Les carnets du sous-sol

Nous nous sommes enfoncés dans les abysses bétonnés de l’ultramoderne solitude pandémique. Et la descente se poursuit.

Photo : Daphné Caron

J’écris ceci depuis le 11e étage souterrain de l’accablement. Ville : Québec. Royaume du Méga Gym et des radios crypto-conspirationnistes.  

C’est un peu comme l’enfer de Dante, mais plus profond encore. L’assommante suite de jours identiques qui se fondent les uns dans les autres dépasse les neuf cercles infernaux imaginés par le poète. Nous nous sommes enfoncés dans les abysses bétonnés de l’ultramoderne solitude pandémique. Et la descente se poursuit.

Parlant de La divine comédie, elle débute ainsi : « Au milieu du chemin de notre vie / je me retrouvai dans une forêt obscure / dont la route droite était perdue. »

Ça vous dit quelque chose ?

Notez aussi qu’aux portes de l’enfer dantesque, on peut lire (comme d’ailleurs au début d’American Psycho, de Bret Easton Ellis) : « Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. »

Tout ça pour dire que nous sommes perdus. Par centaines, par milliers, désespérés. Nous nous sommes psychologiquement heurtés à un mur et c’est beaucoup la faute de nos politiciens qui gouvernent avec la croyance que la santé publique est soluble dans l’opinion publique. Donc à force de vouloir faire plaisir à tout le monde, par petits à-coups d’un bonheur provisoire, on nous reconvoque constamment dans l’abattement général.

J’ai lu le classique Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad, pour la première fois récemment. Je me suis beaucoup reconnu dans le personnage qui attend des boulons pour réparer son bateau. Il est au milieu de la jungle. Il se fait dire que les boulons arrivent, et puis non, les mois passent.

Il fait preuve d’un stoïcisme que j’admirais au moment de ma lecture. Posture qui m’a gardé droit jusqu’ici, mais qui vient de me quitter après des mois de fidèle soutien.

Jusqu’à maintenant, j’allais assez bien. Mais la troisième vague nous a plongés dans un docu-théâtre de l’absurde qui a de quoi rendre dingue le plus docile des citoyens. Et fuck la résilience.

Je veux bien que François Legault cherche à épargner la santé mentale des gens et à encourager l’adhésion aux règles. Mais force est d’admettre que son empressement à ouvrir les vannes a surtout généré du malheur.

J’évoquais l’absurdité des décisions qui en rajoute. Le fédéral n’est pas en reste sur ce plan. Depuis des mois, les gens voyagent encore, et les nouvelles qui nous parviennent font état de quarantaines et d’une surveillance plutôt poreuses, disons.

Interdit-on l’entrée sur notre territoire des voyageurs qui arrivent du Brésil, dont le président refuse tout confinement tandis qu’on prévoit que 100 000 de ses concitoyens devraient périr de la maladie ce mois-ci ? Ben non.

Autre palier gouvernemental, même incohérence : au provincial, on ferme les théâtres tout en laissant les gens aller à la messe. « Pourtant », s’indignait très justement le metteur en scène Christian Lapointe à Plus on est de fous, plus on lit, « le théâtre, les arts vivants, le cinéma en salle, c’est la spiritualité d’une société laïque. »

Je ne dis pas qu’il faudrait rouvrir les théâtres. Mais que s’ils doivent fermer, alors les églises aussi.

Nous sommes au stade où le pire semble être amplifié par la crise. Les profiteurs médiatiques ou d’Internet continuent de crier à l’exagération des mesures pour mieux fédérer les mécontents et enrichir les rangs des désobéissants chroniques. La situation révèle comme un verre grossissant la fragilité des écoles, du système de santé, de grands pans de notre économie, de notre chaîne d’approvisionnement, ainsi que la pression du travail.

Je parlais à un confrère dans une importante boîte de pub. Il me disait à quel point les clients, les patrons, tout le monde était en mode panique permanent. Qu’il n’avait jamais autant bossé de sa vie. Et en même temps, comment notre créativité était mise à mal par l’absence de nouveauté. Les équipes de travail se délitent sous la pression. Regardez les offres d’emploi sur LinkedIn. Ça pleut.

Les jours, eux, se mêlent comme les eaux de rivières confluentes. Le travail et le bureau et la famille et le couple et les loisirs ne font plus qu’un, ou presque.

On a beau se dire que ça achève, ça fait un an qu’on arrache un peu le diachylon, qu’on le repose, qu’on en arrache encore un bout et qu’on le recolle à nouveau. C’est de l’épilation au ralenti, de la torture. Nous savons que ça va finir. Mais dans quel état serons-nous ? Allons-nous seulement nous reconnaître ?

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Quand vous écrivez « au provincial, on ferme les théâtres tout en laissant les gens aller à la messe », je me suis dit que M. Legault avait confiance en Dieu qui ne laisserait certainement pas ses ouailles périr de la Covid s’ils vont à la messe… Et, si M. Legault se trompait?

« c’est beaucoup la faute de nos politiciens […] vouloir faire plaisir à tout le monde, par petits à-coups d’un bonheur provisoire […] François Legault […] son empressement ».

Pressé de faire. De plaire. Vite, tôt, court.

« Modéré » serait, se voudrait ou se dirait le gouvernement.

La modération n’est bonne que si on n’en abuse pas.

Moyenner est la manière de faire privilégiée?
Bravo, est-ce qu’« in medio stat virtus » n’est pas le plus sage?
Certes, mais l’« age quod agis » ne l’étant pas moins, vouloir limiter une… éradication n’engendre-t-il pas, tant logiquement qu’empiriquement, un « incomplet »?

PM ‘fait’ avec ce qu’il a. Une population à maturité X, ne trouvant pas prématuré du tardif ou de l’inachèvement. Appréhendant une dureté pourtant gage d’efficacité*-durabilité accrue.

PM ne veut trop faire de peine («‘pain’» en anglais)
Ce (non) faisant, en fait-il possiblement plus qu’en
en faisant davantage, l o n g u e m e n t, qu’il n’en
ferait, temporairement, en osant «demander» plus

* Quand on pense qu’il y a là le PM de l’« efficace »
trouvant toujours que ça ne va p’assez vite
qu’c’est « pas efficace » (ce qui prend
‘trop’ de temps [à son gré])…