Les cygnes noirs de l’été

Des barricades autochtones, le privé en santé, une menace de boycottage des Jeux olympiques ? Drôle d’été qui s’annonce.

L’Union européenne songe à interdire la climatisation dans les voitures. La « clim » produirait trop de gaz à effet de serre. Que diront les députés européens aux gens atteints d’allergies respiratoires à qui la climatisation permet d’éviter la crise d’asthme les jours de grande concentration de pollen ? Mystère. Peut-être fera-t-on une exception. Mais peut-être pas. Les problèmes individuels sont anodins devant l’urgence de sauver la planète !

Certains jours, les purs et durs en tous genres — ayatollahs du « crois ou meurs », qu’il soit écologique, syndical ou politique — réveillent en moi un fond rebelle de mathématicienne manquée.

J’ai toujours été fascinée par le concept d’incertitude qui occupe les théoriciens des probabilités. Avant la découverte, en Australie, d’un cygne noir, les Européens étaient convaincus que tous les cygnes étaient blancs. L’expression « un cygne noir » en est venue à symboliser la fragilité et les limites de nos connaissances, acquises par l’observation ou l’expérience.

Pourtant, c’est souvent sur ces données incomplètes que les gens fondent les pires préjugés, les radicalismes les plus outranciers. Jusqu’à ce que surgisse… le cygne noir ! (C’est-à-dire un événement inattendu qui a des conséquences importantes et dont on se rend compte, rétrospectivement, qu’on aurait pu le prévoir si on y avait réfléchi un peu plus. Comme un gouvernement minoritaire à Québec.)

Parions sur quelques cygnes noirs à venir cet été.
• Depuis 30 ans, les autochtones ont clairement préféré les tribunaux à la violence pour faire avancer leurs causes. Très médiatisés, les coups de force demeurent tout de même rares. (Depuis la mort d’un agent de la Sûreté du Québec à Oka, en 1990, on a recensé un seul autre décès, à Ipperwash, en Ontario, en 1995. Dudley George était alors devenu le premier protestataire amérindien tué par la police en 100 ans.)

On se dit, par conséquent, que la journée « Faites dérailler la nation », le 29 juin, dont les organisateurs appellent à des blocus ferroviaires, sera pacifique, même si plus de 800 revendications territoriales demeurent sans issue 30 ans après le début des négociations ! Mais si on se trompait ? Si un gros cygne noir nous tombait dessus ? En Abitibi, par exemple, où les négos sont au point mort, bien que des entreprises exploitent depuis 25 ans des terres que les Algonquins revendiquent…

Jean Chrétien voulait résoudre ce dossier. Paul Martin aussi. En vain. Stephen Harper a déplacé la responsabilité des négociations vers un organisme indépendant. Celui-ci peut-il changer la donne ?

• Qui aurait pu prédire que Khartoum, capitale d’un pays de misère, émergerait comme nouveau centre financier et pétrolier, soutenu notamment par la Chine ! (Voir « Le boom de Khartoum »)
Imposer des sanctions aux entreprises soudanaises incitera-t-il vraiment Khartoum à faire cesser les exactions au Darfour, comme le veut le président des États-Unis ? Ne vaudrait-il pas mieux que l’Occident menace de boycotter les Jeux de Pékin, faisant ainsi pression sur la Chine pour qu’elle discipline Khartoum ? Et si le cygne noir était chinois ?
• Au Québec, la majorité continue de penser que le réseau de santé public est la meilleure solution pour assurer l’universalité et l’équité des soins. Et si l’orthodoxie nous empêchait de voir les cygnes noirs qui planent à l’horizon ? De même, dans les transports en commun, si les Néo-Zélandais et les Britanniques ont réussi à optimiser leurs services en brisant les monopoles publics et en combinant privé et public, pourquoi ne pas essayer la même approche ?

Encourageons les systèmes qui favorisent des pratiques variées, de nouvelles idées, dans le secteur privé comme dans les administrations publiques.

D’ici quelques années, les nouvelles technologies nous auront peut-être donné de nouveaux carburants ou des véhicules qui n’émettront plus de gaz à effet de serre. Climatiser sa voiture ou déguster un kiwi de Nouvelle-Zélande qui aura voyagé sur les ailes d’un avion solaire ou fonctionnant au biodiesel ne sera plus un crime contre la planète.

Il faut se méfier de ceux qui disent savoir, exactement, ce qu’il faut faire pour assurer un monde meilleur dans un avenir relativement éloigné. Ils ne peuvent prédire les cygnes noirs ! Disons donc « au diable l’orthodoxie » de temps en temps. Histoire de réfléchir autrement. Qui sait ? On pourrait être surpris…

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Pour les curieux
The Black Swan : The Impact of the Highly Improbable, par Nassim Nicholas Taleb, Random House.

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