comme ça ! »

La décision du groupe Nutrinor de mettre la clé sous la porte de la petite laiterie a asséné une gifle à la fierté régionale. Elle a aussi résonné comme un non-sens du point de vue environnemental. Le lait des vaches de l’Outaouais allait dorénavant être transporté par camion jusque dans la région de Montréal, pour y être transformé avant d’être réexpédié d’où il venait. Une vague de mécontentement n’a pas tardé à rugir sur le Web.

« Internet est en train de donner un nou­veau souffle à la solidarité rurale », observe Stève Dionne, agent de recherche à la Chaire de recherche du Canada en développement rural, à l’Université du Québec à Rimouski. « Les habitants des villages sont mieux informés que jamais sur ce qui se trame chez eux et ailleurs. Ils se transmettent l’information de région en région. On ne peut plus leur passer un sapin ! »

Dans les villages munis de la haute vitesse (tous n’ont pas encore ce luxe, les grands fournisseurs de services se montrant peu intéressés par les campagnes), les ruraux se servent aussi d’Internet pour resserrer les réseaux sociaux au sein de leur propre collectivité. « Branchés » les uns aux autres, ils se mobilisent afin de sauver les petites entreprises locales ou de repousser les multinationales qui débarquent avec leurs gros sabots pour exploiter les ressources de leur territoire. Et ça marche !

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Les vaches de la ferme de Gaston Blais, à Plaisance. Leur lait
nourrit la population de la région. (Photo : P. Halley)

Maxime Pedneaud-Jobin et quatre camarades se sont heurtés à un mur lorsqu’ils ont voulu remettre la laiterie Château sur pied. Les investisseurs ne voyaient pas comment une toute petite laiterie pourrait concurrencer un géant comme Agropur, qui détient 62 % des parts du marché avec ses marques Sealtest, Québon et Natrel.

Le comité de relance a alors joué la carte cybernétique. Il a mis en ligne un site Web dans lequel la population locale pouvait s’engager à boire le lait de la future laiterie… si elle voyait le jour. En six mois, 5 000 familles avaient signé des promesses d’achat, qui, au total, frisaient le 1,5 million de litres par an ! À elle seule, la petite famille de Marcel Fleurent s’est engagée pour 500 litres par année. « On a trois jeunes enfants », rigole ce professeur de mathématiques de Gatineau.

« La conjoncture économique était contre nous, mais la volonté de la population a pesé suffisamment lourd pour faire pencher la balance et convaincre les investisseurs », se réjouit Patrick Duguay, directeur général de la Coopérative de développement régional Outaouais-Laurentides, qui a coordonné le comité de relance.

La Laiterie de l’Outaouais a ouvert ses portes en juin 2010, tout près de l’aéroport de Gatineau. Une quinzaine d’employés ont retrouvé leur travail, sur la trentaine mis à pied par Château. La page Facebook a suivi. Les « amis » photographient des contenants de lait de cette entreprise un peu partout dans le monde, à l’image du nain de jardin d’Amélie Poulain : en Jamaïque, à Londres, en Guyane…

« La solidarité est formidable », dit Georges Emond, le directeur, qui me fait visiter l’usine, coiffé d’un bonnet à la Gilles Duceppe. « Grâce à Facebook, nos supporteurs se passent le mot et exercent une pression énorme sur les commerces qui ne tiennent pas nos produits. » Seuls quelques dépanneurs résistent encore.

Guy Brousseau, 47 ans, avait enfilé pour la première fois l’uniforme de Château lorsqu’il n’avait que 19 ans. Son père y a passé 26 ans. « Pendant la fermeture, j’ai travaillé chez Weston, juste à côté, raconte cet homme timide. Mais ma famille est ici. » La première journée où la laiterie a ouvert ses portes, il a couru à travers le champ jusque chez Weston pour aller porter du lait au chocolat à ses anciens collègues. « C’est des bien bons gars pareil. »

Le réseau Internet fait plus que faciliter la mobilisation dans les régions. Il leur amène du monde ! Les microentreprises qui s’occupent de leurs clients de la ville à partir d’une bicoque située au bord de l’eau poussent comme des champignons. « Pour un paquet de professionnels, il n’y a plus de frein à venir vivre à la campagne », constate Stève Dionne, lui-même installé au village de Saint-Roch-des-Aulnaies… à 200 km de son patron, à Rimouski.

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Georges Émond, fier directeur de la Laiterie de l’Outaouais. La mise sur pied de
cette entreprise régionale est un bel exemple de solidarité. (Photo : P. Halley)

Le village de Saint-Camille, en Estrie, l’a bien compris. En 2007, cette bourgade de 500 habitants, située à 40 km au nord-est de Sherbrooke, a racheté une terre du rang 13 se trouvant dans la zone blanche (non agricole). La municipalité a divisé ce terrain en petits lots de 4 à 17 acres (1,6 à 6,8 hectares), revendus à prix d’ami à des familles prêtes à venir s’installer sur son territoire. Seule condition : vouloir s’enraciner dans la région. Pas question de simplement construire un chalet ou de revendre la propriété à profit. On voulait combattre le déclin démographique et ramener l’espoir au village.

« Le rang 13 ? Il faut prendre à gauche à la croix de chemin, au coin des routes 216 et 225 », m’indique André Pilon, propriétaire d’une petite ferme laitière, rencontré au village. On passe devant Le P’tit Bonheur, ancien magasin général en briques rouges aujourd’hui converti en centre culturel et communautaire. De là, on monte entre les pâturages sur quelques kilomètres, puis on tourne sur une route cahoteuse où l’on zigzague entre d’immenses flaques d’eau. Heureusement, la vue sur le mont Ham fait presque oublier les nids-de-poule. « C’est là que les jeunes de la ville ont construit leurs maisons », s’étonne André Pilon.

Depuis 2008, une quinzaine de familles ont quitté la ville pour s’installer dans le rang 13. Elles ont été séduites par la qualité de vie à Saint-Camille, par la beauté des paysages et par l’esprit communautaire du village. Une dizaine d’autres familles s’apprêtent à les imiter. On compte parmi les nouveaux arrivants une enseignante du primaire, un professeur du cégep de Sherbrooke, un créateur de sites Web et de petits entrepreneurs en tous genres. Déjà, 32 enfants d’âge pré­scolaire et scolaire peuplent le rang.

« Je pense que certains villageois avaient peur de se retrouver avec une commune sur les bras », glousse Nicolas Soumis, spécialiste en sciences de l’environnement âgé de 37 ans, arrivé de Mont­réal au printemps 2009 avec sa conjointe, Nadine. « Ils ont compris notre sérieux quand ils ont vu nos maisons. » C’est loin d’être des cabanes ou des chalets ! Nicolas Soumis a construit sa maison en beaux bardeaux d’épinette, peints d’un bleu joyeux. Équipé d’une connexion haute vitesse amenée à grands frais jusqu’au rang 13, il effectue des contrats de consultation ou de traduction. Nadine travaille à distance pour l’organisme Équiterre.

L’épicerie se porte mieux. La coopérative maraîchère, où l’on cultive des légumes bios pour les habitants du village, est en pleine expansion. On planche sur un projet de conversion de l’église en centre multiservice, et les vieilles dames du village ont commencé à donner des cours de tricot aux plus jeunes.

L’hiver dernier, les « jeunes de la ville » ont aussi lancé le comité Mine de rien, pour repousser les forages de la compagnie Bowmore Exploration, venue flairer les filons d’or qui se cacheraient sous les pieds des villageois.

C’est Nicolas Soumis qui, le premier, a eu la puce à l’oreille, quand il a aperçu un hélicoptère survolant les fermes. L’appareil traînait un long fil au bout duquel planait un étrange engin circulaire. « J’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait d’un capteur de champ magnétique », dit-il. Une petite recherche d’images dans Google a confirmé ses soupçons. En fouillant davantage dans les entrailles du Web avec ses voisins, il a découvert le pot aux roses : un article du journal La Presse intitulé « Un nouvel Osisko en Estrie ? ».

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Saint-Camille, en Estrie. Pour freiner le déclin démographique, la municipalité a vendu des
lots à prix d’ami à des familles prêtes à s’enraciner dans la région. (Photo : P. Halley)

Bien au fait des déboires des habitants de Malartic – où plus de 200 familles ont été forcées de laisser leur maison pour faire place à la mine d’or de la compagnie Osisko -, de la mobilisation des gens de Sept-Îles contre l’exploration d’uranium sur leur territoire, de la levée de boucliers de La Vallée-du-Richelieu contre l’explo­ration et l’exploitation des gaz de schiste, les habitants du rang 13 ont fourbi les armes à leur tour.

« On ne savait pas comment les villageois et les agriculteurs allaient réagir devant la mobilisation d’une bande d’urbains épris d’idéaux écologiques », dit Nicolas Soumis. Son visage aux traits délicats s’est fendu d’un large sourire lors de la première assemblée générale du comité Mine de rien. La salle communau­taire du village était remplie à craquer.

« Je n’ai pas vu une mobilisation pareille dans le village depuis qu’on s’est battus pour sauver notre bureau de poste, au début des années 1990 », raconte Nicole Laroche, native de Saint-Camille dans la cinquantaine, qui fait tous les jours la navette vers Sherbrooke (un trajet d’une demi-heure environ), où elle occupe un poste de travailleuse sociale. « Les jeunes s’y opposent pour des raisons écologi­ques. Les vieux sont blessés dans leur orgueil. Une grosse compagnie ne peut pas entrer chez nous sans nous demander la permission ! »

En quelques mois, le groupe de Camil­lois a obtenu une victoire partielle : l’entre­prise s’est engagée à ne pas mener de travaux exploratoires sur les terrains des habitants de Saint-Camille qui s’opposent à l’idée. La nouvelle s’est propagée comme une traînée de poudre. Le maire reçoit des courriels d’autres municipalités, comme Saint-Siméon, dans Charlevoix, ou Pointe-à-la-Croix, en Gaspésie, qui veulent à leur tour s’opposer à des projets d’exploration sur leur territoire.

« Un village, ça ne sert pas qu’à faire des trous pour exploiter les ressources, tonne Nicolas Soumis. On veut se développer autrement, comme on l’entend. »

N’allez pas vous faire d’idées. La solidarité rurale n’est pas une partie de plaisir tous les jours. « Quand il y a des tensions dans les petites localités, elles sont plus vives qu’en ville, parce qu’elles sont personnalisées, dit Stève Dionne. Tout le monde se connaît. »

L’arrivée des « néo », avec leurs ordinateurs portables et leurs idéaux sur la vie à la campagne, amène aussi son lot de frictions. « Prenez le cas des éoliennes, poursuit le chercheur. Certains agriculteurs sont bien contents de louer une parcelle de terre pour empocher une compensation financière. Ils trouvent que les « néo » qui s’y opposent pour préserver les paysages sont une bande de romantiques. »

À Saint-Camille, tous les villageois n’étaient pas en faveur du projet du rang 13. « On craignait que les « néo » nous coûtent des sous », explique Nicole Laroche, qui habite en plein cœur du village. « Il allait falloir déneiger la route pour leur donner accès à la terre et rien ne garantissait qu’on irait chercher assez d’argent avec les taxes pour couvrir les dépenses. » L’opposition au projet de mine a fait oublier ces vieilles appréhensions. « Il n’y a rien comme une bonne bataille commune pour souder le monde, constate la dame, les yeux rieurs. Si les nouveaux du rang 13 arrivent à résister à l’odeur du purin qui va dégeler au printemps, je pense qu’ils seront là pour de bon ! »

 

Les produits bio de la coopérative maraîchère. (Photo : P. Halley)