Les dangereux raccourcis des crimes d’honneur

Les pique-niques de l’été bruissent de l’indignation collective que soulèvent les meurtres de Kingston. On ne compte plus les raccourcis pris par les uns et les autres pour transformer ce fait divers en un procès sur l’incapacité des immigrants d’adopter « nos valeurs ».

Mohammad Shafia, accusé d'avoir tué ses trois filles et sa première femme. Photo
Mohammad Shafia Photo : Michael Lea / Kingston Whig-Standard / PC

Mais en quoi ce meurtre familial est-il si différent de ceux commis par des hommes de « chez nous » au bord de la faillite ou en dépression qui assassinent femmes et enfants « pour ne pas qu’ils souffrent de leur déshonneur individuel, de leur échec social » ? 

 Seul le vocabulaire les sépare. On ne parle pas ici de crimes d’honneur. Mais la logique infernale est la même. Une personne estime qu’elle a le pouvoir de décider du destin de ses proches – enfants ou conjoints – au nom de ce qu’elle ressent, elle. L’honneur est un prétexte. La faille est psychologique et elle frappe toutes les cultures.

Dans tous les pays du monde où l’on parle de crimes d’honneur, qu’il s’agisse de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Inde, de la Jordanie, de l’Égypte, du Brésil (en pays latins, la chose existe aussi !), des hommes et des femmes les combattent. Leur humanité n’est pas différente de la nôtre. Mais ils se heurtent plus que nous à des États faibles ou laxistes incapables d’appliquer les lois qui interdisent de tels crimes – car il y a bel et bien des lois.

Les meurtres de Kingston sont un fait divers qui ne devrait pas nous effrayer plus qu’un autre, même s’il évoque une barbarie à l’abri de laquelle on voudrait désormais se croire. Si les quatre femmes ont été tuées parce que leur comportement a déplu aux mâles de la famille, les condamnations seront implacables. Les coupables, punis. Et des gens se mobiliseront pour empêcher que cela ne se reproduise. 

En Colombie-Britannique, où des jeunes femmes d’origine sikhe ont péri en 2006 pour des raisons d’« honneur », le drame a suscité la mobilisation de la communauté sikhe, ulcérée par ces meurtres. 

Le drame de Kingston nourrira malheureusement l’intolérance et une certaine fatigue devant les défis que pose le pluralisme croissant de notre société. 

Le coup de frein que la Cour suprême du Canada a donné, en juillet, aux accommodements raisonnables témoigne d’ailleurs de cette lassitude. 

Après avoir permis aux officiers de la GRC de porter le turban (1990) et autorisé un jeune sikh à garder son kirpan sur lui à l’école (2006), voilà qu’elle a refusé à quelque 250 protestants de l’Alberta le droit d’obtenir un permis de conduire sans photo. (Certains huttérites, pas tous, associent la photo à l’idolâtrie, interdite par le verset 4 du chapitre 20 de l’Exode.) Conduire, leur dit la Cour, par une mince majorité de quatre juges contre trois, est un privilège et non un droit. Pour des raisons de sécurité (la prévention des vols d’identité) et pour faciliter l’administration, la photo s’applique à tous, qu’on ait des croyances religieuses ou non.

On imagine mal des voleurs vouloir s’emparer de l’identité d’un huttérite habillé de noir qui pratique la propriété collective. Tant pis. Ce sera « tout le monde pareil », dit la Cour. Même si l’État, lui, n’y gagne guère en sécurité. Plus de 700 000 Albertains n’ont en effet pas, par choix, de permis de conduire. La base de données reliée au logiciel de reconnaissance faciale est donc incomplète.

Les trois juges dissidents l’ont d’ailleurs fait valoir. Aux yeux de Rosalie Abella, l’effet bénéfique pour l’État n’est pas supérieur, dans ce cas-ci, au préjudice causé aux personnes. Privés de permis de conduire, ces huttérites ne pourront plus assurer l’autonomie économique de leur communauté isolée.

Si au moins le débat avait porté sur une carte d’identité universelle, on aurait compris l’importance d’imposer la photo.

Ce jugement marque donc un changement de ton. Les opposants aux accommodements y trouveront un réconfort et un motif pour refuser – à tort ou à raison – la prochaine demande qui leur sera faite. Les partisans de la liberté de conscience s’inquiéteront que l’argument de la facilité administrative puisse être utilisé à nouveau un jour et causer un préjudice plus grave que celui d’être privé de permis de conduire. Dans un cas comme dans l’autre, le paysage mental ne sera plus tout à fait le même lorsqu’il sera de nouveau question d’accommodements raisonnables. Dommage qu’on ait parlé si peu de ce jugement.

 

Pour lire le jugement de la Cour suprême et ses points de vue dissidents :
http://csc.lexum.umontreal.ca/fr/dn/2009/01.html

 

 

 

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