Les cégeps : un gros plus

Uniques en Amérique du Nord, nos cégeps encouragent la persévérance scolaire et le développement économique régional, dit Pierre Fortin.

468838833-university-student-using-laptop-in-lounge-gettyimages
Photo : Getty Images

Article original paru en juin 2003

* * *

Les cégeps sont des établissements d’enseignement uniques en Amérique du Nord. Ils font la transition entre le secondaire et l’université tout en assurant une formation professionnelle et technique avancée. Mais, 35 ans après leur envol, les cégeps continuent de susciter beaucoup de réticences parmi certaines de nos élites — chez les traditionalistes et les universitaires, surtout.

Les traditionalistes n’ont jamais accepté que les cégeps remplacent les vieux collèges classiques. Il faut dire que les 15 premières années de ces établissements d’enseignement, de 1968 à 1983, furent plutôt rock’n’roll. L’Osstidcho, Beau Dommage, les grèves et le «pot» étaient plus populaires que Cicéron, Aristote, Corneille et Newton. Les profs de cégep paraissaient tout droit sortis du film Le déclin de l’Empire américain, du cinéaste Denys Arcand. Ces «années folles» sont chose du passé. Aujourd’hui, plus de 90 % des Québécois sont d’avis que les cégeps donnent une formation générale et professionnelle de qualité. Mais l’opinion des traditionalistes est restée figée dans la nostalgie des années 1960.

Bien des dirigeants universitaires n’ont pas encore digéré que les cégeps leur aient «volé» une année du premier cycle d’enseignement. Ailleurs en Amérique du Nord, les jeunes obtiennent leur diplôme de high school après 12 années à l’école, puis en passent 4 sur les bancs de l’université. Au Québec, le diplôme d’études collégiales est décerné après 13 années de scolarité, ce qui en laisse seulement 3 pour les études universitaires. Nos recteurs n’aiment pas voir leurs budgets d’enseignement ainsi amputés du quart. Plusieurs passent leur temps à se plaindre des cégeps, pour n’importe quelle raison: ce qui va bien à l’université, c’est grâce à l’université ; ce qui ne va pas, c’est la faute des cégeps.

Les pauvres cégeps ne savent plus comment assurer leur défense. Au ministère de l’Éducation, les écoles primaires et secondaires exigent la plus grande partie du budget. Elles disposent, par l’intermédiaire des commissions scolaires, d’un appareil bureaucratique imposant et du pouvoir de taxer. Le milieu universitaire est plus petit, mais jouit de l’appui des élites et perçoit des droits de scolarité. Le collégial est coincé entre ces deux géants. Il tire difficilement son épingle du jeu sur les plans bureaucratique, politique et financier.

Pourtant, les cégeps favorisent la persévérance scolaire. Après quatre années et demie au secondaire, beaucoup de nos jeunes sont fatigués d’aller à l’école. Ils ont presque 17 ans. Le carcan de la discipline scolaire commence à les exaspérer. Ils veulent plus de liberté. La tentation du décrochage est à son maximum. Dieu merci, il ne leur reste que six mois avant de terminer leur secondaire. Vous faites pression sur eux, c’est l’enfer pendant six mois, mais ils finissent par obtenir leur diplôme — avec votre aide ou vos menaces. Pour eux, l’entrée au cégep, c’est la libération. Pour vous, c’est le soulagement de les avoir empêchés de décrocher. Ici, une question se pose: si les études secondaires avaient duré six ans, comme ailleurs en Amérique du Nord, votre jeune aurait-il persévéré ? Peut-être, mais ce n’est pas sûr.

Un de mes confrères de l’Université de la Colombie-Britannique, Steve Easton, pense que l’existence des cégeps est un facteur primordial de la persévérance scolaire des adolescents au Québec. L’implantation de dizaines de cégeps dans les petites villes du Québec — d’Alma à Salaberry-de-Valleyfield et de Gaspé à Saint-Jérôme en passant par Shawinigan et Granby — encourage nos jeunes à poursuivre leurs études pour une autre raison importante: les cégeps réduisent la distance entre le domicile familial et le lieu d’enseignement. Conséquence : 85 % des jeunes Québécois de 15 à 19 ans vont à l’école. C’est plus qu’aux États-Unis et à peine moins qu’en Ontario.

Enfin, les cégeps répondent aux multiples besoins des entreprises locales. Beaucoup de profs de cégep ne comptent pas les heures qu’ils passent à aider nos entreprises à résoudre leurs problèmes pratiques de formation, de technologie, de production ou de finance. Les dirigeants de PME les perçoivent souvent comme plus proches, plus accessibles, plus concrets que les profs d’université. Des exemples? L’aéronautique à Édouard-Montpetit, les technologies physiques à La Pocatière, l’informatique à Rosemont, le meuble à Victoriaville, l’électrotechnique à Limoilou, les pâtes et papiers à Trois-Rivières, le transport maritime à Rimouski, l’exploitation minière à Rouyn, la production textile à Saint-Hyacinthe, les ressources marines à Gaspé, l’art et la technologie des médias à Jonquière

Les cégeps sont une innovation québécoise qui réussit bien l’arrimage des adolescents et du développement économique régional. Il faut nourrir et renforcer cet élan, continuer d’améliorer le taux de succès scolaire. Mais revenir en arrière, comme le souhaitent certains nostalgiques, serait un choix insensé.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Euh…combien d’autres provinces canadiennes et combien d’autres pays civilisés ont imité notre modèle de CEGEP déjà???

Sinon, comment diable font-ils pour « répondre à tous ces besoins » sans avoir créé son troupeau de vaches sacrées???

J’ai bien lire les articles de M. Fortin. Je suis souvent assez d’accord avec ses arguments. Étant un des derniers Mohicans du cours classique, j’aimerais cependant apporté un bémol: jamais depuis l’abolition du cours classique on a retrouvé en général la qualité d’enseignement prodigué par les collèges d’alors, sans parler du sentiment d’appartenance. Avec la création des CEPEP, on a misé sur la quantité au lieu de la qualité. Rendre possible l’accès à l’université au plus grand nombre. Cette idée du ministre de l’éducation d’alors, M. Gérin-Lajoie je crois, était louable en soi mais l’enfer est rempli de bonnes intentions. Toute l’opération a donc résulté en un nivellement par le bas. Conséquemment, on diplôme beaucoup plus d’étudiants qu’auparavant, mais la qualité en général n’y est plus sauf dans quelques disciplines comme la médecine. À preuve, des jeunes avec une maitrise qui entrent sur le marché du travail avec un niveau de français exécrable et une structure intellectuelle questionnable. Ce qui semble compter maintenant pour plusieurs, c’est d’avoir un papier (ticket) pour accéder à l’emploi, la qualité des connaissances derrière le papier étant peu importante.