Les enfants de la loi 101

La première fournée d’élèves ayant fait tout leur secondaire après l’adoption de la loi 101 obtenaient leur diplôme il y a 25 ans. Des anciens de l’école Saint-Luc, la plus multiethnique du Québec, discutent d’identité, de langue, de laïcité.

Je n’ai pas eu de réveillon le 31 décembre 1978. Ce fut plutôt un déménagement. Nous quittions le village douillet et homogène de mon enfance (Sainte-Rose, à Laval, troisième maison à gauche de l’église) pour Montréal la multiethnique. En plein milieu de ma 2e année du secondaire. C’est à l’école Saint-Luc que j’ai fait l’apprentissage de la diversité.

Diversité sociale, d’abord. À l’époque, le territoire de l’école englobait les municipalités cossues de Westmount, de Hampstead et de Montréal-Ouest, mais aussi des secteurs « durs » de Notre-Dame-de-Grâce et de Côte-des-Neiges. Une voiture de police était stationnée dans la cour tous les midis. La tension était parfois perceptible dans cette petite bâtisse, où s’entassaient plus de 1 200 jeunes. L’école se trouvait à l’époque sur le chemin de la Côte-Saint-Luc, à l’est de l’autoroute Décarie (elle a déménagé deux kilomètres plus à l’ouest, à son emplacement actuel, au milieu des années 1980).

La diversité la plus remarquable était cependant ethnique. J’avais visité les lieux avec ma mère, quelques mois auparavant. Raymonde Bayard, responsable de l’accueil, m’avait prévenu : « Ici, les élèves viennent de 50 pays différents. » C’était demeuré bien abstrait pour le préado que j’étais.
C’est devenu concret le 8 janvier 1979. Mes profs se nommaient tout à coup « madame Saad » ou « monsieur Iskandar ». Ils faisaient l’appel de mes nouveaux camarades, qui avaient des prénoms que je n’avais jamais entendus : Nawal, Jaime, Uy Linh…

J’étais un « p’tit nouveau » dans un univers nouveau, résultat d’une loi adoptée moins de deux ans plus tôt à l’Assemblée nationale. La Charte de la langue française obligeait désormais tout parent qui n’avait pas fréquenté l’école primaire anglaise au Québec à inscrire son enfant à l’école française. (Depuis 1993, un parent peut aussi avoir fréquenté une école anglaise ailleurs au Canada.)

« La loi 101 a sauvé Saint-Luc », affirme aujourd’hui Robert Jodoin, qui nous enseignait la musique à l’époque. Sans l’apport des élèves immigrants, qui jusque-là privilégiaient les écoles anglaises, et des francophones, qui se tournaient de plus en plus vers les établissements privés, Saint-Luc aurait fermé ses portes en quelques années, croit-il.

Depuis que nous avons obtenu notre diplôme, en 1982, le français en éducation a fait des bonds de géant. En grande partie grâce aux immigrants. Selon le ministère de l’Éducation, la population des écoles françaises de Montréal était composée à 3 % d’allophones à la rentrée 1976. Vingt-cinq ans plus tard, 20 % des élèves de ces écoles sont nés à l’extérieur du Canada, et sans la Charte, une grande partie aurait choisi le réseau anglophone.

En 2000, au Québec, environ 100 000 adultes immigrants avaient fréquenté une école primaire ou secondaire francophone. La majorité d’entre eux étaient jeunes — seulement 5 000 avaient plus de 35 ans ! Mes ex-camarades de classe, aujourd’hui au début de la quarantaine, font partie de ces quelques pionniers.
Je suis allé à la recherche de certains élèves de ma promotion, pour voir ce que ce bain de culture unique qu’a été Saint-Luc avait fait d’eux. L’un est un ami, les autres sont d’anciens camarades dont j’avais gardé un bon souvenir. Des gars, presque exclusivement… parce que j’étais maladivement timide au secondaire !

Une nouvelle identité

« Quand Richard Desjardins chante “ Nataq ”, je pense au fleuve, aux baleines. Ça me touche », dit avec émotion Khai Dao, architecte. Le métier qu’aurait voulu exercer son père…

Khai Dao avait 10 ans en 1975, quand il a fui le Viêt Nam avec sa famille. C’était quelques mois avant la chute de Saigon. Son père, caricaturiste pour le journal Tiên Phong, était très critique à l’égard des communistes. « Il aurait été l’un des premiers ciblés, croit Khai. Il serait sûrement mort dans un camp de travail… » À Montréal, les Dao ont vécu pendant des années à six dans un modeste deux-pièces.

Plus de 30 ans après son arrivée, Khai Dao s’identifie pleinement à la culture québécoise. Mais il ajoute qu’il ne peut pas « prétendre » être québécois : « Je ne veux pas m’approprier cette identité-là. Un Québécois, pour moi, est né ici, il a des parents ici, des racines. Ce serait prétentieux de ma part de dire que je suis québécois. »

Pascal Catroun, né au Liban, aujourd’hui agent au sol pour Air Transat, s’empresse de dire que sa mère milite pour le Parti québécois et qu’« elle est plus québécoise que bien des Québécois ! » Mais lui ? « Je suis québécois à 50 % plus un ! »

Son père, chrétien de Beyrouth, était comptable pour Middle East Airlines. Sa famille a quitté le Liban une première fois au milieu des années 1970, quand la ligne aérienne a délocalisé en Angleterre une partie de ses activités à cause de la guerre civile. Après une certaine accalmie, Middle East a rapatrié ses employés, mais les combats ont repris. Les Catroun sont repartis. Pascal est arrivé à Saint-Luc à la rentrée 1978, quelques mois avant moi.
S’il se rendait à Beyrouth aujourd’hui, il se sentirait perdu, dit-il. « Mais je suis encore libanais. »

Qu’est-ce qu’être québécois, demande Patrick Filiatrault, né en Haïti. Si la définition est « une personne qui vit sur le territoire du Québec, dans ce cas, je suis 100 % québécois », dit-il. Mais se sent-il québécois ? « Les gens comme moi n’ont pas de patrie. Nous vivons une ambiguïté perpétuelle. Je suis retourné au moins quatre ou cinq fois en Haïti. Je ne suis pas considéré comme un Haïtien là-bas. C’est évident que je suis un étranger. Ici aussi. » Khai Dao et Pascal Catroun disent ressentir le même écartèlement identitaire.

Je me battais chaque semaine, dit-il, parce que les enfants me traitaient de p’tit caca, de p’tit chocolat. » Ses parents l’ont envoyé comme pensionnaire dans une école primaire privée de Montréal, puis ont déménagé dans le quartier Côte-des-Neiges. Il a fait tout son secondaire à Saint-Luc. Il dirige aujourd’hui l’Institut Garvey, organisme qui travaille notamment à l’éducation des jeunes de la communauté noire.

Je lui demande si nous, les anciens de Saint-Luc, ne sommes pas québécois d’une façon différente. Il est d’accord : « On est en train de forger une nouvelle identité québécoise. »

Ode au bilinguisme

Ce sont les Québécois francophones qui « se sont fait fourrer par la loi 101 », croit Sean Berry.

Né à Montréal de parents anglophones, Sean dirige aujourd’hui sa petite société de rédaction et de communication, dont la spécialité est… l’adaptation pour le marché anglo-québécois. Le bilinguisme, dit-il, a augmenté davantage chez les anglophones que chez les francophones depuis 25 ans au Québec. Et les chiffres lui donnent raison (voir « Titre texte Aubin », p. xx). Selon lui, la Charte de la langue française donne l’illusion à de nombreux Québécois qu’ils peuvent se passer de parler l’anglais. « Si vous dites : “ Je suis un pure laine, je ne veux pas apprendre l’anglais [mais je vais réussir dans la vie quand même] ”, vous vous mentez, ça ne marchera jamais. »

Pablo Guzmán, originaire du Salvador, le croit aussi. Avocat dans un grand cabinet montréalais, il est responsable du comité de recrutement. Des dizaines de curriculum vitæ lui passent entre les mains chaque année. « Les meilleurs cerveaux que Montréal peut produire », dit-il. Souvent, les candidats francophones qu’il rencontre maîtrisent mal l’anglais, ce qui limite leurs horizons. « S’il y a une relation où il est crucial de bien se comprendre, c’est bien celle entre un avocat et son client. »

Étudier en français n’était le choix ni de Sean ni de Pablo. « Je braillais en montant les escaliers de Saint-Luc, se rappelle le premier. Tous mes amis allaient à Outremont High. Mais ma mère voulait que j’étudie en français ! »

Sa mère, une francophile — on l’oublie, mais il y en avait en 1977 ! —, a gagné son pari : son fils vit toujours au Québec et il est parfaitement bilingue. « J’ai dit merci mille fois à ma mère ! Ç’a été cinq années merveilleuses. Saint-Luc a changé ma vie. »

Selon l’Office québécois de la langue française, 10 % des élèves admissibles à l’enseignement en anglais choisissent plutôt l’école française. En 1997-1998, dernière année scolaire pour laquelle des données ont été compilées, ils étaient 12 665 à avoir renoncé à leur droit d’étudier en anglais.

Dans le cas de Pablo Guzmán, ce sont ses parents qui auraient bien aimé inscrire leur fils à l’école anglaise une fois installés au Québec. Le jeune Pablo avait appris l’anglais au Salvador. Mais la loi 101 est venue changer la donne. « Pour moi, ce n’était pas un problème. Il fallait aller à l’école en français ? J’allais simplement apprendre le français », dit Me Guzmán.

Je me souviens de l’autorité tranquille qui émanait de lui il y a 25 ans. Il a encore ce physique de joueur de ligne des Alouettes et un sourire perpétuel.
Pablo Guzmán a quitté le Salvador en septembre 1976, à l’âge de 12 ans, avec ses parents et ses trois jeunes frères. « Avant d’arriver à Saint-Luc, je n’avais jamais été exposé à une personne de race noire auparavant, ni à un Asiatique ! raconte-t-il. Mais j’ai créé des liens avec tout le monde. »

La politique de son pays d’accueil l’a très tôt intéressé. « Te souviens-tu d’une visite que Pierre Bourgault avait faite à Saint-Luc ? » me demande-t-il. C’était pendant la campagne référendaire de 1980. Pierre Bourgault avait exigé que la salle cesse de chahuter l’adolescent, qui lui posait une question sur le fédéralisme. « Il m’a traité d’égal à égal, raconte l’avocat. J’ai appris ce que ça voulait dire avoir un rival que tu respectes. »

La leçon a servi à Pablo Guzmán, qui a milité dans les ailes jeunesse des partis libéraux fédéral et provincial. Il a fait partie de l’équipe de Daniel Johnson lors de la course à la direction du PLQ de 1983… mais il a aussi été interprète pour la Société Saint-Jean-Baptiste ! Je lui demande s’il veut faire de la politique active : « C’est un devoir qu’un jour peut-être je vais accomplir. »

Contrairement à Sean Berry et à Pablo Guzmán, Éric Poirier et Janie Payette, deux « pure laine », ont l’impression que le français recule au profit de l’anglais. « Je n’en reviens pas du nombre de personnes qui regardent la télé et écoutent la radio en anglais, qui lisent les journaux en anglais, déplore Éric Poirier, traducteur. Beaucoup plus que lorsqu’on était jeunes. »

En 1977, fait remarquer Janie Payette, l’intégration des immigrants se faisait sur un fond de chicane entre les anglos et les francos. « Et les immigrants intégraient un clan ou l’autre », dit cette avocate, qui demeure toujours dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. Selon elle, les choses n’ont pas tellement changé : « Il y a encore deux clans à Montréal, les défusions municipales l’ont bien montré. » La loi 101 n’empêche pas les immigrants de continuer à choisir l’anglais une fois l’école terminée, dit-elle. « Il y a de plus en plus de gens qui ne parlent qu’anglais dans les commerces de mon quartier. Je suis extrêmement pessimiste pour le français. »

Le cœur de Montréal

Lorsque l’on demande à Khai Dao d’où il vient, il répond : « Je suis un Vietnamien qui habite à Montréal, ou un Montréalais d’origine vietnamienne. »
« Je n’ai jamais songé à quitter Montréal, dit-il. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit. »

Je lui demande s’il serait resté si le Oui l’avait emporté au référendum de 1995 sur la souveraineté du Québec. « Ça aurait peut-être changé pour le mieux. Peut-être qu’on aurait été plus riche comme pays, comme province, je ne sais pas. Anyways, ajoute-t-il en riant, j’ai toujours cru que si le Québec s’était séparé, Montréal se serait séparée du reste du Québec ! »

Hérouxville vue des Rocheuses… et de Montréal

Marco Navarro-Genie avait 15 ans quand il a quitté, seul, le Nicaragua. C’était en 1979, à l’apogée de la guerre civile dans ce petit pays d’Amérique centrale. « À Montréal, après les classes, je faisais le ménage dans une usine de textile. De 5 h à 9 h, cinq soirs par semaine. » Sa grande sœur étudiait déjà au collège Loyola, une école secondaire anglaise. Marco croyait qu’il y étudierait aussi. Erreur. La Charte de la langue française avait été adoptée entre-temps. « Ça m’a bousculé un peu, se souvient Marco. Il me semblait que c’était un pays où l’on pouvait faire des choix. Maintenant, je comprends. Mais à 15 ans, je ne comprenais pas vraiment. »

Ses études de sciences politiques l’ont mené à Calgary, où il est resté par amour pour la nature sauvage des Rocheuses. Il est aujourd’hui maître de conférences en sciences politiques et en histoire au collège universitaire St. Mary. Il se tient donc informé, à distance, des débats politiques au Québec.

Le code de vie d’Hérouxville a notamment retenu son attention, car il croit que cela a touché une corde sensible en Alberta. « Les Albertains, plus que les autres Canadiens, pensent que les gens qui viennent d’ailleurs doivent s’adapter à la façon de faire au Canada. Je ne dis pas que les nouveaux arrivants doivent renoncer à leur culture, mais mon grand-père disait toujours : “ À Rome, on fait comme les Romains. ” »

Selon lui, on assiste à une implosion du multiculturalisme canadien. En retardant l’intégration de certains groupes, on engendre des tensions : « Ce n’était qu’une question de temps, dans mon esprit, avant que les membres de la société d’accueil disent : “ On commence à en avoir assez. ” »

L’exaspération se fait sentir en Alberta aussi, dit Marco Navarro-Genie. Mais aucun conseil municipal n’oserait imiter celui d’Hérouxville : « Il y a une rectitude politique qui rend ça moins visible. Ça se déplace en dessous du radar, tandis qu’au Québec les gens y vont plus ouvertement. »

Aux yeux de Pascal Catroun, de Khai Dao et de Patrick Filiatrault, tous nés à l’étranger, ce qui concerne la religion relève du domaine privé. « Dès que vous participez à des activités publiques, que vous allez à l’école, vous n’avez pas à porter de kirpan ! » tranche Khai Dao.

Pour Pascal Catroun, le même raisonnement s’applique au sport : « Au soccer, vous portez un uniforme. Or, le voile, le turban, le machin ne font pas partie de l’uniforme. » « Ça ne s’appelle pas une pagode, une mosquée ou une église, renchérit Khai, mais une compétition sportive ! »

Pablo Guzmán siège au comité d’équivalence du Barreau, chargé d’analyser les demandes d’avocats étrangers qui veulent pratiquer leur profession au Québec. Il dit être l’un des plus sévères membres du comité. À des avocats de Colombie et d’autres pays d’Amérique latine fâchés que le processus puisse prendre deux ou trois ans, il a déjà dit : « Le Québec ne vous doit rien. Vous venez ici avec une attitude selon laquelle vous avez des droits et des acquis. Mais sur quelle base avez-vous obtenu ces droits-là ? »

Pour lui, l’intégration passe par le respect de la société d’accueil. C’est pourquoi les demandes liées à des questions religieuses faites par certains, récemment, le préoccupent : « Quand je suis arrivé au Québec, le Québécois moyen voulait la laïcité en politique, en droit, dans les institutions. Maintenant, on est en train de revenir sur cette définition-là. On dirait qu’il faut non pas accepter la pratique privée de ces religions, mais en permettre la pratique dans nos institutions laïques. »

Me Guzmán n’a jamais oublié la première phrase de la Constitution canadienne, adoptée en 1982 (tiens ! l’année de l’obtention de notre diplôme) : « Le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu. » Il craint qu’on ne l’invoque de plus en plus souvent devant les tribunaux.
Éric Poirier, lui, ne craint rien. Les intégristes mènent un combat d’arrière-garde, dit-il : « Ceux qui dominent, dans notre société, sont laïques. Et au Québec, la liberté individuelle est la valeur absolue. »

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