Les cigales sont fauchées

Plus de la moitié des Québécois croient désormais que le devoir est plus important que le bonheur. Que s’est-il passé?

Du bonheur ou du devoir, qu’est-ce qui est le plus important? Le bonheur, ont toujours répondu la plupart des Québécois. Le devoir, rétorquaient les Canadiens d’ailleurs au pays. «C’est la joie de vivre latine contre l’éthique protestante!» résume Claude Gauthier, vice-président de CROP. En 1992, les Québécois n’étaient que 43  % à choisir le devoir, contre 63  % des autres Canadiens.

Quinze ans ont passé, et le Canada tout entier a pris une dose de sérieux. Mais la différence entre les deux solitudes subsiste. Hors Québec, ils sont maintenant 68  % (plus des deux tiers!) à préférer la satisfaction du devoir accompli, alors qu’une très mince majorité de Québécois (52  %, soit une hausse de 9  %) pensent de même.

Les Québécois deviennent-ils plus responsables? Peut-être. Après tout, ils vieillissent. Au début des années 1990, leur âge médian était de 37 ans. En 2006, il est passé à 39,6 ans. Or, la sagesse est, paraît-il, comme les cheveux gris: un effet secondaire de la maturité…

Les valeurs et les attitudes des jeunes adultes ont énormément changé en 15 ans. «Les jeunes adultes de l’époque entraient dans un monde marqué par la précarité de l’emploi et un taux de chômage élevé, un monde en mutation qui n’avait pas encore assimilé la mondialisation, les changements technologiques, le bouleversement des valeurs, fait remarquer Madeleine Gauthier, directrice de l’Observatoire Jeunes et Société de l’INRS. Devant ces sombres perspectives d’avenir, ils se tournaient vers le bonheur individuel et l’instant présent.»

Quinze ans plus tard, changement de tableau. Favorisés par la donne démographique — «Mes étudiants se font courir après par les employeurs potentiels!» dit-elle —, les jeunes d’aujourd’hui voient l’avenir sous un bien meilleur jour. D’autant que la société actuelle a digéré, en bonne partie du moins, les grands bouleversements de la dernière décennie. Ils se disent tout à fait disposés à travailler dur pour se bâtir la vie qu’ils savent possible. «Disparu depuis plus d’une dizaine d’années, le mot “effort” est revenu dans la bouche des jeunes adultes», conclut-elle.

Thérèse Richer, présidente de l’Union des consommateurs et coordonnatrice de l’ACEF Rive-Sud de Québec, ne croit pas beaucoup à cette poussée de sagesse dans la population en général. «Les Québécois ne sont pas devenus des fourmis, dit-elle. Ce sont des cigales fauchées!» Avec des dettes qui atteignent en moyenne 125  % de leur revenu annuel, ils n’ont tout simplement plus les moyens de leurs envies, croit-elle. En 2005, le Québec, qui compte pour 24  % de la population canadienne, a enregistré 35  % des faillites du pays, soit 29 568, une hausse de 6  % sur l’année précédente. Et il suffirait que les taux d’intérêt augmentent de 1  % ou 2  % pour précipiter des milliers de familles québécoises dans les difficultés financières, précise Jacques Audet, de l’ACEF du Nord de Montréal.

Une étude plus poussée des résultats du sondage semble leur donner raison à tous les deux. Car les francophones, pris isolément, ne sont que 50 % à choisir le devoir. Contre 65 % des autres Québécois, anglophones, nouveaux arrivants ou allophones!

Question de valeurs profondes, mais aussi, plus simplement, de culture, croit Roya Daneshmand. Iranienne d’origine, elle a quitté son pays à l’aube de la vingtaine. Pour la France, d’abord, où elle a fait un doctorat en sociologie de l’éducation, puis pour les États-Unis, où elle a rencontré le Québécois qui allait devenir son mari. Arrivée au Québec il y a 15 ans, elle est très active au Centre social d’aide aux immigrants, organisme communautaire de Westmount, où elle côtoie des nouveaux arrivants de toutes les origines. «Beaucoup d’immigrants viennent de cultures où on vit dans un cadre de valeurs fixe, basé sur la famille et les obligations religieuses, et où la notion de bonheur individuel n’a pas beaucoup de signification», dit-elle. Un système de valeurs renforcé par l’expérience même de l’immigration (les nouveaux arrivants se préoccupent d’abord et avant tout de se construire un avenir, à eux et à leurs enfants) et qu’on transmet, en partie du moins, à ses héritiers.

Sens accru du devoir ou pas, les Québécois n’accordent pas plus d’importance au mariage qu’autrefois. Au contraire. Ils sont 62 % à considérer cette institution comme importante, contre 69 % en 1992. Ils sont aussi plus indulgents envers l’aventure extraconjugale: 16 % la jugent «pas si grave que ça», alors que seulement 7 % des autres Canadiens voient les choses ainsi.

Peut-être est-ce parce que les notions mêmes de devoir et de bonheur évoluent, croit Marie Rhéaume, directrice de la Fédération québécoise des organismes communautaires Famille. «Le devoir a perdu sa connotation de sacrifice, dit-elle. Faire son devoir ne veut pas dire rester dans une relation amoureuse insatisfaisante. Ni se priver d’une incartade occasionnelle.»

Dans cette société où l’individu a, de plus en plus, la liberté et la responsabilité de choisir sa vie et son système de valeurs, la satisfaction du devoir accompli deviendrait-elle une composante importante du bonheur?


 


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