Les champions de la conciliation travail-famille, 10 ans après

En 2001, le Conseil de la famille et de l’enfance a remis un prix ISO familles à sept entreprises championnes de la conciliation travail-famille. Aujourd’hui, où en sont-elles ? L’actualité a fait sa petite enquête.

Photo : Olivier Hanigan

On garde le cap !
Café Graffiti, Montréal

Milieu de vie pour les jeunes marginalisés, le Café Graffiti grouille de monde du matin au soir. Les travailleurs sociaux qui accompagnent les jeunes dans leurs initiatives (contrats pour des œuvres murales ou des vitrines de magasins, spectacles de breakdance) se sont partagé les plages horaires selon leurs préférences ; certains travaillent à temps partiel, d’autres à temps plein.

Le nombre d’employés du café est passé de 10 à 35 depuis 2001, mais cela n’a rien changé au mode de gestion du directeur, Raymond Viger, très soucieux du bien-être de son personnel. Quand le graphiste, Juan Carlos Sanchez, lui a annoncé qu’il serait papa, c’est lui, le patron, qui lui a rappelé qu’il avait le droit de prendre plusieurs mois de congé. Et quand un travailleur social lui semble un peu trop près de l’épuisement professionnel, il le force à s’arrêter ! En cas de pépin avec la garderie, les enfants des employés sont les bienvenus au café.

Le prix des fusions
Municipalité de McWatters, Abitibi

La petite municipalité de McWatters a été avalée par Rouyn-Noranda en 2002. Les employés municipaux ont dû se plier à la convention collective des employés de la Ville de Rouyn-Noranda et dire adieu à leurs arrangements imaginatifs. Un exemple : à la mairie de McWatters, deux femmes occupaient le poste d’adjointe administrative, se partageant à parts égales les tâches, les heures et le salaire.

La Ville de Rouyn-Noranda n’offre ni poste à temps partagé ni poste à temps partiel. En revanche, la convention collective permet aux employés d’aménager leur horaire avec l’accord de leur supérieur immédiat. Et la Ville n’est pas chiche sur les congés : les employés bénéficient de trois jours de congé mobiles ; ils peuvent prendre leurs heures supplémentaires sous forme de vacances ; et ils ont même le droit de s’offrir une semaine de vacances annuelles de plus, financée par un prélèvement sur leur paye. « Lors des négociations de convention collective, les employés ont préféré obtenir des congés plutôt que des augmentations salariales », souligne le directeur des ressources humaines de la Ville de Rouyn-Noranda, Serge Dion. Une stratégie gagnant-gagnant : « Des gens avec de gros problèmes de conciliation travail-famille, je n’en rencontre pas dans mon bureau », dit-il.

Bénéfices en baisse
Caisse Desjardins de Granby-Bromont

La caisse de Granby-Bromont se faisait une fierté des arrangements offerts à ses employés : postes partagés, temps partiel et semaine de 35 heures comprimée sur quatre jours.

Ces mesures ont disparu lors de sa fusion avec deux autres caisses, en 2006. À la caisse Desjardins de Granby-Haute-Yamaska, qui compte maintenant 300 employés, le temps partagé n’existe plus. « Les gestionnaires trouvaient cela très compliqué », explique Carole Leblanc, directrice des res­sources humaines, communications et culture qualité. La semaine com­primée a aussi été abolie. « Il fallait rétablir l’équilibre entre les besoins des clients et ceux des employés, fait-elle valoir. Le tiers des employés finissaient à midi le vendredi, ce qui occasionnait des ruptures au service à la clientèle. » Reste l’option du temps partiel.

La conciliation travail-famille passe maintenant par d’autres types de mesures : quatre jours de congé rému­nér­és par an pour raisons familiales, possibilité de congé sans solde ou autofinancé d’un an, service de cafétéria proposant des menus santé. La Caisse augmente aussi les prestation­s de congés parentaux : les nouvelles mamans reçoivent ainsi 95 % de leur salaire pendant 18 semaines ; les pères, eux, ont le choix entre un congé payé de 12 semaines ou une réserve de congés mobiles de 20 jours.

Des sous-traitants bien traités !
Centre de formation industrielle de Coaticook

L’entreprise s’appelle maintenant Pro-Méthode et… n’a plus de bureaux ni d’employés permanents ! Les sous-traitants – ils sont une dizaine – travaillent tous à partir de la maison. Ils communiquent quotidiennement par téléphone ou Internet et accèdent au réseau informatique à distance. Le télétravail poussé à l’extrême !

Cette boîte de consultants en amélioration des processus de travail a tout intérêt à appli­quer ce qu’elle prêche : la recher­che de l’efficacité. Les consultants sont maîtres de leur horaire, adapté en fonction des besoins des clients et de leurs propres désirs. « Ils choisissent combien de jours par semaine ils veulent travailler : je préfère avoir quel­qu’un de compétent, même si ce n’est qu’un ou deux jours par semaine », dit le directeur, Jean-Pierre Bibeau.

Toujours aux petits soins
Merck Frosst, Kirkland

La fusion de Merck et de Schering-Plough, en 2009, a entraîné la suppression de près de 350 postes. Ces soubresauts organisationnels n’ont cependant pas touché les conditions de travail des 976 employés toujours en poste.

Les parents peuvent déposer leurs bambins à l’une des deux garderies que le géant pharmaceutique a fait construire tout près du siège social, à Kirkland. Merck ajoute également aux prestations de congés parentaux versées par l’État, de façon à ce que les employés reçoivent leur plein salaire pendant 14 semaines.

L’été, les employés travaillent une heure de plus du lundi au jeudi, pour prendre la poudre d’escampette dès midi le vendredi. Ils ont aussi accès à un service de nettoyage à sec et à des guichets bancaires sur place, ainsi qu’à un service de voiturier pour l’entretien de leur automobile.

La cause est entendue
Cain Lamarre Casgrain Wells, Chicoutimi

Bourreaux de travail, les avocats ? Pas chez Cain Lamarre, où les valeurs familiales priment. Il y a 10 ans, les avocates qui partaient en congé de maternité pouvaient compter sur leurs collègues pour s’occuper de leur clientèle durant leur absence. Aujourd’hui, les hommes se félicitent de pouvoir en faire autant lorsqu’ils prennent leur congé de paternité. Et une jeune avocate a pu bénéficier d’un congé parental pour adoption après être revenue de Colombie avec une fratrie de quatre enfants !

Contrairement à bien d’autres cabinets, où il est mal vu de s’absenter pour prendre soin d’un enfant malade, les avocats de Cain Lamarre le font sans crainte que cela nuise à leurs chances d’avancement. « Bien sûr, on a une obligation de résultat sur l’année et on se doit d’être présents pour notre clientèle, mais on est soutenus », dit Nicole Tremblay, mère de trois enfants, devenue avocate associée participante cette année. Après la naissance de sa dernière, qui avait une malformation aux pieds, elle a dû s’absenter lors des interventions chirurgicales que devait subir l’enfant. Elle a pu compter sur le soutien indéfectible de l’équipe.

Le bonheur est dans le télétravail
Aptitude, Montréal

En 2001, les 10 consultants en réadaptation professionnelle d’Aptitude travaillaient tous à partir de leur domicile. Même la présidente, Jocelyne Dubé, 37 ans et deux enfants.

L’entreprise a depuis été vendue à Banyan Solutions en santé au travail, une société pancanadienne dont le siège social est à Toronto. Mais cela n’a pas changé les habitudes de travail de la trentaine d’employés et de consultants du Québec, toujours adeptes du télétravail. Ils peuvent rencontrer leurs clients dans le petit bureau de l’entreprise à Montréal, où seul le responsable du soutien administratif travaille à temps plein.

« On demande aux employés de travailler durant les heures ouvrables, mais on offre de la souplesse », dit la gestionnaire Jessica Boutin. Mère de trois enfants de moins de sept ans, elle se met au boulot de 5 h 30 à 6 h 30, pendant que sa marmaille dort encore, puis reprend à 8 h 30, une fois que les petits sont à l’école et à la garderie. Elle ne se rend au bureau que quatre fois par année !